ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Gustave MERLET
Revue Européenne, IX, 15 juin 1860

Le roman physiologique. Madame Bovary
M. Gustave FLAUBERT

Si le réalisme peut être appelé une école, M. Flaubert en est le chef : car nul ne le représente avec plus de franchise, d’audace et de talent. Parmi ses qualités les plus heureuses, il en est une surtout à laquelle nous applaudissons de tout cœur : c’est la conscience littéraire. M. Flaubert n’appartient point à ce groupe d’improvisateurs stériles qui se contentent de sténographier le verbiage de leurs amis, ou de rédiger en mémoires leurs farces d’étudiants. Lui, du moins, il a su réfléchir, et condenser sa matière, attendre l’heure de la floraison et de la maturité. Son observation ne nous lasse que par l’excès d’une patience trop méticuleuse. Sous la vulgarité d’un sujet qui blesse de légitimes scrupules se cache une sorte de sérieux scientifique. L’analyse des caractères les plus bas a été poussé aussi avant que s’il se fût agi d’approfondir une haute question de philosophie. Cette concentration de recherches pourrait même inspirer des doutes sur la fécondité de l’inventeur ; car il a dépensé dès l’abord tant d’expérience qu’on se demande s’il lui reste une réserve pour l’avenir.

Non, Balzac n’est pas mort sans postérité. La force qui se dirige, voilà le trait éminent de M. Flaubert. Il sait toujours où il va et ce qu’il veut. Tout ses effets sont combinés d’avance avec la rigueur d’une déduction. Ses personnages manœuvrent militairement sous ses ordres, comme s’ils obéissaient à une consigne qui règle leurs moindres paroles et discipline toutes leurs actions. Et pourtant la précision savante de ce mécanisme, parfois artificiel, imite à s’y méprendre le jeu souple d’une organisme vivant. Chaque figure fait illusion, et imprime dans la mémoire une marque ineffaçable. Son regard perçant va droit au cœur des objets, le détache et s’en empare. Il parle à la fois à tous les sens ; la netteté du contour, la solidité de la couleur, l’énergie du relief prête à tout ce qu’il voit la puissance d’une hallucination. Nul ne se dépouille plus facilement de lui-même pour revêtir les rôles divers des personnages qu’il veut animer. Il possède à un si haut degré ce don des métamorphoses, qu’on pourrait même lui reprocher de se tenir trop en dehors de ses créations. Ajoutez encore à cette faculté souveraine un style brusque, tourmenté, inculte, mais impérieux, s’abattant avec frénésie sur le mot propre, éclatant parmi des rages d’expressions originales, emportant l’idée d’assaut avec une vaillance téméraire qui rencontrerait plus d’une page définitive, si, à l’ordonnance logique de l’ensemble, au finit du détail, à la justesse du trait, à sa virilité de touche, M. Flaubert daignait allier le respect de la langue et de la grammaire.

Comment se fait-il donc que, malgré tant de parties brillantes, cette lecture ne puisse se poursuivre sans un indéfinissable malaise ? Elle pèse sur l’esprit de tout le poids d’un mauvais rêve. Il faut un certain courage pour traverser toutes ces misères parmi lesquelles rien ne repose l’œil, n’élève la pensé, ne dilate un instant le cœur. Elles nous irritent, nous affligent, nous humilient comme un affront dont l’injure rejaillit jusqu’à nous. Par-dessus tous les dégoûts surnage une tristesse qui assombrit le rire même. Si les nerfs sont parfois rudement secoués, l’âme, qui souffre d’être absente du récit, se refuse trop souvent à en partager les émotions à peine éprouve-t-elle cette pitié mêlée d’une invincible répugnance, que laisse après elle une visite à Bicêtre ou à Charenton. Toutes les antipathies étant des avertissements dont la réflexion doit tenir compte, nous croyons utile d’expliquer cet étonnement, ou plutôt cette révolte instinctive du juge infaillible que chacun de nous porte en soi. Pourquoi tenons-nous le romancier en plus haute estime que son roman ? Cette question intéresse à la fois l’art et la morale. Nous essayerons d’y répondre.

I

Les épidémies littéraires se continuent plutôt qu’elles ne se succèdent. Leur nouveauté n’est guère que le travestissement de leur vieillesse. Ainsi, le réalisme a servi de refuge à des théories invalides, qui avaient déjà essuyé plus d’une défaite avant de s’engager sous les drapeaux mutilés du romantisme. Nous les résumerons dans une doctrine dont voici la formule : « L’art d’écrire se ramène à la peinture. La plume est un pinceau destiné à reproduire toutes les combinaisons plastiques de la vie. Le monde moral n’offrant à l’imitation ni la figure ni la couleur, l’imagination qui n’a pas charge d’âmes, doit se renfermer dans le monde physique, comme dans un immense atelier, peuplé de modèles qui tous ont la même valeur à ses yeux. Car se serait infliger un blâme au Créateur que de repousser ou de corriger telle ou telle de ses créatures. Abstenons-nous donc de les juger, et ne voyons partout que des sujets d’étude, légitimes au même titre, puisque le fond n’est rien et que la forme est tout. En d’autres termes, ne vous préoccupez ni de l’idée ni du sentiment, mais de l’exécution. Elle se suffit à elle-même. Elle est tout ensemble le moyen et la fin. »

Voilà toute la poétique de M. Flaubert. Il pratique résolument l’art pour l’art, c’est-à-dire l’art pour l’artiste ; car il ne paraît inspiré que par l’ambition, très-légitime d’ailleurs, quand elle n’est pas exclusive, de prouver par des tours de force sa merveilleuse adresse de main. Son roman ressemble à une exposition de tableaux. Feuilletons-en rapidement le livret. – Voici d’abord une salle d’honneur occupée par trois grandes toiles qui représentent des Comices agricoles, une Noce de village et un Enterrement. Ces caricatures monumentales auraient obtenu un succès de fou rire dans l’avenue Montaigne. – Puis s’ouvre l’immense galerie des paysages. Ici les petits chefs-d’œuvre abondent. Regardez ce Point du jour, no 20 : « La pluie ne tombe plus ; le soleil commence à poindre, et sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se tiennent immobiles, hérissant leurs petites plumes au vent froid du matin. La plate campagne s’étend à perte de vue, et les bouquets des arbres, autour des fermes, font des tâches d’un violet noir, sur cette grande surface grise qui se perd à l’horizon dans le ton morne du ciel. » Arrêtez-vous aussi devant le no 65, intitulé Promenade sous la hêtraie : « Des rafales de vent venues de la mer roulaient d’un bond sur tout le plateau, apportant au loin dans les champs une fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre, et les feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide, tandis que les cimes, se balançant toujours, continuaient leur grand murmure. Dans l’avenue, un jour vert, rabattu par le feuillage, éclairait la mousse, qui craquait doucement sous les pieds. Le soleil se couchait, le ciel était rouge, et les troncs des arbres, plantés en ligne droite, semblaient une colonnade brune se détachant sur un fond d’or. » N’oubliez pas non plus cette rivière qui glisse dans la prairie, enveloppée d’un brouillard plus transparent qu’une gaze subtile. Accordez un coup d’œil en passant à cette clairière où une amazone et un cavalier semblent se soucier assez peu des beautés de la nature. « Il y a là de grands espaces pleins de bruyères tout en fleur, et des nappes violettes alternent avec le fouillis des arbres gris, fauve ou dorés, suivant la diversité des feuillages. Sous les buissons frémit un battement d’ailes, les corbeaux s’envolent dans les airs avec un cris rauque et doux . » Mais nous n’en finirions pas, si nous voulions indiquer à l’amateur toutes les vues qui se recommandent à son attention : toute la Normandie y passerait. – Que serait-ce donc si nous faisions le catalogue des scènes d’intérieurs ! On se croirait dans un musée flamand ou hollandais. Teniers ne désavouerait pas cette auberge « regorgeant de monde, de vacarme et de mangeaille, dont les tables noires sont poissées par les glorias, les vitres jaunies par les mouches, les serviettes tachées par le vin bleu. Trois meuniers appellent pour qu’on leur apporte l’eau de vie ; le bois flambe ; la braise craque ; sur une longue table, parmi des quartiers de mouton cru, s’élèvent des piles d’assiettes qui tremblent aux secousses du billot où l’on hache les épinards. Dans la basse cour s’enfuient en criant les volailles que la servante poursuit pour leur couper le cou. » Il y a plaisir à lorgner de près cette jeune fille qui se tient debout sur le perron d’une ferme, « par un temps de dégel, tandis que suinte l’écorce des arbres, et que la neige fond sur les toits. Une ombrelle de soie gorge-pigeon, que traverse le soleil, éclaire de reflets mobiles le peu blanche de son visage. Elle sourit là-dessous à la chaleur tiède, et les gouttes d’eau, une à une, tombent sur la moire tendue. » – Quant aux portraits, dispensez-nous de les aborder. Il nous faudrait passer en revue tout un gros village, maire, adjoints, conseillers municipaux, notaire, percepteur, garde champêtre, curé, maître d’école, bedeau, fossoyeur ; sans compter les pompiers, les gardes nationaux, les valets d’écuries, les chiens, les chats, les poules, les dindons, les moineaux, les mouches, les brins d’herbe et les grains de sable. Bornons-nous à dire que madame Bovary, à elle seule, est représentée dans plus de deux cent attitudes, en pied, en buste, de face, de trois quarts, de profil, de dos, en petite fille, en pensionnaire, en paysanne, en grande dame, à pied, à cheval et en voiture, au confessionnal et au bal masqué, en toilette de jour et de nuit, mais surtout en déshabillé. Elle a posé avec une héroïque constance depuis, son premier vagissement jusqu’à son dernier soupir. Elle pose encore quand on cloue la bière sur son cadavre : si bien qu’au milieu de ces gouaches, de ces sépias, de ces pastels, de ces aquarelles, de ces gravures à l’eau-forte, notre regard ne sait plus où se fixer. Elle finit par ne plus se ressembler à elle-même ; sa physionomie change d’un chapitre à l’autre, comme ces images qui, par un jeu d’optique, se transforment suivant la position du spectateur : défaut très-rare d’ailleurs chez M. Flaubert, et qui ne provient ici que d’une exactitude trop rigoureuse. Ce soin minutieux du détail se retrouve dans les esquisses les plus insignifiantes. L’artiste n’a point favorisé l’un aux dépens de l’autre : il s’est livré successivement tout entier à chacun de ses personnages, même aux plus simples figurants qui passent et disparaissent. Pour lui, les choses valent les hommes, le costume a autant d’importance que l’acteur ; aussi ne vous étonnez pas de voir, isolée dans un grand cadre, la casquette de Charles Bovary : un élève de M. Ingres n’aurait pas étudié de plus près un carton de Raphaël. Jugez-en : « C’était une de ces coiffures d’ordre composite, où s’associent les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton ; une de ces pauvres choses enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s’alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poil de lapin ; venait ensuite une façon de sac, qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d’une broderie en soutache compliquée, et d’où pendait, au bout d’un long cordon trop mince, un petit croisillon de fil d’or en manière de gland. Elle était neuve. La visière brillait. » Ses bottes ont aussi les honneurs de l’exposition : « Elles avaient au cou-de-pied deux plis épais obliquant vers les chevilles, tandis que le reste de l’empeigne se continuait en ligne droite, tendu comme par un pied de bois. » Ailleurs, j’aperçois deux yeux qui brillent sur un fond sombre et uni, oui, deux yeux, sans le moindre entourage. Ne cherchez pas le visage auquel ils appartiennent : ils sont là tous seuls ; mais comme ils ont été fouillés jusque dans leurs profondeurs ! « Noirs à l’ombre, et bleu foncé au grand jour, ils avaient comme des couches épaisses de couleurs successives, et qui, plus sombres dans le fond, allaient en s’éclaircissant vers la surface de l’émail. Bovary s’y voyait en petit jusqu’aux épaules, avec le foulard qui le coiffait, et le haut de sa chemise entr’ouvert. » C’est le secret des maîtres de laisser ainsi leur marque sur les moindres bagatelles échappées à leur crayon : la signature donne du prix à ces croquis d’écolier s’essayant à copier des nez, des oreilles ou des bouches. Ne reprochons donc plus à M. Flaubert de les avoir admis dans sa collection.

