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Paulin Limayrac
Le Constitutionnel, 7 juin 1857

LITTÉRATURE
CAUSERIE LITTÉRAIRE
À travers les champs

Le roman moderne, Balzac, Stendhal et le réalisme. - La médiocrité du talent et la médiocrité du génie. - La probité littéraire. - Quelle est la littérature qui est l'expression de la société ? La grande ou la petite. - Du charme. - La critique soulevant les voiles. - La passion du grand. - La naissance authentique de Henri Heine. - L'éditeur d'Henri [nom illisible]. - Le meilleur collaborateur. - Les rapports académiques de M. Villemain. - La [un mot illisible] de Saint Simon et M. de Montalembert.

Le roman a beau jeu de nos jours.

Quand une agitation immense s'est emparée d'une société toute entière ; quand les vieilles barrières sont enlevées, quand le champ est ouvert à tous et qu'il y a, dans les recoins les plus obscurs, une fièvre de mouvement jusqu'alors inconnue ; lorsque les passions, celles mêmes qui étaient naguère le partage exclusif du très petit nombre, sont devenues des hôtes qui visitent indistinctement tout le monde, et que le plus pauvre héberge quelquefois splendidement, le genre littéraire qui s'applique à reproduire les passions individuelles, à les prendre sur le fait ou les idéalisant, doit naturellement plaire, charmer, faire vogue, sans compter que ce nouvel état de choses agrandit son domaine, double ses ressources ; la même raison qui décuple le nombre de ses lecteurs lui fournit de nouveaux sujets d'études, et lui ouvre de nouveaux filons dans cette mine inépuisable du cœur humain.

Or, le talent du romancier est de deux sortes : ou il est multiple comme la vie, il se transforme indéfiniment, il parle toutes les langues, le langage du cœur et celui des intérêts, le langage voilé de la rêverie comme le langage superficiel du monde ; son caractère est continuellement celui des autres ; il disparaît dans autrui et éclate d'autant plus qu'il se cache mieux ; ou, au lieu d'être cet insaisissable Protée dont le signalement échappe sans cesse, il a sa physionomie très distincte et s'identifie si bien avec ses créations que les divers personnages du livre sont comme des pseudonymes de l'écrivain ; son individualité, toujours présente, remplit l'ouvrage et en fait, à elle seule, les honneurs en véritable maîtresse du logis.

Ces deux espèces de talent, dans leur dissemblance profonde, ont d'égales chances pour créer des œuvres originales : mais évidemment le romancier qu'on peut appeler impersonnel, s'épuisera moins vite que l'autre qui ne se nourrit que de sa substance. Le coffre-fort du spéculateur qui appelle tous les capitaux, résistera plus longtemps que celui du spéculateur qui veut se suffire à lui-même, à fortune égale d'ailleurs !

C'est le roman impersonnel qui a fait le plus de bruit de nos jours, et l'on connaît toutes ses prospérités et toutes ses aventures ; mais je ne veux parler que de la phase qu'il traverse en ce moment. En général, les romanciers frais éclos, ceux de la dernière levée, reconnaissent deux maîtres, Balzac et Stendhal ; ils veulent procéder de l'un ou de l'autre, ce qui est un double malheur. Sans doute, l'auteur de la Comédie humaine est un talent immense, un vrai génie, mais il faut avoir le courage de le dire, c'est un maître détestable. Poussant l'analyse des sentimens [ sic ] jusqu'à l'infini, jusqu'à l'impossible ; poussant la recherche du style jusqu'à l'amphigouri, jusqu'au chaos, l'auteur du Lys dans la vallée se sauvera, lui, malgré ses défauts, par la fécondité de son invention et l'originalité profonde de son œuvre, mais il perdra tous ceux qui voudront l'imiter. On ne peut impunément appeler Balzac son maître que si on ne lui ressemble en aucune façon, comme Charles de Bernard, par exemple, qui a passé pour le meilleur disciple de Balzac, et qui, par l'imagination, par le tour d'esprit, par le style, est justement son contraire.

Stendhal est encore un maître plus dangereux que Balzac. Sceptique à la plus haute puissance, éternel moqueur qui place sous toutes les paroles un sens caché, à ce point que ses romans sont des palimpsestes, Stendhal a un genre de talent qui ne va qu'à lui seul, et l'on peut dire, pour employer un mot connu, qu'il est un entrepreneur d'originalité. Seulement l'entrepreneur a réussi, et il mérite une place à part dans notre littérature. Qu'on goûte Stendhal, rien de mieux, mais qu'on ne l'admire pas sans réserve, et surtout qu'on ne l'imite jamais.

Ce qu'on appelle le réalisme est sorti du culte exagéré et presque du fétichisme d'une partie de la jeunesse littéraire pour Balzac et Stendhal. Et qu'est-ce que le réalisme ? c'est la nature sans la lumière.

Le réalisme a poussé les choses si loin, que, sans penser à mal, il a eu dernièrement maille à partir avec la justice. La leçon lui profitera, j'en suis sûr, et il ne sera plus traduit en police correctionnelle : il ne sera plus traduit qu'en Europe. [...]

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


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