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Marie-Sophie LEROYER de CHANTEPIE
Journal d’Angers ou de Tours, 1857

Madame Bovary de Gustave Flaubert

L’ouvrage dont nous allons essayer de rendre compte, est tout simplement un chef-d’œuvre. Rien de plus saisissant, de naturel, et de vérité n’est sorti de la plume d’un écrivain. Depuis trente ans que nous lisons toutes les publications remarquables, aucune, sans en excepter les œuvres des grands maîtres, ne nous a laissé une impression plus vive, plus profonde, que le roman de M. Gustave Flaubert. Les sentiments et les pensées y sont revêtus d’un style dont l’expression, d’une fidélité remarquable, est toujours aussi près de la réalité que le comporte le genre humain. Les descriptions peuvent être comparées, et quelquefois même avec avantage, à celles de Balzac qui excellait pourtant en ce genre. Nous avons donc hâte d’arriver à l’analyse du roman qui nous occupe. Dès les premières pages, nous voyons Charles Bovary entrant au collège ; déjà le caractère de l’homme se révèle dans celui de l’enfant. Charles fait ses études et devient médecin. Son âme faible, son intelligence bornée nuisent à l’excellence née de son cœur. Pour obéir à sa mère, il épouse une femme beaucoup plus âgée que lui, et s’accommode sans peine d’une union si mal assortie. Lorsque la mort vient rompre ses liens, Charles devient amoureux d’une jeune fille qui habite chez son père, riche fermier des environs. Élevée au couvent, Emma a reçu une éducation fausse et superficielle. Son instruction est nulle, sa religion consiste en pratiques extérieures et n’a de profondes racines ni dans son cœur, ni dans sa conscience. Ainsi que toutes les jeunes filles, Emma croit aimer Charles, parce qu’il est le seul homme qui lui ait jamais parlé d’amour. Le père d’Emma, veuf et tout occupé de sa ferme, donne avec joie sa fille au jeune médecin. Rien de mieux tracé que le tableau de la noce, composée de convives qu’il semble voir et entendre. C’est la nature prise sur le fait.

Emma, qui a rêvé dans son union avec Charles un bonheur idéal, ne tarde pas à éprouver de cruelles déceptions. L’amour de son mari, si l’on peut appeler ainsi la passion vulgaire que lui inspirent la jeunesse et la beauté d’Emma, amène chez cette dernière la fatigue et le dégoût suivi de répulsion. Dans la solitude d’un village ignoré, Emma, dont le cœur est vide, loin de goûter les charmes que la présence de Dieu répand sur la nature, ne ressent plus qu’un mortel ennui.

Chez les femmes, comme chez les nations, cet état morbide de l’âme amène toujours, et tôt ou tard, des catastrophes. Une invitation pour le bal du seigneur châtelain du pays vient arracher Madame Bovary à sa vie habituelle. Là, elle voit se déployer, dans toute leur splendeur, le luxe, l’oisiveté, les vices qui sont si souvent l’apanage des classes élevées. En voyant des femmes si parées, si entourées d’éloges et d’hommages, Emma se dit : « Je suis pourtant aussi belle, aussi spirituelle que ces femmes qui semblent ne s’être donné la peine de naître que pour satisfaire leurs goûts, leurs passions. Pour elles, point de lois sociales répressives, on admire leurs travers, jusqu’à leurs défauts, tout leur est permis, et moi, sous peine de blâme le plus sévère, il me faut vivre obscure, ensevelie dans l’oubli, comme ces fleurs condamnées d’avance à végéter et à mourir dans l’ombre. Pourquoi n’ai-je pas ma place au soleil ? Je n’ai rien fait à Dieu pour être déshéritée de ses fleurs ! »

Revenue dans la solitude de sa maison, Emma sent augmenter son ennui, car cette soirée de plaisir, la première de sa vie, a laissé dans ses souvenirs une trace indélébile. Sa santé s’altère ; son mari, qui s’imagine que le changement d’air la guérira, choisi une nouvelle résidence. Emma, arrivée à Igouville (Yonville) près de Rouen, rencontre un jeune clerc de notaire nommé Léon, qui l’aime en secret. Sur ces entrefaites, Madame Bovary devient mère d’une fille ; mais la petite Berthe n’est ni belle, ni gracieuse, et elle semble hériter de l’espèce d’aversion que son mari inspire à la malheureuse. Emma, cependant, quoiqu’elle ait deviné l’amour de Léon, celle-ci reste fidèle à ses devoirs et le jeune homme s’éloigne, la laissant de nouveau en proie à son ennui.