Enfin, pour compléter nos renseignements, indiquons encore aux curieux un cabinet réservé à un certain nombre de tableaux que la foule semble rechercher, mais dont nous ne parlerons pas, parce que, suivant nous, il eût été sage de ne point les montrer au public. Il faudrait plutôt les enfermer sous clef dans cette salle du musée Bourbon, où les voyageurs qui visitent Naples pénètrent si difficilement.

Après cette promenade qui éblouit les yeux, recueillons-nous un instant, et tâchons de démêler une impression générale. Y a-t-il un roman sous cette surcharge d’illustrations qui étouffent le texte ? Oui, sans doute, et même toutes les parties en sont fort habilement ajustées. Cependant l’esprit se trouble, la vue se brouille, le lecteur est comme assailli par des souvenirs tumultueux qui se dérangent et s’encombrent. Loin de s’éclairer mutuellement par leur rapprochement, les images trop pressées se superposent, se confondent, se gênent les unes les autres. Nous ne pouvons les classer, car chacune d’elles nous a saisis avec la même vivacité. Le détail nous dérobe l’ensemble.

C’est que le réalisme méconnaît les lois les plus élémentaires de la perspective. Si tous les êtres vivent d’une existence propre et indépendante, il n’en est pas moins vrai que dans toute action particulière qui les met en scène, leur valeur devient relative et dépend du rôle qu’ils jouent, de la place qu’ils occupent, du concours qu’ils se prêtent. Dans une œuvre d’art, il faut donc commencer par choisir son point de vue, distribuer ses groupes, en détacher les figures saillantes, répartir l’ombre et la lumière, suivant que l’exigent les distances. Ici vous marquerez énergiquement les contours, là vous les adoucirez, plus loin ils se perdront dans le vague, et alors mon œil obéira sans peine à votre pensée. Mais si vous éparpillez mon attention à droite et à gauche, au lieu de la concentrer sur le caractère ou la situation qui doit l’absorber toute entière, vous ne me dominerez plus, je vous échapperai en voulant vous suivre ; votre livre me rappellera ces soirées où l’affluence des invités est telle que, dans la mêlée des robes et des habits noirs, on cherche en vain le maître et la maîtresse de la maison pour leur présenter ses devoirs.

Avez-vous quelquefois examiné une de ces toiles dans lesquelles Brueghel embrasse le panorama du paradis terrestre ? C’est à peine si vous remarquez Adam et Ève parmi les éléphants qui enroulent leur trompe au tronc des palmiers, les chevaux lancés la crinière au vent, les ours qui gambadent amicalement auprès d’eux, les singes qui tirent l’oreille au lion, les tigres fraternisant avec les agneaux, les vautours mariés aux colombes, les crocodiles sur lesquels perchent des perroquets ; en un mot, toutes les espèces de la zoologie et de la botanique fourmillent dans le pêle-mêle d’un république universelle : chaque feuille d’arbre mérite d’être analysée au microscope. Vous y découvrirez des insectes, des gouttes de rosée, des fils d’araignée. Une heure s’est bien vite écoulée, sans qu’on ait épuisé ce monde des infiniment petits. La fatigue seule nous en détache ; et alors, si l’on veut recomposer le sujet, on ne sait par où commencer ; mille perceptions bourdonnent dans le cerveau ; ce n’est plus qu’un tapage de rouge, de bleu, de vert, de violet, de jaune, de noir et de blanc. – Eh bien, plus d’un chapitre de Madame Bovary produit en nous la même sensation. Les minuties de la description y plaisent sur le moment à ceux qui aiment un joli coup de pinceau ; mais, à la longue, elles nous voilent le sujet, comme sous un nuage de poussière qui fait mal aux yeux. L’école de Delille paraîtrait sobre à côté de ses héritiers.

M. Flaubert ne connaît que les surfaces planes. Il aligne tous ses bonshommes, comme ces soldats de plomb avec lesquels il jouait quand il apprenait à lire. Chacun d’eux est parfait, si on le sépare de son milieu ; mais, si on l’y rétablit, il manque de proportion ; sa taille est trop haute, il ne se met pas à sa place, on voudrait le reculer. Bien des passages réveillent en nous l’idée de ces paravents chinois où sont parsemées des pagodes, sur lesquelles semblent collés des mandarins ventrus, des arbres nains et des fleurs aussi roides que des porcelaines. C’est qu’il ne suffit pas de rendre la vérité individuelle ; il faut y ajouter celle des rapports qui subordonnent tous les éléments à l’ordonnance d’une conception générale. Enfreindre cette règle, c’est rétrograder vers la gaucherie d’un art primitif. Supprimez cet arrangement logique, et il n’y a plus qu’un album de dessins juxtaposés.

L’unité d’impression ne s’obtient pas autrement. La réalité peut nous offrir des romans tout faits. Pourquoi les coudoyons-nous dans la rue sans nous en douter ? Parce qu’ils sont enveloppés de mille circonstances, ou inutiles ou étrangères, qui les traversent sans raison, les brisent maladroitement, les allongent sans nécessité, détournent, déroutent ou lassent la curiosité. Si l’écrivain respecte ces défauts des aventures combinées par le hasard, il ralentit sa marche par des entraves, et affaiblit l’intérêt en le divisant ou l’égarant. Or M. Flaubert, sans dévier précisément de sa route, n’est pas toujours assez pressé d’arriver. Le train ne déraille pas, il avance en droite ligne et sans accident ; mais les stations sont trop nombreuses, et il s’arrête à chaque instant pour prendre des voyageurs. Voilà pourquoi les scènes les mieux préparées et les plus pathétiques ne produisent que rarement une émotion profonde. Elles ne sont pas assez dégagées des superfluités parasites. Il nous faut subir sans cesse le cahotage d’un chemin inégal et embarrassé. Au moment où un sentiment sérieux allait naître, on nous pousse le coude pour nous faire rire du costume de celui-ci, de la tournure de celui-là, du geste de l’un, de l’éternuement de l’autre ; que sais-je encore ? Ici c’est le coq qui chante, là l’oiseau qui vole, ou bien une mouche qui se pose sur un nez, l’heure qui sonne, et mille autre riens dont nous n’avons nul souci. Ces étourderies nous agacent. Nous voudrions imposer silence aux réflexions intempestives du cicérone importun. Le cœur allait s’abandonner ; mais il se retient, se décourage, et, tout maussade, se rejette par dépit dans l’indifférence. En voulez-vous des preuves ? relisez l’agonie d’Emma. L’éloquence en serait navrante, si M. Flaubert ne s’était amusé à noter les gestes du prêtre, à étudier les plis de sa soutane, à compter ses prises de tabac ; on le dirait assis dans une stalle des Funambules pour apprécier la pantomime de Pierrot. Toutes les fois qu’il allume le feu, soyez assuré que bientôt il jettera de l’eau dessus, et l’éteindra.

Vraiment les réalistes sont parfois aussi naïfs que l’enfant dont la langue vient de se délier, et qui questionne sans cesse sa bonne ou sa grand’maman sur le pourquoi et le comment de chaque chose. Ils demanderaient volontiers si les petits bateaux qui vont sur l’eau ont des jambes. Je ne serais pas étonné que pour quelques-uns les chiens fussent encore de gros toutous et les chevaux de beaux dadas ; car M. Flaubert semble tomber de surprise en surprise à chaque pas qu’il fait, à chaque objet qu’il rencontre. Il ouvre de grands yeux devant une voiture qui roule, un poulain qui galope, un nuage que chasse le vent, la lune qui brille ; il regarde pousser l’herbe et écoute si elle fait du bruit. Un son frappe ses oreilles, et il tressaille, comme s’il était tout heureux de se sentir vivre. Un chat qui miaule, un fouet qui claque suffisent à le distraire des plus graves devoirs du romancier. Je lui envie cette candeur du premier âge ; seulement, il a peut-être tort de croire que nous l’ayons tous conservée ; et il nous juge trop innocents, lorsqu’il nous associe à la simplicité de ces joies. Pourquoi s’avise-t-il de nous apprendre qu’à table il est d’usage de se servir d’une cuiller, d’une fourchette et d’un couteau, qu’on porte les mets à sa bouche ; que, lorsqu’on mange un abricot, on ne doit pas avaler le noyau, ou bien encore, qu’on ne marche pas habituellement sur la tête, et que le nez est au milieu du visage ? Nous n’exagérons point ; M. Flaubert nous révèle tout cela. De plus, il a découvert que si une femme s’assied, « sa robe retombe des deux côtés sur le siège, en bouffant, et s’étale jusqu’à terre. » Il enseigne aux ignorants que des dominos sont « de petit os de mouton marqués de points noirs. » Sachez en outre que si vous vous mettez en face d’un miroir, il y a beaucoup de probabilité pour que votre visage s’y reflète.

