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Nestor ROQUEPLAN
Feuilleton de La Presse, 16 mai 1857

COURRIER DE PARIS

[...] - Un charmant livre qui vient d'échapper à un grand danger occupe tous les esprits : c'est le roman de M. Flaubert, Madame Bovary. L'action est simple, bien menée par des personnages vrais, que l'auteur n'a pas créés à plaisir, sublimes ou vulgaires, mais qu'il doit avoir vus et reproduits dans leur effet naturel.

La forme de M. Flaubert nous plaît singulièrement. Jamais cette forme, qui recouvre un excellent fond d'ironie, de goût et de cœur, ne laisse altérer sa distinction par le contact du ponsif [ sic ]. C'est au point que nous sommes étonnés du succès de Mme Bovary.

Avant qu'on eût inventé les règles du beau fixe, chaque écrivain avait la liberté de ses images.

Les premiers qui ont dit : plus prompt que la foudre ; un front ruisselant de sueur ; des yeux baignés de larmes ; pâle comme la mort ; le cœur gros de douleur ; rapide comme la pensée ; un chagrin cuisant ; le faîte des grandeurs ; une haine enracinée ; il gèle à pierre fendre ; - qui ont dit d'une rivière qu'elle serpente dans une vallée, créant à la fois une ravissante image et un verbe, tous ceux-là ont commis des hardiesses et trouvé des nouveautés, employé des métonymies, des hyperboles, dont la langue s'est enrichie.

À force de frapper l'imagination, ces tropes ont fini par ne plus même la chatouiller. Ils ont vieilli, et à force de vieillir sont devenus des banalités. Il n'y a que le verbe avoir qui ne vieillisse pas. Mais les pontifes du beau fixe, qui prétendent avoir réglé la langue, ont adopté, après examen, un certain lot de tropes vieillis avec défense à quiconque de les renouveler.

Dans le fait, c'est très commode pour le grand nombre. Chacun peut commencer un livre ainsi : C'était par une belle matinée de printemps, - truffer le milieu d'un hachis de vulgarités, comme le cœur gros, - plus prompt que l'éclair, - ah ! vous me torturez le cœur ! - et finir ce livre ainsi : Quand on la releva, elle était morte !

On peut faire, vendre, lire, oublier des livres pareils pendant trois siècles, et ces honnêtes sujets n'auront jamais rien à démêler avec la police du bon langage ; mais c'est une honte pour l'esprit humain qui cherche son émancipation et son développement dans tous les arts et toutes les sciences, d'accepter et d'imposer ces règles superstitieuses à l'art d'écrire, le plus sublime instrument de la pensée.

Le livre de M. Flaubert nous étant un prétexte de récriminer contre l'adoration du commun, c'est dire combien il nous semble libre d'allure et franchement lancé dans une route où les barrières de la convention ne l'arrêteront pas.

Le Père Bouhours, jésuite, qui était un critique bel esprit, disait : « qu'il n'était donné à personne de créer ou de vieillir les formes du style, mais que souvent le public adoptait ces nouveaux-nés exposés par des pères qui n'osaient les réclamer qu'après cette adoption : il est dangereux, disait-il, d'engendrer des formes et des mots ; mais quand la délicatesse du public, c'est son expression, veut bien les accepter ; alors on peut se glorifier d'avoir augmenté la richesse de la langue. » Ce verbiage précieux revient à dire que, pour avoir le droit d'être neuf, il faut faire preuve de talent et de goût, et que l'absolution prononcée par la délicatesse du public est à ce prix.

L'éditeur de Mme Bovary, Michel Lévy, a réimprimé une troisième édition de l'Histoire du 41e fauteuil de l'Académie, un de ces livres agréables et fins qu'écrit M. Arsène Houssaye.

On lui doit aussi la publication d'un roman, d'une histoire, d'une étude, d'un document - donnez-lui un de ces noms ou tous ces noms et vous direz juste - c'est : Les Voleurs d'or, par Mme Céleste de Chabrillan. [...]

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


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