ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Edmond TEXIER
L'Illustration, 9 mai 1857

CHRONIQUE LITTÉRAIRE
Un mot d'Henri de la Touche.
- Balzac et le réalisme. - Mme Bovary, par M. Gustave Flaubert. [...]

[...] Du reste, je n'ai point à m'occuper pour le moment du réalisme, qui sera peut-être mort et enterré la semaine prochaine, je veux parler d'un écrivain qui a trop de talent, - quoiqu'il soit un élève de Balzac, l'élève le plus distingué, il est vrai, - pour être une des brebis de ce maigre troupeau ; j'ai nommé l'auteur de Madame Bovary, M. Gustave Flaubert.

Madame Bovary a fait beaucoup de tapage à ses premiers pas dans le monde. Accueillie à bras ouverts par la Revue de Paris, elle eut tout d'abord quelques difficultés avec son hôtesse, qui voulait, à ce qu'on m'a dit, jeter un simple châle de barège sur les épaules trop décolletées de l'amoureuse ; puis, un beau matin, comme elle continuait à courir en jupons courts à travers les salons et les cabinets de lecture, le procureur impérial intervint, et la conduisit tout droit en police correctionnelle. L'aimable personne ne s'effraya pas trop du voisinage des gendarmes ; elle se montra telle qu'elle était, et les juges, la voyant si leste, si bien portante et si court vêtue, agirent envers elle, comme les archontes à l'égard d'Aspasie. Ils lui dirent d'aller se faire... livre, et elle alla chez l'éditeur Michel Lévy.

Cette Mme Bovary n'est pas, en effet, une sainte ; fille d'un fermier normand, son père, qui l'a tirée du couvent, ne sait trop que faire d'une demoiselle qui ne partage pas ses goûts agricoles, et se débat dans la maison comme une hirondelle dans une cage. Heureusement qu'il y a un Dieu pour les pères dans l'embarras. Le bonhomme se casse une jambe. La jambe cassée amène un officier de santé ; l'officier de santé s'amourache de la jeune fille, et la jeune fille épouse, sans trop y songer, M. Charles Bovary, un brave garçon qui n'a que le tort d'être un imbécile. À peine mariée, Mme Bovary a du vague à l'âme, comme toutes les femmes qui veulent manger leur quartier de pomme. Le vague à l'âme est une vieille maladie qui date du paradis terrestre. Charles Bovary, qui n'est qu'un simple officier de santé, ne saisit pas très-bien la nature mystérieuse du mal, et, croyant sa femme atteinte d'une maladie nerveuse, il se montre si amoureux et si empressé auprès d'elle que celle-ci va tout naturellement se jeter dans les bras d'un voisin de campagne qui ne l'aime pas. Quand Mme Bovary croit s'apercevoir que le voisin n'est pas précisément le Saint-Preux de ses rêves, le vague la reprend, et elle se remet à la poursuite de l'idéal. Ô surprise ! elle le rencontre à Rouen dans la personne d'un jeune clerc de notaire qu'elle a beaucoup connu autrefois. Transports du cœur ! inénarrables délices ! qui pourra vous dépeindre ! Toujours est-il qu'à force de courir la prétentaine dans les différentes zones de l'idéal, Mme Bovary ruine son mari, qui ne s'aperçoit de  rien, et elle finit par s'empoisonner dans le laboratoire d'un jeune clerc pharmacien amoureux et sentimental. Tel est le squelette de cette longue histoire, dont je ne comprends pas très-bien la portée morale et philosophique, mais qui est l'œuvre d'un véritable écrivain.