Une fois lancés sur cette voie, où nous arrêterons-nous ? Si le lecteur est un réaliste conséquent, bien loin d’admirer l’exactitude de M. Flaubert, il l’accusera d’être infidèle à ses principes, alors même qu’il croit les appliquer avec le plus de conscience. Par exemple, lorsqu’il nous raconte le repas donné à la Vaubyessard, il n’a garde d’oublier les serviettes arrangées en manière de bonnet d’évêque, les petits pains de forme ovale, les cloches d’argent, les bougies des candélabres, les cristaux à facettes couverts d’une buée mate, les gros fruits qui, dans des corbeilles à jour, s’étagent sur la mousse. À merveille ! Mais pourquoi dédaigner les salières, les carafes, les verres à champagne, à madère ou à bordeaux ? c’est leur faire une injustice. N’y t-il pas aussi là des porcelaines qui méritent d’être distinguées. Le potage à la bisque et les pattes rouges des homards ont obtenu une mention honorable ; mais alors j’en réclamerai une aussi pour les relevées, les entrées, les rôts, les entremets et le dessert. Je suis bien sûr qu’on a servi des poulardes à la régence, des suprêmes de poulets, des jambon d’York sauce malaga, des bec-figues en caisse, des faisans à la Bagration, du chevreuil Corinthe en poivrade, des écrevisses au marsala, des crevettes en bouquet, des gelées de fraises au champagne, des gâteaux à la vénitienne, des bombes glacées. Enfin, donnez-nous le menu ; faites-nous passer la carte des vins : grand xérès ! grand Château-Lafitte ! Château-Larose 51 ! chypre de la commanderie !

Mais, direz-vous, un romancier n’est pas le maître d’hôtel des Trois frères provençaux. Et pourquoi pas, s’il est réaliste convaincu ? Dans bien d’autres chapitres, vous n’avez point reculé devant les termes les plus techniques. Si parfois vous nous traitez comme des bambins auxquels il faut apprendre que deux et deux font quatre, et que la main droite n’est pas la main gauche, ailleurs, au contraire, vous avez l’air de penser que nous pourrions, comme Pic de la Mirandole, soutenir une thèse de omni re scibili, et de quibusdam aliis. Je citerai notamment l’opération du pied-bot, qui ne serait pas déplacée du tout dans la Gazette des hôpitaux ; car quiconque n’a pas fréquenté la clinique est fort décontenancé devant cette savante dissertation où il n’est question que d’équins, de carus, de ralgus, de stréphocatopodie, de strépheudopodie, de stréphexopodie, de stréphypopodie, de stréphanopodie, de tendons d’Achille, de ténotomes et de moteur mécanique. Nous autres, nous n’avons pas lu ce traité du docteur Duval que médita si profondément Charles Bovary, en se prenant la tête entre ses mains. Il eût donc été prudent, pour guider notre intelligence, d’accompagner ces pages de planches explicatives, comme dans les ouvrages de chirurgie. Vous avez trop présumé de notre instruction, après en avoir tout à l’heure douté un peu trop.

Je ne désespère pas de voir les romans devenir de petites encyclopédies amusantes à l’usage des gens du monde. Ils seront composés par une association de collaborateurs pourvus de diplômes, à moins que l’auteur ne soit spécialiste en tous genres, comme M. Flaubert, qui, si j’en juge par son érudition, arriverait plus vite encore à l’Académie des sciences qu’à l’Académie française. Je ne parle pas seulement ici de la matière médical, qu’il connaît à fond ; c’est convenu : là, du moins, il est chez lui, dans son élément ; mais est-il question d’une toilette, soyez certain qu’un tailleur, un coiffeur, une modiste ou une couturière ne trouveront rien à redire à sa description. Veut-il nous introduire dans une maison, immédiatement il devient architecte, jardinier, pépiniériste, carrossier, ébéniste et tapissier ; c’est un plan qu’il lève, c’est un inventaire qu’il établit, ce sont des meubles qu’il lithographie comme sur les prospectus illustrés de Tahan. Fait-il voyager ses personnages, le voilà tour à tour géologue, minéralogiste, agriculteur, forestier, arpenteur géomètre, et poète pardessus le marché. Ainsi, quand Emma va pour la première fois se promener dans les champs au bras de Léon, aussitôt M. Flaubert endosse sa blouse grise de botaniste, met son herbier sur son épaule et suit le couple amoureux, qu’il oublie complètement pour étudier la flore du pays de Caux. Il se penche sur le bord des ruisseaux, y contemple ces graminées que les eaux courbent comme de minces chevelures ; il court après les papillons, tâche d’attraper ces insectes à pattes fines qui se posent sur la pointe des joncs ; il se pique les doigts aux orties, arrache les lichens, cueille les grappes des digitales, fait des bouquets de chèvrefeuille et de clématites ; puis, comme il a des distractions de peintre, tout en s’occupant de ses collections, il admire « les rayons de soleil qui traversent les petits globules bleus de l’eau transparente ; » il esquisse en passant les vieux saules ébranchés qui mirent dans la rivière leur écorce grise et rugueuse. Un peu plus loin, laissant le crayon, il tire de sa poche un thermomètre portatif, s’approche des murs des jardins, garnis à leurs chaperons de tessons de bouteilles, et s’assure par lui-même, à n’en pas douter, qu’ils sont chaud comme le vitrage d’une serre… Et Emma ? et Léon ? … Ah ! pendant ce temps là, je suppose qu’ils causent tout bas, et ne s’inquiètent guère d’herborisation ni d’expériences sur le calorique ; leurs yeux se regardent, et ne voient rien de ce qui les entoure ; c’est vous qui nous l’avez dit, mais le souvenir s’en est envolé.

Ces digressions, j’en conviens, sont parfois charmantes, et je regretterais presque de les supprimer. Pourtant le plaisir que causent ces aimables défauts ne saurait les absoudre, car la vraisemblance des situations en souffre souvent. Encore un fait : le père Rouault s’est cassé la jambe ; vite on appelle l’officier de santé pour la lui remettre. Le voilà qui arrive à la ferme dès le point du jour. Vous vous imaginez qu’il va sauter lestement en bas de cheval et aller droit au lit du blessé qui se morfond d’impatience, en jurant, criant, geignant, et buvant des petits verres pour se donner du cœur ? Non, le réalisme ordonne qu’on mesure la hauteur de la grange, la longueur de la bergerie, qu’on profite du lever de l’aurore pour photographier les paons, les dindons, les poules qui picorent sur le fumier, les oies qui battent des ailes près de la mare, les vaches qui ruminent nonchalamment dans l’étable, les charrues du hangar, les équipages de labour, jusqu’aux fouets, aux colliers et aux toisons de laine bleue que salit la poussière fine des greniers. Enfin le médecin entre au logis. Est-ce pour courir au malade ? Non, pas encore, mais pour continuer sa visite domiciliaire et inspecter la batterie de cuisine, marmites, pelles, pincettes, soufflets. La jambe du bonhomme attendra.

Le démon du pittoresque possède tellement M. Flaubert, que parfois ses personnages ne paraissent plus que des machines à description. Pour se ménager l’occasion de peindre ce dont ils ne peuvent même soupçonner l’existence, il leur attribue le don de double vue. Avez-vous jamais lu rien de plus impossible que les rêveries provoquées chez madame Bovary par le contact du porte cigare armorié qu’elle a ramassé sur sa route, au retour de la Vaubyessard ? À peine l’a-t-elle flairé, qu’elle se trouve, comme par enchantement, transportée au milieu du monde parisien et de ses diverses fractions. Elle, une paysanne, qui n’a quitté son petit couvent de province que pour revenir aux Berteaux, où elle écrémait avec son doigt les terrines de lait, soignait la vache et écumait le pot-au-feu, la voilà qui circule sur le boulevard des Italiens, s’arrête devant les grands magasins, et foule délicieusement l’asphalte « à la clarté des becs de gaz qui se tordent au vent dans les ténèbres. » Elle monte dans des calèches « dont le marchepied se déploie avec grand fracas devant les péristyles des théâtres. » Elle s’étend sur des sofas de satin, dans des boudoirs Pompadour, meublés de laque, de Boule ou de palissandre. Elle entre dans des cabinets de restaurant « où soupe après-minuit, riant à la clarté de bougies, la foule bigarrée des actrices et des gens de lettres. » Elle se fait annoncer par des laquais galonnés chez des ambassadeurs et des duchesses : « On y est pâle, on s’y lève à quatre heures ! Les femmes portent du point d’Angleterre au bas de leurs jupons, et les hommes crèvent leurs chevaux par partie de plaisir, vont passer à Bade la saison d’été, et vers la quarantaine épousent des héritières. » Comment ! c’est dans la doublure d’un porte-cigare que la fille du père Rouault a vu toutes ces apparitions ! Vous vous trompez, ce ne peut être que dans le baquet de Mesmer ou le miroir magique de M. Dupotet. Elle est somnambule ! Mettons-lui un bandeau sur les yeux ; qu’elle donne des consultations aux portières, qu’elle découvre les objets volés par nos domestiques, qu’elle dise la bonne aventure aux femmes de chambre.

Madame Bovary est encore sous une influence magnétique, lorsqu’elle soupire après un mari savant, « qui porte à soixante ans, quand vient l’âge des rhumatismes, une brochette de croix sur un habit noir mal fait. » J’ai tout lieu d’affirmer qu’elle ne connaît d’autres broches ou brochettes que celles dont elle se sert pour rôtir les dindes que son père lui envoie, le jour de sa fête, avec une lettre saupoudrée de fautes d’orthographe.

Ailleurs, lorsqu’elle renonce subitement à la musique, je l’entends qui s’écrie : « Pourquoi jouer ? Qui m’écouterait ? Je ne pourrais jamais, en robe de velours à manches courtes, sur un piano d’Érard, dans un concert, battant de mes doigt légers les touches d’ivoire, sentir comme une brise circuler autour de moi un murmure d’extase. » Ici, je l’arrête ; car on ne peut éprouver la privation de ce que l’on ignore, et ces échos des plaisirs élégants ne sont jamais arrivés jusqu’à elle. Les serpents du lutrin et les violons discordants qui grincent aux oreilles dans les bals champêtres d’Yonville, voilà les seules symphonies qui lui soient familières. Mais M. Flaubert voulait dessiner une gravure de modes pour le Journal des demoiselles.

