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Toni [ sic ] RÉVILLON
Gazette de Paris, 18 octobre 1857

FIGURES DE LA SEMAINE
I - M. Gustave Flaubert

L'homme est la préface de l'œuvre.

Au mois de mai dernier, je me trouvais dans une petite ville, au fond de la Bourgogne. Chacun s'abordait avec ces mots :
- Avez-vous lu Madame Bovary ?
Tous mes amis me demandaient :
- Connaissez-vous M. Gustave Flaubert ?
Et moi :
- On me l'a montré, il y a quelques jours. Il tournait l'angle de la rue Laffitte et du boulevard. C'est un quasi-quadragénaire. Sa mise est celle d'un homme du monde, correcte et recherchée, sans affectation de dandysme. Sa taille est élevée. Sa physionomie est sérieuse, presque sévère ; le sourire est sans bienveillance, le regard profond ; le front est large, dégarni aux tempes comme celui des hommes fatigués par des travaux ou des plaisirs excessifs. Madame Bovary est son premier livre. Son père était, dit-on, chirurgien à Rouen.

Quelques semaines plus tard, j'étais à Bade, sur la terrasse de la Restauration. À une table près de la mienne, un monsieur, entouré d'un cercle pressé d'auditeurs, parlait de M. Gustave Flaubert.

- J'ai voyagé en Orient avec Maxime Ducamp [ sic ] et avec lui, disait-il. C'était un charmant compagnon. Il avait la manie des bagages. À chaque départ et à chaque arrivée, le dénombrement homérique de ses malles, coffrets, cartons et nécessaires nous amusait fort. Du reste, c'était un touriste sans passion. Il ne montrait ni étonnements, ni surprises. Il ne s'exclamait pas à tout propos, et se plaignait simplement que les Turcs n'eussent pas le sentiment du confortable comme les Anglais.

Ainsi, M. Flaubert est entré dans la vie par une porte dorée. Son imagination était active et son tempérament robuste. Il a voulu lutter avec l'ennui, cette maladie des gens inoccupés. Pauvre, il eût travaillé. Riche et indépendant, il a mené l'existence des viveurs de province. Mais les plaisirs sont comme les marguerites. Leur dernier pétale dit à qui les effeuille : un peu, un peu... et pas du tout ! Chez les natures de la trempe de celle de M. Flaubert, après l'étonnement vient le dégoût, non l'habitude. Un beau jour, il est parti pour l'Orient.

Il a campé au milieu des ruines et fumé son cigare, l'œil fixé sur le désert. Je ne dirai pas qu'il a rêvé, mais il a pensé à coup sûr. La Tentation de saint Antoine qu'il a donné à L'Artiste doit dater de ce temps-là. On peut ne voir dans ces fragments qu'une fantaisie de poète qui veut faire du style descriptif ; mais on peut y pressentir aussi je ne sais quelle lutte sourde entre l'esprit et la matière, la vie intellectuelle et la vie brutale. Le Sphinx et la Chimère personnifieraient ces deux forces, de l'antagonisme desquelles l'esprit devait sortir vainqueur.

Quoi qu'il en soit, M. Gustave Flaubert, à son retour, s'est mis à l'étude. Il s'est dit à lui-même : « Je produirai une œuvre, » et possédé de cet orgueil qui fait les forts, il s'est dit encore : « Cette œuvre ne sera pas médiocre. »

Il a mis au service de sa prensée son temps, son énergie, toutes ses facultés. Son travail a été obstiné et lent, mais sûr. Puis, avec la conscience du résultat, il nous a donné son livre.

Ce livre a eu, on le sait, une fortune singulière. Une Revue en a d'abord égrené les chapitres à ses abonnés. Un procureur impérial lui a donné la publicité de son réquisitoire. Un tribunal l'a acquitté. Et c'est précédé de tout ce bruit qu'il est venu s'imposer à l'attention et à la curiosité de tous.

Cette curiosité n'a pas été déçue. L'auteur de Madame Bovary a conquis de prime saut une brillante situation littéraire. Les critiques, M. Sainte-Beuve en tête, ont diversement commenté l'œuvre. Nul n'a songé à discuter le talent de l'auteur. Il ne m'appartiens pas de faire une trentième analyse d'un livre que tout le monde connaît. J'insisterai sur un seul point.

M. J. Barbey d'Aurevilly, dans un très remarquable article sur Madame Bovary, rappelle le mot de Diderot : « Il y a plus de distance, pour la femme, entre son mari et son premier amant, qu'entre le premier amant et le dixième ! » Et il part de là pour reprocher à M. Flaubert un manque de logique dans la composition de son roman. Madame Bovary, suivant le critique du Pays, doit descendre les échelons du vice jusqu'au dernier. Alors seulement elle sera conséquente vis-à-vis de son caractère. C'est possible. Néanmoins, il faut se féliciter que M. Flaubert ait été d'un avis différent.

Outre les peintures odieuses qu'eût nécessitées un pareil procédé, il eût eu un résultat plus fâcheux encore : il nous eût privés de cet admirable épisode de la jalousie rétrospective du mari, la chose la plus neuve et la plus dramatique, à mon gré, du roman.

Où je suis complètement de l'avis de M. Barbey d'Aurevilly, c'est quand il observe qu'avec Madame Bovary le réalisme a dit son dernier mot. M. Flaubert va bien plus avant dans cette voie que tous ses devanciers. Son faire est une véritable photographie [ un mot illis. ]. Comme les écrivains qui composent « la queue de Balzac », il ne recherche pas seulement dans la nature les choses triviales et communes pour les peindre. Il a cette qualité qui leur manque et qu'on nomme : le goût. De plus, il est poète. Si, des yeux de son mendiant coule une gale verte, ce dégoût s'efface vite devant ses paysages charmants. Les arbres de Yonville se détachent sur la prairie aux rayons du soleil couchant, comme les vierges gothiques sur le fond d'or des peintures allemandes. Les tableaux champêtres, entre autres celui de la ferme du père Rouhaut [ sic ], sont d'une couleur locale et d'un sentiment rustique pleins de fraîcheur et de naïveté. On se prend à regretter, au milieu de cette belle nature normande, quelqu'un qu'on puisse aimer, un personnage sympathique enfin !

En somme, ce livre appartient à la ligne hardie du Neveu de Rameau et des Parents pauvres. C'est un pamphlet contre l'humanité écrit par un sceptique, qui fait de la vertu une question de tempérament. C'est le cachet d'une individualité puissante ; ce n'est pas, quoi qu'on dise, une œuvre morale. Le grand souffle de talent qui y court d'un bout à l'autre en fait une œuvre dangereuse, dirai-je une œuvre de désespérance ? Le mot est d'Alfred de Musset.

M. Gustave Flaubert écrit en ce moment un roman historique destiné à la Presse. [...]

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


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