Dans cette phase du roman, nous rencontrons le caractère du pharmacien Homais, tracé de main de maître, et celui d’un curé, l’abbé Bournisien, auquel Emma demande vainement le secours moral et religieux dont elle a tant besoin. Loin de comprendre, l’abbé lui conseille d’avoir recours à la médecine pour guérir les maux de son âme. D’un autre côté, son mari la jette pour ainsi dire dans les bras d’un riche propriétaire des environs, Rodolphe, libertin sans cœur, qui s’empare violemment de la pauvre Emma qui l’aime avec tout le dévouement d’un ami vrai et désintéressé. Seule au monde, sans une mère, sans une âme pour la conseiller, ne trouvant ni dans son mari, ni dans la religion, le secours et l’appui qui aurait pu la sauver, Emma succombe, elle est à jamais perdue.

Ici se place un tableau qui peut faire un pendant à la scène des noces d’Emma ; c’est celui des comices qui ont lieu à Igouville (Yonville). Charles Bovary, à l’instigation de pharmacien Homais, tente une expérience chirurgicale dont le mauvais succès, en révélant son peu de capacité et d’intelligence, achève de le déconsidérer aux yeux de sa femme. Ne voulant pas le tromper d’avantage, Emma a résolu de fuir avec Rodolphe en emmenant sa fille ; mais celui-ci, qui ne demande pas mieux que d’avoir pour maîtresse la femme d’un autre, ne peut consentir à se charger de la dépense qui serait occasionnée par elle et son enfant. Emma en lui promettant de partir avec elle le lendemain pour l’Italie, puis il s’éloigne seul, en lui laissant des adieux qui décèlent la bassesse égoïste de son âme.

Saisie par une fièvre cérébrale causée par cette horrible déception, Emma touche aux portes de la mort ; alors, ses sentiments religieux se raniment, elle reçoit avec foi les derniers sacrements. Sauvée par les soins dévoués et constants de son mari, elle revient à la vie, et cherche dans la religion le bonheur qu’elle n’a pas trouvé dans la passion. Mais, là encore, son âme ardente ne rencontre que le vide ; privée de secours éclairés, n’ayant pas pour se soutenir l’appui d’une volonté forte, Emma retombe sur elle-même, accablée de tout le poids de tant de lourdes désillusions. Son mari la conduit au spectacle à Rouen, dans l’espoir de la distraire ; ses impressions en entendant ce chef-d’œuvre de Donizetti, la Lucia, sont retracées avec une vérité effrayante, on dirait que M. Gustave Flaubert possède le don de divination et le privilège de lire à livre ouvert dans le cœur de toutes les femmes. Tout à coup, Emma échappe à ces sensations, que son mari ne comprend pas, par la rencontre de Léon revenu à Rouen et toujours amoureux d’elle. Mais, ce n’est plus le jeune homme au cœur pur ; Léon a fréquenté à Paris le bal de la Chaumière, il s’est corrompu, tandis que, de son côté, Emma a fait une chute dont elle ne peut plus se relever. Tous deux ont marché dans la vie en suivant une mauvaise voie. Une coupable liaison se forme entre Madame Bovary et Léon, et le mensonge vient au secours de cet amour adultère. Emma néglige sa fille, sa maison, et se livre à de folles dépenses qui ruinent son mari. Ce dernier ignore tout et, lorsque la saisie de ses biens est annoncée, Emma implore vainement le secours de Léon, celui du notaire qui met à ses services un prix honteux, enfin celui de Rodolphe qui l’a, le premier, précipitée dans l’abîme. Tous ces hommes qui l’ont désirée pour maîtresse lui refusent un léger service d’argent. Emma trouve toutes les bourses fermées, tous les cœurs insensibles à son infortune. En présence de tant de dureté et d’ingratitude, Emma veut quitter la vie, elle s’empoisonne et meurt pour expier des torts devenus irréparables.