Je me demande encore avec une certaine anxiété si madame Bovary, au bal du marquis d’Andervilliers, ne se montre pas trop à l’aise, trop sûre d’elle-même, trop brusquement enchantée d’un luxe auquel l’ont assez mal préparée jusqu’ici les soins de la basse-cour lorsqu’elle était fermière, et les habitudes mesquines de son ménage depuis qu’elle ne l’est plus. Je me la figure un peu dépaysée à cette table où elle s’assied pour la première fois. N’y portera-t-elle pas plus de contrainte que de plaisir ? Sa vanité ne tremble-t-elle pas de laisser surprendre quelque gaucherie dont on pourra sourire au moins après son départ ? Les inévitables balourdises de son mari la mettront au supplice. Elle surveillera tous ses gestes, toutes ses paroles, ne touchera aux mets que du bout des lèvres. Le bal commence, et elle s’imagine que tous les yeux l’observent : la voilà embarrassée, rougissante, plutôt que triomphante et épanouie. Est-il probable que n’ayant jamais appris la valse, elle se soit risquée à accepter l’invitation du vicomte, « dont le gilet très-ouvert semblait moulé sur la poitrine ? » Si elle l’a osé, c’est uniquement par complaisance pour M. Flaubert, qui voulait placer le croquis suivant : « Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient, tout tournait autour d’eux, les lampes, les meubles, les lambris et le parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes, la robe d’Emma par le bas s’ériflait au pantalon. Leurs jambes entraient l’une dans l’autre ; il baissait ses regards vers elle ; elle levait les siens vers lui : une torpeur la prenait, elle s’arrêta. Ils repartirent, et d’un mouvement plus rapide, le vicomte l’entraînant, disparut avec elle jusqu’au bout de la galerie, où, haletante, elle faillit tomber et un instant s’appuya la tête sur sa poitrine. » C’est réussi. Désarmons.

Pourtant la réalité n’est elle pas encore un peu compromise dans la conversation qui s’engage à l’hôtel du Lion d’or entre le jeune clerc de notaire et madame Bovary, débarquée depuis un quart d’heure à Yonville, où son mari vient s’établir ? Ces tirades sur les effets du soleil au bord de la mer, sur le sentiment de l’infini, l’idéal, l’enthousiasme, la poésie, la Suisse, la mélancolie et le vrai but de l’art me paraissent bien extraordinaires parmi les embarras d’un déménagement, dans la cuisine d’une auberge, entre personnes qui ne se connaissaient pas il y a cinq minutes. Que d’aplomb, que d’exaltation chez ce petit blondin ! Qu’est devenue la timidité qui lui est habituelle ? Ajournez ces demi-déclarations. Laissez au moins à madame Bovary le temps de défaire ses malles.

J’en conclus que M. Flaubert respecte beaucoup plus la vérité tout extérieure du geste, de l’attitude et du costume que celle des situations ou même des caractères. Ceci est grave : il faut le démontrer. Regardez donc, je vous prie, sans prévention Charles Bovary, et vous conviendrez avec nous qu’il en est un mari fait tout exprès, et sur commande, par un mécanicien docile, pour les besoins de l’intrigue. Oui, sa tolérance, sa cécité, sa niaiserie conjugale vont au delà de toutes les concessions possibles. Son rôle le condamne à être partout et toujours l’agent provocateur et le complice de sa propre infortune. Léon vient-il le soir faire sa cour à madame, immédiatement il s’endort, et ne se réveille que malgré lui. Plus il est trahi, plus il est heureux ; plus on l’exècre, et plus il adore celle qui ne lui cache ni son dégoût ni son horreur. Tout un village montre du doigt l’épouse impudente, et seul il n’entend rien, ne voit rien. C’est lui qui ouvre sa porte à tous les amants, les présente, leur ménage des rendez-vous, facilite leur correspondance, les protège contre sa surveillance, prépare, prolonge et renouvelle toutes les occasions de son déshonneur. Il supplie Emma, qui résiste, de courir les bois à cheval avec un monsieur qu porte des bottes molles et un habit de velours. Il souffre qu’en plein jour elle se promène au bras de son séducteur, au milieu du bourg, avec une cigarette à la bouche pour narguer le monde. Quand elle songe à se faire enlever et achète deux grandes caisses, un sac de nuit et un manteau de voyage, il ne s’étonne pas de ces emplettes, et acquitte avec empressement la facture, qu’il ne s’explique pas. Des lettres vont et viennent entre les coupables, et jamais il n’a la pensée de saisir cette contrebande au passage. Pendant que la petite Berthe marche avec des bas troués, sa mère emprunte pour avoir des dentelles, des guipures, des plumes d’autruche, de la porcelaine chinoise, des bahuts, des tapis ; elle le vole, le réduit à vendre son patrimoine, à se faire dévorer par l’usure : les créanciers s’abattent de tous côtés sur lui, sa clientèle l’abandonne ; il est ruiné ; et c’est alors qu’il imagine d’envoyer sa femme deux fois par semaine à Rouen pour prendre des leçons de piano à cinq francs le cachet ! Oui, à Rouen ! toute seule ! Et lorsqu’un mois après il rencontre la maîtresse de musique, lui demande des nouvelles de son élève, et apprend qu’on n’en a pas entendu parler, il raconte sa découverte à Emma, qui pâlit, balbutie, se trouble, sans que cet embarras lui ouvre les yeux. Au contraire, il vient à son secours et lui suggère la justification qu’elle cherche sans pouvoir la trouver. « C’est sans doute, lui dit-il, qu’à Rouen plusieurs demoiselles Lempereur enseignent le piano. » À qui persuaderez-vous qu’on puisse pousser jusque là l’idiotisme ? Mais cela ne vous suffit pas. L’amante de Léon finit par renoncer à la plus vulgaire prudence ; elle affiche publiquement son libertinage. Un soir elle ne rentre pas à Yonville. Alors, à minuit, Charles part pour Rouen ; il se rend à l’hôtel où sa femme prétendait descendre. Elle n’y est pas ; on ajoute qu’elle ne s’y montre que très rarement. Que faire ? voler à la maison du clerc ? – Oui, il y court, il va frapper aux fenêtres ; mais un agent de police passe, et la peur d’être pris pour un voleur le met en fuite. Du reste, l’idée de son malheur ne se présente même pas à lui ; car lorsque Emma lui apparaît une heure après, au détour d’une rue, il n’éprouve que la joie de la retrouver, et se jette sur elle plutôt qu’il ne l’embrasse. Au lieu d’adresser des reproches, il en subit : « À l’avenir, tranquillise-toi, s’écrie-t-elle ; je ne suis pas libre si je sais que le moindre retard te bouleverse ainsi. » Et il s’empresse d’autoriser d’avance toutes ses escapades. Est-ce tout ? Pas encore. Un jour arrive où l’huissier vient faire chez lui le procès-verbal de saisie. Or, pendant que les gardes du commerce surveillent l’opération, Charles, qui ne s’en doute pas, tisonne avec placidité, les deux pieds sur ses chenets, à côté de sa femme, qui sait tout, et dont le visage renversé ne lui apprend rien. – Franchement, j’aime mieux les contes de Perrault, ils sont moins fabuleux.

II

M. Flaubert n’est pas seulement un peintre qui se trompe de vocation, mais un chirurgien qui applique à l’analyse des caractères le sang froid cruel de l’anatomiste. Jamais son regard ne s’étonne, jamais sa main ne tremble quand son scalpel se plonge avec sûreté dans les fibres palpitantes. Il n’entend pas les cris du patient qu’il dissèque. On dirait qu’il travaille sur un cadavre. S’il se passionne, c’est uniquement pour le succès de l’expérience. Au lieu de partager les mouvements qu’il veut provoquer, de communiquer au lecteur la secousse électrique, d’imprimer l’élan à notre sensibilité, il nous abandonne à l’aveugle fatalité d’un spectacle auquel ne président ni le cœur ni la conscience. Ces deux acteurs gardent un strict incognito dans ce drame domestique, qui devrait pourtant leur emprunter son intérêt le plus puissant.

Si parfois ils se mêlent au récit, c’est comme l’étincelle au caillou : le narrateur a l’œil aussi sec que madame Bovary, repoussant brutalement les caresses de sa pauvre petite fille, ou jetant au feu son bouquet de mariage, qu’elle regarde brûler sans exprimer sur son visage, le moindre souvenir, le moindre regret : « Ce fut comme un buisson rouge sur les cendres, et qui se rongeait lentement. Les petites baies de carton éclataient, les fils d’archal se tordaient, le galon se fondait ; les corolles de papier racornies se balançaient le long de la plaque comme des papillons noirs, enfin s’envolaient par la cheminée. » M. Flaubert franchirait sur une corde la chute du Niagara aussi tranquillement que s’il traversait la Seine sur le pont des Arts ; car dans son livre il côtoie des abîmes beaucoup plus profonds sans que le vertige le prenne. Il assiste à toutes les phases de l’adultère avec plus d’impassibilité que les grands arbres qui en furent les premiers témoins. Ce qui le préoccupe dans les moments les plus critiques, c’est tantôt le clapotement du marécage où sautent les grenouilles, le jeu des rayons qui tremblent à travers la feuillée, le sifflement des joncs agités par le vent ; tantôt le bruit d’une pêche mûre qui tombe de l’espalier, près de la tonnelle où se confondent les criminelles étreintes ; ou bien la coupe des rideaux qu’il aurait dû ne jamais soulever, le contraste de la tête brune, de la peau blanche, de la levantine rouge, les effets du soleil qui reluit sur les chenets, en un mot des sons des couleurs et des formes ; mais pas un accent parti de l’âme. L’homme est absent.

Je sais bien que les faits parlent d’eux-mêmes, et je déteste le lyrisme ou la déclamation. Mais j’aime le naturel : or ce flegme n’est qu’une contenance forcée : son voisinage me glace ; je le soupçonne d’être le dédain d’un observateur blasé, qui, à force de voir de près les misères et les vices, s’y accoutume, en prend son parti, les utilise, ne leur demande que des artifices de style, on est arrivé à excuser, je n’ose dire à absoudre, tout ce qui peut profiter à sa plume. Je ne serai jamais assez stoïcien pour contempler du rivage, l’air radieux et le sourire aux lèvres, la sublime horreur d’un naufrage. L’art le défend :

Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez.

