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Louis ULBACH
Le Courrier de Paris, 16 mai 1857

La Quinzaine littéraire

[…] Madame Bovary, par M. Gustave Flaubert, est à coup sûr l’œuvre la plus remarquable, et en tout cas la plus étonnante, la plus digne du bruit qui s’est fait autour d’elle, qui se soit produite en France depuis la mort de Balzac. Sans doute, ce roman a de très grands défauts, mais il a aussi des qualités essentielles. On peut le haïr, on doit le critiquer ; on ne peut pas et on ne doit pas le laisser inaperçu. Déjà M. Sainte-Beuve, qui a trouvé dans Madame Bovary ce qu’il avait cherché dans son roman de Volupté, a consacré dans le Moniteur à cette première œuvre d’un débutant, un article fort étendu que nous avons pour cette fois le regret de ne pas contredire.

Madame Bovary est une provinciale, presque une paysanne, pervertie par l’éducation telle qu’elle se débite de nos jours. La serre-chaude du couvent a fait éclore en elle des fleurs hâtives qui ont besoin d’une rosée factice, d’un milieu artificiel. Cette jeune fille, agitée par une sorte de sensualisme mystique, prend un mari pour trouver l’amour, et prend un amant pour racheter la désillusion du mari ; mais après plusieurs chutes qui l’écœurent sans la rassasier, qui la brisent et la dégradent, cette malheureuse s’aperçoit que l’adultère est, en somme, aussi trivial que le mariage ; et n’ayant que l’énergie du plaisir, sans avoir la force d’expier et de racheter sa vie, elle mange de l’arsenic à pleines mains, et meurt épouvantée d’elle-même et épouvantant ceux qui l’entourent.

Voilà le sujet ; il a sa moralité, son enseignement sévère, il conseille la soumission à l’existence pratique, il montre le vide qui se fait dans les âmes par cette éducation incomplète développant l’imagination et les sens de la femme, sans développer en même temps son courage et sa raison. Quant au procédé de M. Flaubert, il participe de Balzac, auquel il emprunte, en l’exagérant encore, ce culte du détail ; cette analyse minutieuse qui prouve le principal par les accessoires. Mais peut-être M. Flaubert, en tenant à faire une œuvre impersonnelle, en disparaissant derrière ses héros (ce que loue M. Sainte-Beuve, et ce que nous blâmerons plutôt) n’a-t-il pas assez fécondé cette description perpétuelle qui, manquant presque toujours de commentaire physiologique, finit par lasser l’esprit et par charger l’attention de minuties dont le secret échappe.

Nous ne donnerons pas une analyse de Mme Bovary : l’espace nous manque. Nous constaterons que le sentiment de la nature y est traduit avec un art infini. C’est de la réalité, et, Dieu merci ! ce n’est pas du réalisme. Il est impossible de peindre avec plus d’attrait cette grasse Normandie, dont M. Flaubert sait tous les horizons. Quant aux acteurs, ils sont en relief, et sortent de la toile ; mais l’abus de cette qualité doit être sincèrement noté. Ce roman, écrit dans une langue habile, correcte, condensée, dans ce style magistral dont la perfection même consiste à n’avoir pas de qualités choquantes, ce roman a trop de peinture et pas assez de perspective. Le sacrifice de certains détails, qui est la stratégies des romanciers illustres, a semblé trop coûteux à M. Flaubert ; il a mis sa conscience à tout décrire, mais nous ne doutons pas que les secrets du clair-obscur et des ombres ne lui soient forcément révélés plus tard avec le sentiment du public. Il a d’abord ce qui ne s’acquiert pas. C’est toujours un si beau défaut que l’abondance.

Mme Bovary a fait crier à l’immoralité ; le tribunal correctionnel, dans un jugement fort important, a honoré cette œuvre d’une théorie qui fixe la législation à cet égard, et en regrettant certaines touches hardies, certaines anatomies brutales, a rendu hommage au but élevé et à l’intention de l’auteur. Cette sentence, portée au nom de la société, doit être aussi le résumé de la critique.