J'ai trop d'estime pour le talent de M. Gustave Flaubert pour ne pas dire franchement ce que je pense de son livre. Si la complaisance est permise, c'est seulement à l'égard des œuvres médiocres. M. Gustave Flaubert est un rude jouteur. Il se présente dans l'arène à la façon du gladiateur, et l'on pourrait croire qu'il éprouve un certain plaisir à montrer la vigueur de ses muscles et la force de son bras. Il me fait l'effet de ces alcides qui font faire, à l'aide d'un énergique coup de poing, tout le tour du cadran à l'aiguille du dynamomètre. Ainsi rien ne l'arrête, ni les conventions du monde, ni les règles de la composition, ni même les lois de la morale. S'il a besoin d'une scène, il ne s'embarrasse pas dans les détours de la préparation, il la pose carrément et l'enlève ensuite à la force du poignet. Ainsi agit-il à l'égard de ses personnages qu'il prend ici, qu'il laisse là pour les reprendre et les abandonner de nouveau, et toujours au petit bonheur. Il a une façon de voir les sentiments à un point de vue physiologique dont la brutalité vous blesse et ne vous déplaît pas toujours. Il tient de Balzac par le procédé littéraire, mais il en diffère essentiellement dans l'analyse de la passion. Il a hérité du maître le goût du vagabondage à travers les chambres nuptiales, les alcôves, les scènes scabreuses et hardies, il multiplie, comme Balzac, les détails nombreux et touffus, mais s'il s'égare avec trop de complaisance dans l'interminable description des objets, il reste trop souvent à la porte du cœur humain. Tous les personnages de M. Flaubert sont plutôt des tempéraments que des caractères, depuis le lymphatique M. Binet, qui passe sa vie à tourner des ronds de serviette, jusqu'à l'hystérique Mme Bovary. Ce sont bien des êtres vivants, mais ils ne m'intéressent que médiocrement parce qu'ils ne me semblent pas avoir la conscience de leurs actions. Ce qui fait l'homme si grand au milieu de tous les êtres de la création, c'est sa double nature et le duel perpétuel qui en résulte, si vous le dépouillez d'une de ces deux natures, il n'est plus qu'une créature intermédiaire entre l'homme créé par Dieu et un automate. M. Flaubert a étudié la médecine, cela se devine tout de suite, pour peu qu'on ait lu deux pages de son livre. Peut-être fera-t-il bien d'oublier, dans une certaine mesure, ses études physiologiques, quand il écrira un roman nouveau. La physiologie est une science dont je fais le plus grand cas, mais à la condition qu'elle ne submerge pas le monde métaphysique, et, dans Madame Bovary, j'avoue que le carabin me cache un peu trop le moraliste.

Ce qui manque aussi à M. Flaubert, c'est la science des contrastes, et par conséquent de la composition. Tous ses personnages ont le même ton, le même habit et la même physionomie morale. Parmi les sept ou huit individus qui se démènent dans le cadre de son histoire, comment n'a-t-il pas songé à en créer un seul qui fût vraiment sympathique ? Mme Bovary, nous la connaissons ; Bovary le père est un sacripan ; le pharmacien Homais, une caricature très-réussie ; M. Rodolphe, un viveur vulgaire ; M. Léon, un amoureux de l'ancien Gymnase ; quant à Charles Bovary, ce mari tranquille, amoureux de sa femme et qui la croit aussi pure que le lis de son jardin, il m'intéresserait et ses malheurs immérités m'arracheraient des larmes, si l'auteur, par une inexplicable maladresse, n'avait pris plaisir à en faire, dès le début, une de ces vulgaires effigies dont les traits ne peuvent se fixer dans aucune mémoire. Là cependant était tout l'intérêt du drame. Un peu plus d'intelligence dans le cerveau de cet homme, un peu moins de vulgarité dans ses manières, et Charles Bovary mourant, foudroyé par la douleur, restait dans le souvenir du lecteur comme le martyr du foyer domestique, comme un ami dont on se souvient toujours.

Je me hâte d'ajouter qu'à côté de grands défauts, ce livre a de grandes qualités. On ne le lit pas sans de fréquentes révoltes, mais on va jusqu'au bout, captivé par le charme du style, la vigueur de l'expression, la grâce des détails et la belle ornementation de l'œuvre. Parfois une phrase qu'on rencontre vous secoue comme le cahot inattendu d'une diligence, mais c'est précisément ce cahot qui vous tient en éveil. Il arrive souvent que, dans des voitures mieux suspendues que celle de M. Flaubert, et où l'on ne sent ni cahot, ni secousse, on s'endort presque aussitôt après le départ.

C'est précisément ce qui m'est arrivé en descendant de la diligence de M. Gustave Flaubert. J'avais été si secoué dans ce véhicule traîné par des chevaux sauvages, que je me jetai aussitôt dans une berline académique qui roulait sur une belle chaussée macadémisée [ sic ] ; mais j'étais à peine installé que je cédais déjà au sommeil, et voilà pourquoi il m'est impossible de vous rendre compte d'un pays que j'ai traversé les yeux fermés, et que je ne vous parlerai pas aujourd'hui du Bouquet de cerises de M. Francis Wey. [...]

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


Mentions légales