Ne changeons pas cette règle qui a porté bonheur à tous les maîtres depuis plus de deux mille ans. C’est qu’elle n’est point écrite seulement dans les traités de rhétorique, mais dans les profondeurs mêmes de la nature humaine. Soyez dupe de vos fictions si vous voulez que je le sois à mon tour. Prenez plaisir à les voir vivre. Quand vous avez livré la scène à vos héros, ne vous retirez pas à l’écart sans réserver aucun droit, sinon à votre jugement, du moins à vos sympathies. Laissez parfois tressaillir vos entrailles paternelles, et ne craignez point que l’éloquence du cœur nuise jamais à celle de l’esprit. Ces deux collaborateurs ont trop besoin l’un de l’autre ; il ne valent que par un concours fraternel. À l’un, le savoir-faire et les ruses de la mise en œuvre ; à l’autre, le souffle inspirateur qui anime le véritable artiste et l’élève au-dessus du métier. Le cœur seul possède le secret des succès qui ravissent les suffrages et les conservent. Seul il restera vraiment populaire, sans sacrifier à l’engouement de la mode. Seul il révèle sans se tromper tout ce qui charme et tout ce qui blesse. Dans les époques de décadence, il a surtout l’inappréciable mérite de représenter encore le goût par l’instinct d’une censure infaillible qui remplace la foi dans la tradition et les principes. Si M. Flaubert l’avait écouté au lieu de s’en défier, il n’aurait alarmé personne, et le mot de scandale n’eût jamais été prononcé contre lui.

Outre que cette lutte contre les entraînements du sujet use inutilement les forces, tôt ou tard elle se dément et trahit par des soubresauts la contrainte qu’elle impose : car la sensibilité n’est point une horloge qui s’arrête ou se remonte à volonté ; le balancier va malgré nous, et les efforts sous lesquels on le comprime ne réussissent qu’à fausser ses mouvements. M. Flaubert n’est point aussi invulnérable qu’on pourrait le croire. Sous sa cuirasse d’airain grondent les sourdes révoltes d’un trouble intérieur. Ce rôle de rapporteur indifférent irrite les ressorts généreux, qui frémissent de leur inertie, et plus d’une fois ils se redressent avec une brusquerie dont il n’est plus maître. Celui qui voulait n’être qu’un témoin impartial pourra paraître tantôt un complice, tantôt un juge prévenu dont la dureté nous effraye autant que nous avait étonnés son indulgence. Ici je n’ose interpréter le silence, là je demanderais volontiers grâce pour la victime, dont la torture se prolonge avec un raffinement de barbarie que ne tempère point la compassion du bourreau. Comment alors me fier à la justice de l’arrêt ? Je me trompe peut-être, mais votre implacable ironie s’acharne après sa proie avec une si amère jouissance, que je suis tenté de la regarder comme le parti pris d’un talent auquel les touches violentes conviennent mieux que les nuances multiples dont l’harmonie ou le contraste compose le fond même de la vie. Pour bien connaître la réalité, la première condition est de la respecter. Or sous votre apparente froideur perce la raillerie d’une hostilité systématique. Vous n’êtes plus qu’un satirique à la recherche d’un emploi ; votre muse est une misanthropie qui nous désenchante.

Si encore elle provenait, comme les vigoureuses haines d’Alceste, des sources vives d’où jaillit l’idéal ! Lui, du moins, il ne détestait l’humanité que parce qu’il était capable de l’aimer. Il la rêvait honnête, sincère, désintéressée, et voilà pourquoi il s’indignait contre les flatteurs, les égoïstes, les valets et les fourbes. Il lui rendait hommage par son aversion même, qui se tournait en souffrance et servait la cause du bien. Mais la misanthropie réaliste ne s’enfuirait point dans un désert ; car elle n’est que le pire optimisme, celui qui accepte et légitime toutes les difformités, et en repaît ses yeux voluptueusement comme d’une pâture littéraire. Le vice ! la laideur ! autant de bonnes fortunes ! ce sont motifs avantageux qui s’exploitent : ces denrées malsaines ont cours sur la place ; elles affriandent l’acheteur : débit rapide. Aussi, avec quel sauvage plaisir la nouvelle école dégrade le corps et l’âme ! Si le monde n’était peuplé que de sots et d’infâmes, elle s’y résignerait sans trop de peine. Ne pouvant empêcher la vertu ou la beauté d’exister autour de nous, elle s’en console en les exilant de la poésie et de l’art. Ce sanctuaire devient un refuge pour les femmes perdues, un hôpital pour toutes les infirmités, un cabinet d’histoire naturelle où figurent tous les types qui affligent les regards.

Nous voudrions qu’on nous accusât d’exagération, mais Madame Bovary justifie ces reproches. Il est trop vrai qu’après cette desséchante lecture on éprouve le besoin de respirer un peu d’air frais, d’ouvrir sa fenêtre à un rayon de soleil, d’entendre chanter un oiseau, de songer à sa mère, à sa sœur, à ses amis, de serrer la main d’un galant homme, ou de lire un rapport sur les prix Montyon.

C’est que l’observation n’a pas été vraiment philosophique ; elle simule plutôt qu’elle n’atteint la profondeur. Elle a décomposé la machine, le sang et les nerfs. Dans l’homme, elle n’a guère saisi que l’animal qui se meut, qui mange, qui absorbe l’oxygène et l’hydrogène. On dirait que M. Flaubert n’appartient pas à la même espèce zoologique que les personnages de son roman. Il ne les a pas pris dans la société de nos semblables, mais dans les cages du jardin des plantes. Ce sont apparemment des guenons ou des chimpanzés qui n’ont de commun avec nous que l’appareil digestif ou respiratoire. C’est ainsi que je m’explique l’absence de cette tristesse réfléchie qui s’est toujours rencontrée chez les grands comiques, parce qu’ils n’ont jamais oublié que tous les membres de la famille humaine sont solidaires, et qu’ils n’ont pas le droit de se mépriser, sans plaindre encore ceux que leur mépris sépare de la communauté.

Or je vous défie de trouver ici un seul sentiment qui n’ait été entamé par le sarcasme. Si cette arme destructive s’attaquait seulement à la bassesse morale, j’applaudirais à ses coups ; mais avec les mauvaises herbes, elle fauche plus d’une fleur, et meurtrit même ce qui est trop solide pour être abattu par le tranchant qui s’émousse. Toutes les fois que l’idéal tente une sortie, il est repoussé par une décharge de trivialités qui le mitraillent à bout portant. Pour l’exclure, le secret est fort simple : il consiste à parodier la grandeur morale par les petitesses physiques, à défigurer la poésie d’une situation par les déplorables misères de la prose la plus bourgeoise, à revêtir d’une livrée de carnaval toutes les affections, tous les caractères. Dès que l’âme parle, on lui oppose les grimaces de la physionomie, les laideurs du masque, les platitudes du langage. Écoutez le père Rouault se rappelant la mort de sa femme : « Quand j’enterrai ma pauvre défunte, je disais des sottises au bon Dieu ; j’aurais voulu être comme les taupes que je voyais aux branches, qui avaient des vers leur grouillant dans le ventre, crevé enfin. » Le brave homme a les yeux humides, et pourtant il nous fait rire ; son deuil est une caricature. – Madame Bovary mère vient de perdre son affreux mari : on nous la montre tout en pleurs. Est-ce pour nous attendrir sur une affliction très-sincère et assurément très-méritoire ? Non ; on ne veut que nous faire remarquer « une grosse larme qui descend le long de son nez, et s’y tient un moment suspendue. » Il paraît que c’est fort drôle ! – L’amour naît dans un cœur de vingt ans ; vous vous attendez à quelques pages printanières : le rossignol va donc enfin chanter ? Détrompez-vous ; au lieu d’une roulade harmonieuse, vous lisez, la phrase suivante : « Léon se renversa sur sa chaise, en écartant les bras, et se plaignant vaguement de l’existence. » Tout ceci n’est qu’amusant. Mais nous n’avons plus envie de sourire quand un beau-père raconte à sa bru ses orgies de garnison, lui saisit la taille dans le jardin ou l’escalier, et que l’auteur ajoute : « Alors la mère s’effraya pour le bonheur de son fils, elle hâta le départ de son mari : il était homme à ne rien respecter. » S’il en est ainsi, chassez donc ce misérable, et que son nom ne déshonore plus votre plume.

C’est ce même Bovary père qui baptise son petit-fils avec un verre de champagne, en présence de l’abbé Bournisien. Vous croyez que celui-ci va quitter immédiatement la table ? Pas du tout : sa demi-tasse le retient. S’il fait mine de se lever dans un premier moment d’indignation, il se rassied bien vite, et verse tranquillement son café dans sa soucoupe, tandis que le parrain du nouveau-né achève un couplet de la Guerre des dieux. Ce pauvre curé de campagne, qui avait un si beau rôle à jouer dans cette triste tragédie de l’adultère, n’a été qu’une cible criblée de plaisanteries irrévérentes. Considérez-le de près, si vous voulez vous rendre compte des procédés par lesquels M. Flaubert produit le ridicule. Il ne le demande guère qu’à l’habit et à la tournure. Il commence par ameuter les gamins autour de cette soutane en lasting « luisante sous les coudes et effiloquée par le bas ; des taches de graisse et de tabac suivent sur sa large poitrine la ligne des petits boutons, et deviennent plus nombreuses en s’écartant de son rabat, où reposent les plis abondants d’une peau rouge. Elle est semée de macules jaunes qui disparaissent sous les poils rudes d’une barbe grisonnante. » Pour achever de mettre le respect en déroute, il suffira de compléter le signalement par un nez mal fait, un œil de travers, une oreille empourprée, des lèvres épaisses, de gros doigts velus, une respiration bruyante, un rire opaque et retentissant, un appétit robuste, et l’habitude du calembour. Sous cette carapace, logez le mécanisme de la routine, l’engrenage aveugle du métier, et les dupes applaudiront comme ces bons campagnards qui s’ébahissent devant un portrait, quand les étoffes sont bien ressemblantes. Moi aussi j’accorderai volontiers que le mannequin, vu de loin, peut causer quelque illusion. Mais une soutane, un rabat, une tabatière et un mouchoir d’indienne ne constituent pas un prêtre. N’en connaissez-vous point de plus vulgaires encore, devant lesquels vous vous découvrez aucune vénération, parce que dans l’exercice de leur ministère, ils se relèvent par la foi, la charité, et ce sentiment du devoir qui est le signe de la vocation ? Or je ne puis comprendre que votre abbé Bournisien, au moment où il présente l’hostie à l’épouse coupable, qui apparemment vient de lui révéler ses fautes (détail que votre réalisme a oublié), n’éprouve pas même au fond du cœur un mouvement de pitié purement humaine. Il me semble qu’au milieu de ce roman, l’homme de Dieu avait autre chose à faire que de distribuer des soufflets à des polissons dans son église, et de trinquer en ricanant avec le pharmacien Homais dans la chambre mortuaire, où il vient de ronfler, le ventre en avant et la figure bouffie, près du corps qu’il veillait, tout en discutant, avec force jurons, sur le célibat ecclésiastique.