Les détails de cette mort sont affreux ; les secours impuissants des médecins, les souffrances physiques d’Emma qu’on croit ressentir, ses douleurs morales, le désespoir de son mari, tout est poignant, saisissant de naturel. Le curé arrive et donne à la mourante l’extrême-onction. Elle expire et l’on éprouve une espèce de soulagement en voyant cesser les tortures dont le cœur ne peut plus supporter le tableau. La veillée funèbre du curé, ses discussions avec le pharmacien, le bruit du fleuve coulant au bas de la terrasse, les plaintifs hurlements du chien, tout est vrai, oui, trop vrai. On se dit que jamais écrivain n’a pu arriver à créer de plus parfaitement réel et qu’il faut avoir été acteur ou spectateur d’un tel drame pour le raconter ainsi. L’arrivée du père d’Emma, ses pressentiments pendant la route, ses adieux à la tombe de sa fille, le récit de l’inhumation complètent ce lugubre tableau. Le cœur est déchirée : les larmes vous aveuglent en lisant et pourtant on rit malgré soi.

Tout cela est vivant, saisissant ; on se prend à aimer cette pauvre femme qu’on voudrait sauver et consoler à tout prix. Les caractères sont si vrais qu’il semble qu’on a vécu avec ces personnages car on les coudoie tous les jours. Les peintures des mœurs de province sont telles, que c’est la nature, la société, la vie dans toute son horrible réalité. Ainsi, Emma se relève de ses fautes par le martyr de sa mort volontaire. En voyant qu’elle a tant souffert, bien plus souffert pour sortir du devoir que pour y rester, en voyant qu’elle s’est si cruellement punie de torts qui furent en grande partie ceux des autres, on est presque consolé en se disant que l’expiation a dû racheter l’offense, et au-delà. Quant à Charles Bovary, si faible de caractère et d’intelligence, il se relève à son tour par le dévouement et l’amour. Après la mort de sa femme, il acquiert la preuve de son infidélité, mais il ne l’en aime pas moins et cet amour outre-tombe s’augmente de son désespoir et de ses regrets. Un jour, il rencontre Rodolphe, le séducteur de sa femme, il rentre avec lui dans un café. Pendant la conversation, Charles Bovary le regarde d’une manière terrible, Rodolphe en est effrayé, alors Charles lui dit : « Je ne vous en veux plus ! » Et l’auteur ajoute : « Il regardait ce visage qu’elle avait tant aimé et il croyait y retrouver quelque chose d’elle ! » Ce mot n’est-il pas le sublime de la passion ! C’est admirable comme sentiment et vérité. Peu après cette dernière scène, Charles Bovary meurt de douleur. Sa fille, sans fortune, est recueillie par une parente éloignée, qui l’envoie dans une fabrique apprendre à travailler. Ainsi, la faute de la mère retombe sur la destinée de l’enfant.

Rien n’est aussi touchant et aussi moral que le roman de M. Gustave Flaubert ! Nous avons trop souffert pour que les larmes nous soient faciles et, pourtant, nous avons pleuré beaucoup, et longtemps après la lecture de ce drame, qui nous a laissé une ineffaçable impression. Jamais, nous n’avions éprouvé, rien éprouvé de pareil… Oui, l’ouvrage de M. Flaubert est éminemment moral, car toutes les femmes qui le liront s’arrêteront sur le bord de l’abîme, en sortiront si elles y sont tombées et résisteront au plus dangereuses tentations en voyant le but où doit inévitablement les conduire tout ce qui tend à les faire manquer leur devoir.

[Document saisi par Ingrid Allongé, 2006. Relu par Hélène Hôte, 2011.]


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