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Paulin LIMAYRAC
Le Constitutionnel, 10 mai 1857

LITTÉRATURE
Des causes et des effets dans notre situation littéraire

[...] Et voici précisément que j'arrive à la phrase de M. de Sainte-Beuve, dans son article de lundi dernier, à propos du premier roman d'un jeune auteur : « L'ouvrage, en tout, porte bien le cachet de l'heure où il a paru. Commencé, dit-on, depuis plusieurs années, il vient à point en ce moment. C'est bien un livre à lire en sortant d'entendre le dialogue net et acéré d'une comédie d'Alexandre Dumas fils, ou d'applaudir les Faux Bonshommes, entre deux articles de Taine. Car, en bien des endroits sous des formes diverses, je crois reconnaître des signes littéraires nouveaux : science, esprit d'observation, maturité, force, un peu de dureté. Ce sont les caractères que semblent affecter les chefs de file des générations nouvelles. »

Mais je me suis peut-être alarmé à tort ?

N'y aurait-il pas une fine ironie sous ce jugement étrange ? Serait-il bien possible que Madame Bovary, le Demi-Monde et deux articles de M. Taine parussent à M. Sainte-Beuve toute une littérature armée de pied en cap et ouvrant la marche aux jeunes générations ? C'est peu vraisemblable. Tout le monde connaît l'ardeur religieuse de M. Sainte-Beuve pour l'art et la poésie ; tout le monde sait à quelle hauteur il place la muse, et il serait difficile de comprendre que le poète des Consolations et le critique de ces admirables Causeries du lundi s'accommodât d'un art qui s'enfonce dans la réalité jusqu'au cou, et n'en veut pas sortir. Pour le moment, cet art existe, je le reconnais, et les origines en sont connues. Après toutes ses exagérations et ses bizarreries, après ses courses sans fin à travers le connu et l'inconnu, le roman devait arriver, de guerre lasse, à se servir de la plume comme du scalpel, et à ne voir dans la vie qu'un amphithéâtre de dissection. Le drame avait tant abusé de la passion et du style, qu'il devait aboutir à des comédies spirituelles et froides. Antony est le père de René de Charzay, le jeune sage aux mille écus de rentes, et Lucrèce Borgia est la grand'mère très authentique de la baronne d'Ange. De même, dans la critique philosophique : les hautes visées sans résultat, l'éloquence sans conclusion, en un mot, l'éclectisme de M. Cousin, devaient aboutir au scepticisme de M. Taine. Un grand prêtre emphatique et creux a beau parler la plus belle langue du monde, il y a à parier que son enfant de chœur, s'il a de l'esprit, sera incrédule et railleur.

Certes, je ne conteste ni l'esprit ni le talent de MM. Flaubert, Dumas fils et Taine. Il me semble seulement que leur art est de second ordre, et que si les jeunes générations ne devaient pas avoir d'autres chefs de file, elles ne seraient guères [ sic ] favorisées du ciel. Nous méritons mieux aujourd'hui qu'une telle littérature, et nous l'auront.

Le culte du beau et le sentiment de l'admiration reviendront parmi nous, soyons-en sûrs, et sachons qu'il n'y a pas de grande littérature sans cela. Le beau est éternel, il n'y a que le joli qui soit de circonstance, et il est dans la destinée du joli de devenir bientôt affreusement laid ; le beau est éternel ; prenez les écrivains illustres, les maîtres de l'éloquence, et demandez-vous si les portions de leurs œuvres, dignes d'admiration, ne sont pas de tous les temps et de tous les lieux. Sans doute, il faut que, par les idées, une littérature soit de son temps, ou elle ne serait qu'un pastiche ; mais il faut aussi qu'elle soit de tous les siècles par le sentiment du beau. Si elle ne veut pas être de son temps, elle n'est qu'une vaine abstraction, et se balance dans le vide ; si, au contraire, elle ne veut être que de son temps, elle manque d'air et étouffe dans une prison. Toute belle création littéraire est l'harmonie la plus parfaite possible entre le réel et l'idéal, mais à la condition toutefois que l'idéal domine, parce que c'est l'idéal qui est le foyer ardent et inépuisable du beau.

Hélas ! en cherchant l'idéal, il est rare qu'on le rencontre ; mais le chercher, c'est s'élever. Le seul souci de l'idéal est une preuve de grandeur ; la recherche minutieuse et obstinée de la réalité est le contraire.

Qu'il revienne donc vite, l'amour de l'idéal, avec le sentiment de l'admiration, cette source féconde des belles pensées, et que l'esprit de dénigrement disparaisse, comme l'oiseau de nuit quand le jour se lève ! Les bons symptômes ne manquent pas, à qui veut y regarder de près, et les espérances redoublent si l'on songe qu'il y a sur le trône un grand écrivain, et qu'hier même les lettres libres ont compris les nobles intentions d'un ministre à l'esprit large et au cœur chaud.

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


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