Mais M. Flaubert s’était promis d’aplatir tous ceux qu’il ne pouvait avilir. Ses plus grandes rigueurs se sont déchaînées contre les défauts dont la nature et la condition seules doivent être responsables. Madame Bovary est encore parfois protégée par sa beauté : l’exécuteur paraît presque touché par son teint pâle, ses mains fines, sa bouche provocante, ses cheveux opulents. Mais son mari, étant bête et laid, subit toutes les rebuffades et les humiliations. Quels sont donc ses crimes ? Les voici : il ne sait pas nager, faire des armes et tirer au pistolet. Un jour il n’a pu expliquer à Emma un terme d’équitation ; une autre fois après avoir fumé un cigare, il a couru à la pompe avaler un verre d’eau. À dîner, il ose avoir faim et expédier son miroton sans en laisser miette ; au lit, il a l’impudence de dormir. Il soigne lui-même sa jument, au lieu d’avoir un groom en culottes courtes. Sa casquette retombe sur ses sourcils ; dans sa poche il a un couteau comme un paysan. Ses doigts sont carrés, ses lèvres tremblotantes, son dos tranquille et irritant à voir. Au dessert, il coupe les bouchons des bouteilles vides et se passe la langue sur les dents ; il glousse à chaque gorgée de potage. Enfin il engraisse et ses yeux déjà très-petits semblent remonter vers les tempes par la bouffissure de ses pommettes. – Peccadilles ! pensez-vous. Et cependant M. Flaubert les a jugées un cas pendable ; il nous a prouvé par sa harangue qu’il fallait dévouer ce maudit animal, ce pelé, ce galeux d’où venait tout le mal. Oui, chacun de nous crie haro sur le baudet ; nous sommes presque tentés de dire qu’après tout il a bien mérité ce que vous savez. D’où nous vient tant de dureté contre ce pauvre garçon ? Il eût été si facile de l’ennoblir ! Sa physionomie s’y prêtait et ne demandait qu’à devenir intéressante : sous cette enveloppe grossière pouvait rayonner la beauté morale ; mais le sculpteur l’a tellement étouffée sous la matière, que nous essayons en vain de l’en dégager ; et lorsqu’au dénoûment il songe enfin à nous émouvoir par le martyre de cette tendresse obstinée qui survit même à la certitude d’un déshonneur immérité, nous résistons à cette transfiguration trop tardive. Elle ne nous paraît plus qu’un dernier ridicule sous lequel l’ironie écrase sa victime. Il aurait fallu renoncer plus tôt à ce comique trop aisé qui ne se prend qu’aux imperfections de la surface, et ne pardonne pas à une tournure grotesque, à la rusticité ou à la gaucherie des manières. S’il n’y a pas de grand homme pour un valet de chambre, il n’y en aura jamais non plus pour un réaliste ; car est-il un héros ou un saint qui ne puisse servir de modèle à une caricature, si l’on ne considère en lui que l’être soumis aux infirmités de la vie animale ? Socrate ressemblait à un satyre ; et saint Vincent de Paul avait le nez encore plus mal tourné que Charles Bovary. Parce que nous avons une verrue sur le visage, parce que nous ne sommes pas aussi beau qu’Antinoüs ou aussi spirituels que Voltaire, parce que notre habit n’est pas à la dernière mode, serons-nous donc condamnés à être bafoués et bernés par une inexorable moquerie dont le fouet se garde bien de flageller le vice élégant et distingué ? Pauvre vertu ! surveille-toi de près. Si tu payes tribut aux misères de la nature, les sifflets ne te ménageront pas. Les réalistes eux-mêmes seraient-ils sûrs de trouver grâce devant leur école ? S’il leur arrivent de ronfler en dormant, d’être enrhumés du cerveau, d’avoir un tic ou une manie désagréable, les voilà destinés à être punis par où ils ont péché.

Du trivial au repoussant il n’y a qu’un pas, et M. Flaubert saute ce ruisseau d’un bond. Il recherche, avec une prédilection marquée, l’occasion de blesser la délicatesse la moins susceptible, par des tableaux que les égards dus à la politesse française lui conseillaient de dérober non-seulement à nos yeux, mais à nos oreilles et même à notre odorat. Il faudrait du chlore pour purifier certains chapitres. C’est avoir une trop bonne opinion de notre intrépidité que de nous inviter à nous asseoir auprès du stréphopode, au moment où le chirurgien lève l’appareil, déroule les bandes qui enveloppent la plaie livide, nous fait admirer ces belles ecchymoses, cet œdème magnifique sous lequel la peau bouffie menace d’éclater, ces superbes phlyctènes qui offrent aux amateurs tous les caractères d’une gangrène arrivée à pleine maturité. Vous vous êtes mépris, monsieur le docteur Flaubert, nous ne sommes pas tous des étudiants en médecine. Un salon n’est pas un hôpital. Si vous désirez être lu par la bonne compagnie, ne forcez pas les dames à détourner la tête et à respirer des sels. Vous voyez bien qu’elles pâlissent ; elles vont s’évanouir ; et nous-mêmes nous déplorons ces étranges aberrations qui ne sont protégées contre la critique que par l’impossibilité de citer exactement ce qu’elle réprouve.

Je veux bien que vous n’écriviez pas uniquement pour ces petites-maîtresses dont les nerfs sont mis en révolution par un coup d’épingle donné à une mouche ; mais, sans tremper votre pinceau dans l’essence de rose et de jasmin, souvenez-vous au moins que ce qui est horrible à voir ne saurait être agréable à entendre. N’imprimez donc pas à vingt mille exemplaires des pages que vous n’oseriez pas lire tout haut au château de la Vaubyessard, chez M. le marquis d’Andervilliers, devant ce vieux duc de Laverdière que vous nous représentez les yeux éraillés, les lèvres pendantes, courbé sur son assiette remplie, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce, et désignant les plats du doigt en bégayant. Non, vous ne me persuaderez pas que votre roman nous eût moins charmés si vous n’y aviez parlé de ces fœtus qui pourrissent comme des paquets d’amadou dans un alcool bourbeux, de ce long jet de salive brune que lance contre la borne votre joueur d’orgue, ou bien de cet aveugle qui découvre à la place des paupières deux orbites béants tout ensanglantés… Il faudrait transcrire cette hideuse peinture ; mais nous ne n’en avons pas le courage. Effacez-la plutôt de votre prochaine édition, sous peine de paraître jaloux des excentricités de ce prophète saint-simonien qui met un genou en terre devant la sainte putréfaction. Laissons à Chodruc Duclos le plaisir d’arborer au milieu des élégances parisiennes la protestation des guenilles. Le talent n’est pas fait pour escorter M. Champfleury dans le cortège carnavalesque de ses mascarades. Que deviendrait l’esprit littéraire s’il était permis de tout dire ? La réalité n’est souvent que trop odieuse :

………………………………… La preuve irrécusable
Que ce monde est mauvais, c’est que pour y rester,
Il a fallu s’en faire un autre, et l’inventer.

Celui-là du moins, ne le rendons pas inhabitable pour l’imagination, qui a tant à souffrir ici-bas. Le beau triomphe que de réussir à soulever les nausées du lecteur !

III

C’est que la bienséance ne devrait jamais franchir certaines limites. Il nous reste à le démontrer par des arguments encore plus décisifs. Sans doute un roman n’est pas un ouvrage d’éducation, et tout en aimant la leçon édifiante du vice puni et de la vertu récompensée, nous ne voulons point interdire l’étude sincère et hardie de la passion ; pourvue toutefois que, jusque dans ses excès, elle garde un air de grandeur qui sauvegarde la dignité de la plume, et trouble l’âme sans la dépraver. Le spectacle des cimes orageuses méritera toujours de faire réfléchir celui qui pense ; et notre cœur finirait par s’assoupir dans le train monotone de la vie quotidienne, si parfois il n’était réveillé de sa torpeur par le contre-coup des grandes agitations qu’il est dangereux de connaître par sa propre expérience. Quand on séjourne habituellement dans un pays plat, on est heureux de le quitter, pendant ses vacances, pour visiter sans péril ces régions accidentées où la nature nous apprend à l’admirer et à la craindre, en face des précipices profonds, d’un sol bouleversé par ses colères, des horizons immenses et des splendides tempêtes. Qui sait même si nous ne goûterons pas mieux, au retour, la sécurité de nos joies domestiques et la douceur du pacifique foyer, lorsque, sans courir les hasards, ni exposer nos intérêts ou nos affections, nous aurons comme en rêve éprouvé les frissons de l’abîme, frémi devant les grandioses désordres du monde moral, et entendu retentir ces coups de foudre qui brisent ou consument les existences ? Que le récit de ces tourmentes ait dérangé l’équilibre de quelques faibles cerveaux, je ne le nierai pas ; mais le bon sens doit-il regretter beaucoup ces transfuges qui n’attendaient qu’une occasion pour déserter ? N’exagérons donc pas les ravages de certains livres : le mal qu’ils peuvent faire provient trop souvent de celui qui était déjà fait. Les constitutions robustes n’en souffrent pas ; le poison n’attaque que ceux qui aiment à le savourer. Je ne redoute point la vérité vraie : le vice qui se montre à visage découvert ne saurait plaire, parce que sa misère est son châtiment. Ainsi j’admets le sujet dont madame Bovary est la triste héroïne, mais j’exige qu’il soit la peinture émue, impartiale et complète de la faiblesse humaine, étudiée dans un type choisi, et non dans une exception empruntée à l’aveugle hasard des événements.

Or, je vous le demande, M. Flaubert ne s’est-il pas risqué trop souvent au delà de cette liberté légitime qui concilie sans pruderie le respect du lecteur et les droits de l’observateur ? N’a-t-il pas trop osé en nous forçant à le suivre jusque dans ces bas-fonds où croupit un air méphitique ? Cette question, ce n’est plus la morale qui la pose ; car elle a cru devoir oublier l’offense qu’elle craignit un instant d’avoir subie. La critique s’incline devant la chose jugée. Nous nous plaisons même à rendre hommage aux intentions de l’écrivain, qui n’a point voulu, j’en suis sûr, conspirer contre notre innocence ; il répugne comme nous aux réalités qu’il a le tort d’affronter. Loin de les embellir par les mensonges de la fiction, il serait plutôt enclin à les enlaidir, non pour nous en éloigner, mais parce que son archet tire des sons puissants de ces cordes infernales qui réjouissent l’oreille de Satan. Il étale donc avec bonheur toutes les dégradations par lesquelles s’expient des fautes dépouillées de tout ce qui pourrait en excuser ou en dissimuler la perversité.