La première lecture de Mme Bovary choque en effet une pudeur instinctive. On se sent l’esprit défloré par la précision de certaines enquêtes. L’âme s’attriste et ne s’émeut pas. Une révolte de la sensibilité fait rejeter d’abord le livre, et c’est dans ce premier mouvement qu’on croit à l’immoralité ; mais quand on cherche la preuve de cette impudeur ; quand on veut prendre M. Flaubert en flagrant délit de licence, quand on veut produire les passages scabreux, on ne trouve rien qui mérite ces colères ; et en sentant circuler partout un frisson sensuel qui s’arrête à l’épiderme, on se convainc que l’auteur n’a voulu que raconter sans idéalité. C’est là tout son but, et, disons-le, c’est là tout son défaut. Il est très utile de protester contre la sensiblerie, contre les fadeurs, dans une œuvre surtout où les excès de l’imagination sont dépeints ; cette sévérité pour l’extase est une nécessité ; mais en racontant les folies d’une femme amoureuse, M. Flaubert n’atteste jamais l’amour. Ce livre est plus qu’une ironie ; c’est une négation absolue. Ce qui nous choque, sans que nous nous en rendions compte, c’est le mépris souverain de l’auteur pour ses héros et pour leurs actes. Nous émouvoir pour des gens qui n’émurent pas l’écrivain lui-même ; nous intéresser à des êtres que le romancier ne juge pas intéressants pour lui, voilà la tâche de M. Flaubert ; voilà la flétrissure qui atteint le public et qui l’humilie, comme une obscénité. Il est bon de mépriser les hommes, mais à la condition de laisser entrevoir qu’on a des espérances supérieures à l’humanité. La satire nous plaît, mais à la condition qu’elle ait une sorte de violence qui permette de sourire d’Alceste par intervalles et de se reposer avec Philinte. Ce dédain calme, qui n’est racheté par aucune concession, cette absence de générosité, ce perpétuel envers de la vie exposé à nos yeux, voilà ce qui blesse ; cette crudité de mépris dans des formes charmantes, voilà la souillure. Un brutal révolterait ; un écrivain poli et châtié comme celui-là commence par plaire et laisse l’amertume dans l’esprit.

En prenant un soin extrême de s’absenter toujours de son roman, M. Flaubert a pensé faire preuve d’une grande habileté artistique. Il a méconnu, selon nous, une loi nécessaire. Que nous importe Mme Bovary ! Eussiez-vous tout le génie de Balzac, si nous ne sentons pas derrière vos personnages la conscience, la foi, la protestation muette et pourtant sensible d’un homme qui ait nos illusions, nous ne nous intéresserons que médiocrement. Pourquoi voulez-vous que nous soyons dupes d’un récit qui n’a pas commencé par vous duper vous-même ? Balzac croyait à la vie réelle de ses créations, et il y faisait croire. On aurait peur d’être méprisé de M. Flaubert, si on donnait avec lui dans un piège qu’il ne tend pas d’ailleurs. L’impression pénible que laisse ce livre, l’attentat apparent qu’il commet sur la pudeur publique ne tient pas à autre chose qu’à cette absence de toute idéalité. Tel qu’il est, avec ses grands défauts et ses éclatantes qualités, le roman de M. Flaubert appelle l’attention sérieuse de la critique ; il est l’œuvre la plus forte de ces dernières années ; il est pour nous la promesse d’un grand talent et d’un esprit vaste qui n’a pas donné toute sa mesure dans ce livre remarquable, puisqu’il a pris soin de ne pas s’y laisser deviner.

Ayant bravé certaines convenances, en parlant de M. Flaubert, mon collaborateur à la Revue de Paris, pourquoi n’aurais-je pas jusqu’au bout le courage de mon incartade, pour parler du livre de mon ami Laurent Pichat. […]

[Document saisi par Ingrid Allongé, 2006. Relu par Hélène Hôte, 2011.]


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