Et cependant il y a bien des pages que je ne veux pas, que je ne puis pas absoudre ; mais c’est au nom de l’art que je les condamnerai ; à mon sens , elles l’abaissent, elles le profanent. Madame Bovary arrive si vite à la dépravation qu’elle échappe à l’analyse. L’auteur n’a plus devant lui qu’un modèle complaisant qui se prête à des photographies équivoques.

À première vue, on peut s’y tromper ; car le roman semblait annoncer tout d’abord le développement psychologique d’un caractère. Rappelons-nous cette enquête si consciencieuse sur les antécédents de la prévenue. Le juge d’instruction commence par s’informer des livres dans lesquels Emma apprit à lire, et il constate qu’à l’âge de douze ans elle feuilleta Paul et Virginie, rêva une maisonnette de bambou, un bon nègre, un chien fidèle, et la douce amitié d’un petit frère qui va chercher des fruits rouges dans de grands arbres. On lui révèle qu’à treize ans elle descendit dans une auberge où son imagination dut être frappée par des assiettes de porcelaine qui représentaient l’histoire de mademoiselle de la Vallière. Cette vaisselle séductrice devient une pièce de conviction dans le procès. Elle entre enfin au couvent : alors M. Flaubert l’accompagne en étude, en récréation, à la messe, au dortoir. Il remarque qu’au lieu de suivre les offices, elle contemple avec langueur sur les vignettes de son livre le sacré cœur percé de flèches, la brebis malade, et le divin Jésus tombant sous sa croix. Mauvais présage pour l’avenir ! S’agenouille-t-elle au confessionnal, M. Flaubert est là, dans l’ombre, l’oreille aux aguets, la montre en main ; et il note qu’elle reste bien longtemps le visage à la grille, sous le chuchotement du prêtre. Dans son pupitre, il découvre des romans où il n’est question que « de dames persécutées, de postillons qu’on tue à tous les relais, de chevaux qu’on crève à toutes les pages, de forêts sombres, de serments, de sanglots, de larmes, de baisers, de nacelles au clair de la lune, de rossignols dans les bosquets, de messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et pleurant comme des urnes. » À mesure qu’elle grandit, les symptômes se pressent, se précisent. À quinze ans, elle s’est graissé la main à la poussière de tous les cabinets de lecture. « Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage qui, sous les trèfles des ogives, passent leurs jours, les coude sur la pierre, le menton dans la main, à regarder venir un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. »

Très-bien, direz-vous : j’ai compris. Emma est romanesque : on va la marier, et nous aurons une seconde édition de Valentine. Plût à dieu ! mais votre diagnostic est dans l’erreur. Débrouillez si vous pouvez cet écheveau d’aspirations sentimentales, de vagues rêveries, de platoniques dithyrambes, entrez au cœur du récit ; et dès le premier faux pas de l’héroïne, vous saurez qu’elle est née et qu’elle mourra courtisane. C’est la seule formule qui l’explique. Pour le devenir, il ne lui manque que l’occasion et le prétexte : or son mari se charge de lui fournir l’une et l’autre. Aussi à partir de là le roman commence et l’intérêt cesse.

Cherchez le nom de cette chrétienne qui exècre Dieu parce qu’il lui a refusé la richesse, les robes de velours et un équipage ; – de cette fille qui méprise son père et ferme sa porte sur lui avec satisfaction, parce qu’il crache sur ses chenets, et ne parle que veaux, vaches, volailles et conseil municipal ; – de cette épouse dont le souverain bonheur serait le veuvage ; – de cette mère qui hait son enfant et, devant le berceau où sa petite fille est étendue la joue ensanglantée par la brutalité d’une marâtre, ne trouve dans son cœur que cette exclamation : Comme elle est laide ! Pour moi, je ne saurais l’appeler qu’une Messaline bourgeoise ; et dès lors vous avez beau déployer toutes les ressources de votre esprit, que j’admire, il ne prévaudra pas contre le dégoût du sujet auquel il s’abaisse. Mes sens peuvent encore vous appartenir, quoique je vous les dispute ; mais tout ce qu’il y a en nous d’élevé, de généreux, se tourne contre vous. Votre livre ne s’adresse plus qu’à l’être inférieur.

Où l’âme fait défaut, que vous reste-t-il ? Le corps. Précipitez-le donc avec fureur sur toutes les convoitises ; livrez-le en proie à tous les appétits ; montrez-nous le vice qui fonctionne sous l’irrésistible impulsion de l’instinct. Faites l’histoire naturelle de la bête ; soyez brutal, c’est votre unique refuge.

……………………………………Si loin que la haine
De cette destinée aveugle et sans pudeur
Ira, j’y veux aller. –. J’aurai du moins le cœur
De la mener si bas que la honte l’en prenne.

Sans s’attarder précisément aux rencontres scabreuses, M. Flaubert s’est résigné à ne pas s’y soustraire. Les esquiver eût été sans doute un acte de faiblesse qu’il se serait reproché comme une infraction à son système. J’aime la foi dans les principes. Il est beau de se sacrifier à ses convictions ; mais je crains fort qu’ici, en voulant les servir, il ne les ait compromises. C’est là que nous l’attendions pour le juger. Or, en acceptant la lutte sur ce terrain, il n’a prouvé que l’impossibilité de la soutenir. Malgré un courage digne d’une meilleure cause, il est vaincu ; la langue française, sur le secours de laquelle il comptait trop, l’a trahi au moment du danger. Ce qui me frappe le plus dans les chapitres risqués auxquels nous faisons allusion, c’est moins leur témérité que leur timidité. Ce sont des fanfarons qui ont peur, de faux braves qui reculent quand ils ont promis d’avancer. Que de circonlocutions ! que de sous-entendus ! que d’inexactitudes volontaires ! que d’oublis calculés ! que de suppressions dont la réalité murmure ! Quoi ! à peine quelques traits fugitifs, bien vite noyés dans des ombres prudentes ! une vague estompe sillonnée de quelques coups de crayon indécis ! puis des lignes de points que vous nous croyez assez savants pour traduire ! Vous vous bornez à éveiller l’imagination ; vous vous enveloppez dans l’obscurité des oracles. Votre hardiesse a consisté bien plus dans ce que vous ne dites pas que dans ce que vous essayez de balbutier sournoisement. Nous voilà donc réduits à vous compléter. Un joli rôle pour les lectrices ! Encore vous tremblez qu’on ne vous comprenne trop. Vraiment, ce n’était pas la peine, pour si peu, de braver la pudeur publique. Je crois même, qu’afin de faire passer plus facilement ces ébauches pusillanimes, vous avez mêlé des semblants d’idéal à bien des choses qui ne le comportent qu’assez médiocrement. Oui, sans l’avouer, vous avez pris votre ennemi pour allié ; vous lui avez fait l’outrage de l’appeler à votre secours. Mais ces tentatives pour épurer ce qui n’en est pas susceptible n’ont eu d’autre effet que de mêler des couleurs discordantes à la crudité d’une esquisse, qu’il faut altérer encore d’avantage, si on veut la rendre un peu moins intolérable. L’idéal n’a pas daigné répondre à ce cri désespéré du naufragé qui se noie ; il a refusé de se commettre dans ce sauvetage. Sachez-le bien, il aime le soleil et le grand air ; mais il ne se glisse pas dans ces réduits criminels où s’introduit l’adultère furtif et honteux comme un voleur qui cherche la solitude, les ténèbres et le silence.

Cette expérience malheureuse nous autorise à conclure que ces situations n’appartiendront jamais qu’à une industrie clandestine, à laquelle l’art demeure étranger. Ne soulevons donc pas les voiles derrière lesquels se cachent les voluptés qui rougissent d’elles-mêmes. Le roman qui s’écrit dans l’alcôve, à la lueur des veilleuses suspectes, n’est plus digne d’être entendu.

Or, dans madame Bovary hennissent, haletantes, toutes les concupiscences de l’argent, du luxe et de la chair ; elle est dépravée avant d’être flétrie ; ses désordres ne sont qu’un assouvissement ; son cœur, c’est un viscère que le sang fait bondir ; son âme, c’est la vibration de ses nerfs. Jetez les yeux sur ses amants : quelle pauvreté ! Léon la séduit parce que se redingote a un collet de velours, parce que ses cheveux sont bien arrangés, et que le col de sa chemise, un peu lâche, laisse voir sa peau. Comment résister à cette attraction de l’épiderme ? « Aussi elle répète en avançant les lèvres : Oui, charmant ! charmant ! et elle se tourne sur le dos en étirant les bras ; elle épie son visage ; elle invente une histoire pour visiter sa chambre ; elle trouve la femme du pharmacien bien heureuse de dormir sous le même toit. » Quand le clerc sera parti, elle se rappellera l’odeur de sa chevelure, la douceur de son haleine ; elle se maudira de ne l’avoir pas aimé, aura soif de ses lèvres ; ses souvenirs ne seront que l’activité de ses désirs se précipitant vers lui, se blottissant contre, comme dit M. Flaubert. – Qu’on appelle un médecin et qu’on la saigne.

Et Rodolphe ! ce commis voyageur doublé du beau Nicolas : pourquoi se donne-t-elle à lui ? À cause de ses gants jaunes, de ses quinze mille livres de rentes, de sa mauvaise réputation, de sa chemise de batiste à manchettes plissées, et du chapeau qu’il porte sur l’oreille ; mais surtout « parce qu’elle bâille après l’amour comme une carpe après l’eau, sur une table de cuisine. » Ô Grâces ! pleurez, voilez vos chastes attraits, fuyez de ce mauvais lieu ; car dans toutes ces sympathies, vous êtes de trop. Savez-vous comment cette drôlesse prouve sa tendresse ? En se limant les ongles avec un soin de ciseleur, en se chargeant de bracelets, de bagues et de colliers ; en se parfumant de patchouli et de cold-cream. Son bonheur, il consiste à passer dans ses cheveux le peigne du sieur de la Huchette, à se regarder dans son miroir à barbe, à mettre entre ses dents le tuyau de sa grosse pipe. – Madame Marneffe avait du moins l’élégance. Ne nous forcez pas à la regretter.

Léon, dégourdi par son stage au quartier latin, la retrouve au théâtre de Rouen : l’étincelle se rallume. Comment ? Écoutez : « Il se tenait derrière elle ; elle se sentait frissonner sous le souffle tiède de ses narines, qui lui descendait dans la chevelure. Il se pencha sur elle si près que la pointe de sa moustache lui effleura la joue. » Dès lors, c’en est fait du peu de vertu ébréchée qui lui reste.

Aussi la lutte est-elle supprimée d’avance. Il n’y a jamais eu qu’un ajournement de la faute. Si elle ne s’abandonne à Léon qu’après avoir été corrompue par Rodolphe, c’est que jusque là elle s’est délectée de rêveries assez précises pour lui suffire en attendant. Si vous surprenez parfois un attendrissement mélancolique, qui a l’air d’un retour vers le devoir, ce ne sera que la fatigue de l’imagination inassouvie. Ne vous étonnez donc pas, lorsqu’elle succombe pour la première fois, de l’explosion d’allégresse qui éclate en elle. « Elle se répétait : J’ai un amant ! un amant !!! Et cette idée la ravissait, comme celle d’une autre puberté qui lui serait survenue. Une immensité bleuâtre l’entourait, les sommets du sentiment étincelaient dans sa pensée (??). L’amour si longtemps contenu jaillissait avec des bouillonnements joyeux : elle le savourait sans inquiétude, sans trouble. »

De la physiologie ! voilà le fond de l’ouvrage. Pas un sentiment qui ne soit ramené à une sensation. Quand Charles s’aperçoit de son penchant pour la fille du père Rouault, il en est averti par ses oreilles qui bourdonnent, ses artères qui battent. Depuis le jour où le dos d’Emma lui a effleuré la poitrine, il ne dort plus, sa gorge est serrée, il a soif pendant la nuit, et se lève pour boire à son pot à l’eau ; il a besoin d’air et ouvre sa fenêtre. Ses pommettes sont rouges lorsqu’il s’assied près de la jolie fermière. – Quant aux crises de sa femme, elles sont affaire de tempérament. Elle a des étouffements aux premières chaleurs ; elle pâlît, palpite, bavarde avec une abondance fébrile ; puis à ces exaltations succèdent tout à coup des torpeurs où elle se plonge sans parler, sans bouger. Sa figure s’allonge : elle est prise d’une petite toux sèche ; plus d’appétit. Vite ! de la digitale ! de la valériane ! des bains de camphre ! l’hydrothérapie ! Ce qui se passe au fond de son cœur, vous l’ignorerez toujours. Mais sur sa physionomie rien ne vous échappe : ni cette immobile contraction qui plisse le coin de sa bouche, ni la peau du nez qui se tire vers les narines, ni ses yeux qui regardent d’une manière vague, ou ses lèvres blanches comme du linge. Toutes les situations se traduisent par des notes scientifiques. Ici, c’est un tremblement qui fait frissonner leurs lèvres sèches ; un bruissement sourd dans la tête, des effluves qui s’échappent des prunelles fixes. Là, quand Emma revient de sa fatale promenade dans les bois, on vous apprend que « le sang circule dans ses veines comme un fleuve de lait. Jamais elle n’a eu les yeux si noirs ni d’une telle profondeur. Au dîner, son mari lui trouve bonne mine. Elle avait enfin cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de l’enthousiasme, de l’harmonie du tempérament avec les circonstances. » Il paraît que sa voix prit des inflexions plus molles ; « quelque chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait de la cambrure de son pied. »

Et l’épouse ? et la mère ? – Ici, silence absolu. Aussi, malgré la bonne volonté de M. Flaubert, qui veut châtier la pécheresse, l’expiation manque son effet. Au lieu de venir de la volonté qui a failli, elle est tout physique. « Elle éprouvait une courbature incessante et universelle. Elle aurait voulu ne plus vivre ou continuellement dormir. » Les événements la terrassent sans qu’elle comprenne l’équité de la peine, sans qu’elle participe par l’idée de sa faute. La foudre l’écrase, mais aucune main providentielle ne la lance. Le remords ne lui apparaît que dans le papier timbré et les assignations qui pleuvent comme grêle sur sa tête.

De l’argent ! voilà le seul cri de tout son être. Donnez-lui cet or, et elle courra se jeter dans les bras de Léon. C’est pour en avoir qu’elle retourne chez Rodolphe, prête à lui vendre son déshonneur. C’est pour en avoir qu’elle appuie sa jolie main sur le genou de l’usurier qui la ruine et l’insulte ; qu’elle laisse l’ignoble notaire lui palper le bras, la dévorer des yeux, la marchander, qu’elle glisse presque jusqu’à la plus infime prostitution. Et je m’étonne même qu’elle recule devant ce dernier opprobre ; la logique de sa nature l’y poussait.

Mais M. Flaubert a eut pitié d’elle, trop tard, à mon sens. Il a préféré le suicide. C’était plus expéditif, mais moins vrai. Madame Bovary aurait dû finir sur le trottoir d’une rue mal famée. L’arsenic ! fi donc ! moyen vulgaire ! Non, le poison que chacun de nous attendait vainement ne devait point sortir du laboratoire d’un pharmacien, mais du cœur où il aurait exercé ses ravages. Et alors le roman devenait une œuvre pleine de cet enseignement qu’on ne cherche pas, au lieu d’être un hideux simulacre de la vie. Et alors cette agonie, qui ne fait frissonner que mon système nerveux, aurait pu m’arracher des larmes. Vous n’auriez point analysé avec exactitude les vomissements d’une mourante, et ce gravier blanc attaché aux parois de la porcelaine. Mais j’aurais souffert des tortures de cette âme prête à paraître devant son juge. Je tressaille à ce cri aigu qu’elle pousse quand le docteur lui passe la main sur l’estomac ; mais le cri du remords, il ne retentit pas devant ce mari qui pleure, et dont l’invincible tendresse est pour la coupable une douleur plus poignante que les morsures qui déchirent ses entrailles. M. Flaubert s’est borné à nous montrer ces gouttes de sueur qui se figent dans l’exhalaison d’une vapeur métallique, ces mâchoires béantes, ces dents qui claquent, ces yeux démesurément ouverts sans voir, les hurlements sourds, le sang qui jaillit, les membres crispés, le corps couvert de taches brunes, les mains qui se traînent sur les draps, le pouls qui glisse comme un fil tendu, la langue sortant tout entière, les côtes secouées par l’orage d’un souffle furieux, le rire atroce, frénétique, désespéré, et puis la convulsion suprême qui la rabat enfin sur le matelas. Il était temps, le cœur allait nous manquer. Et pourtant il nous faudra subir encore toutes les horreurs qui suivent la mort : on ne nous épargne ni cette bouche qui semblait un grand trou sombre au bas du visage, ni cette poussière blanche qui parsème les cils, ni ces yeux qui disparaissent dans une pâleur visqueuse, ni même ce flot de liquides noirs que rejette un cadavre. Faut-il suivre la malheureuse jusqu’à sa dernière demeure ? – Non ! paix à son âme et pardon aux morts.

Revenons au livre, qui, lui, n’est pas encore enterré. Son défaut capital est d’avoir remplacé l’histoire d’une âme par l’étude d’un tempérament, ou, si vous voulez, d’une maladie dans laquelle n’intervient ni la liberté, ni la conscience, ni même la passion. L’héroïne a-t-elle existé ? je l’ignore, mais sa biographie n’aurait pas dû lui survivre. À peine pouvait-elle aspirer à la publicité d’une feuille médicale ou de la Gazette des tribunaux. Aussi je crains que la valeur de l’écrivain ne triomphe pas de l’indignité de sa fable. Il a pu faire un portrait fort ressemblant ; mais les portraits n’intéressent que les parents, les amis et les voisins : les héritiers de la deuxième ou troisième génération les relèguent tôt ou tard au grenier. Les types seuls se transmettent et subsistent. Or celui qui se borne à copier un calque n’atteindra jamais cette vérité définitive, dont les éléments épars ont besoin d’être choisis, généralisés et complétés par la conception supérieure du philosophe et du poète. Si la postérité s’inquiète un jour du ménage Bovary, l’honneur n’en reviendra qu’au pharmacien Homais, qui méritait de donner son nom à l’ouvrage ; car il en est la figure la plus originale. Jamais on n’a peint avec plus de verve le lieu commun emphatique, l’égoïsme déguisé en phrases, le savoir-faire qui exploite la bonhomie, l’importance épanouie d’un homme heureux, l’aplomb robuste de la demi-science qui apprend ses idées dans son journal, en un mot l’amalgame de la sottise, de la vanité, de la sensibilité fausse et de la rouerie déclamatoire. M. Prudhomme lui-même est dépassé. Pourquoi cette création amusante et profonde fait-elle saillie au point d’effacer tout ce qui l’entoure ? C’est qu’elle seule n’appartient pas à un parti pris d’imitation servile. Vous aurez beau inspecter toutes les pharmacies de Normandie, jamais vous ne serrerez la main de M. Homais. Il n’existe nulle part, et cependant il s’étale partout où il y a des dupes pour l’admirer et des niais pour lui faire cortège. Il a été, il est, il sera. Chacun de nous l’a vu sous mille costumes différents dans toutes les classes et toutes les positions sociales. Retirez-lui son mortier, ses bocaux et ses appareils distillatoires, transportez-le dans l’art, la politique, la littérature ou l’industrie ; il reparaîtra toujours avec ses petites idées et ses grands mots. Il mourra comme il est né, ou plutôt il est immortel, et nos arrière-neveux auront encore à le subir. Mais qu’ils renoncent à raconter ses prouesses. M. Flaubert rend la rivalité trop difficile. Il a rencontré la perfection lorsque, au lieu d’être le très-humble serviteur des faits, il les a jugés en maître. Voilà le bon réalisme. Quant à celui qui tue l’éloquence et la poésie, sacrifie l’homme à la brute, se débarrasse de l’âme et du cœur, prétend nous plaire par le goût des choses dépravées, et calomnie la création et la société en affectant de n’y voir que la laideur physique et morale ; celui-là, je propose qu’on l’appelle désormais le bovarisme.

Article repris par l'auteur sous le titre « Le réalisme physiologique », dans Le réalisme et la fantaisie dans la littérature, Didier, 1861, p. 91-141. Nous donnons le texte de la Revue Européenne.
[Document saisi par Ingrid Allongé, 2006. Relu par Hélène Hôte, 2011.]


Mentions légales