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G. VAPEREAU
L'Année littéraire et dramatique, première année [1858],
Paris, Librairie de L. Hachette et Cie, 1859, p. 46-59.

Roman

Développement moderne du roman, et multiplicité de ses formes

Il y a un genre de littérature qui tient à lui seul plus de place que la poésie et le théâtre ensemble dans les préoccupations des gens de lettres et dans les habitudes de toute la société, c'est le roman. C'est par un roman couvert en bleu ou en rose que débute le jeune littérateur ; c'est par un roman que le poëte, l'historien, l'érudit, le philosophe même veut souvent forcer de venir à lui une renommée rebelle ou ajouter une popularité improvisée à l'estime lentement acquise par de sérieux travaux. Le roman prend toutes les formes, il se resserre ou se dilate dans toutes les mesures, depuis la simple nouvelle, vive, légère, rapide, jusqu'à ces interminables compilations où, dans un cadre plus ou moins dramatique, l'auteur verse sans peine la science toute faite des encyclopédies. Ce que le roman fait vivre de familles par le papier et les matières qu'il emploie, par l'imprimerie, le brochage, le cartonnage et toutes les industries qui concourent à le mettre en circulation, est inconcevable. Jusqu'ici le roman s'engouffrait sous un format à lui, dans l'antre du cabinet de lecture où il fallait aller le chercher ; aujourd'hui le tentateur vient à vous sous tous les aspects. Il se glisse par fragments dans tous vos journaux et recueils, depuis la feuille de mode jusqu'aux grands organes de la politique ou de la critique littéraire. Il se présente aussi, imposant et compacte, dans ses organes spéciaux qui tantôt réunissent les compositions éparses en feuilletons, tantôt s'ouvrent à des productions originales, tantôt enfin introduisent dans notre langue les plus célèbres romans de l'étranger. C'est ainsi que depuis le Journal pour tous, qui les a devancées et qui se maintient à leur tête, une foule de feuilles populaires apportent chaque semaine, pour quelques centimes, à trois ou 400 000 lecteurs, une copieuse pâture pour leur imagination.

Le roman a tous les tons et toutes les allures ; tous les objets de la pensée lui appartiennent ; tous les problèmes sont de son domaine, la morale, la religion, la philosophie, la politique, l'histoire, l'art, la littérature, toutes les sciences, les sciences occultes même, sont tour à tour ses tributaires. Il discute, il enseigne, il établit des principes, il trace des règles de conduite aux individus et aux États ; il prêche les rois et les peuples ; il défait et refait les lois ; il démolit et reconstruit la société ; il dévoile l'origine du monde, pénètre tous les mystères, déroule le tableau de nos destinées à venir. Et cette multiplicité de rôles n'est pas une fiction gratuite ; il les a pris tour à tour sous la même plume, et nous pourrions citer, dans ces vingt dernières années, cinq ou six écrivains populaires qui se sont donné et peut-être ont cru de bonne foi remplir cette mission universelle.

Succès du roman physiologique : M. G. Flaubert

À en juger par le bruit qui s'est fait, en une année, autour de deux romans nouveaux, dont les auteurs, inconnus la veille ou à peu près, ont conquis d'un seul coup la célébrité, ce genre accomplirait aujourd'hui sous nos yeux une révolution de plus, et entrerait, l'étendard déployé, dans des voies nouvelles, où il devrait entraîner toute la littérature. Ces deux livres qui accusent moins de préjugés et de scrupules que de confiance et de prétentions, sont Madame Bovary, de M. Gustave Flaubert [1857, 2 vol., Michel Lévy (Note de l'auteur).], et Fanny, de M. Ernest Feydeau [1858, in-12, Amyot (Note de l'auteur).]. Le premier, qui appartient à notre cadre par son succès, remonte un peu au-delà de nos limites par la date de son apparition. Inséré d'abord dans la Revue de Paris, le roman de M. Flaubert donna lieu à des poursuites en police correctionnelle ; il fut défendu avec éclat par M. Sénart, et l'auteur acquitté. Le bruit du procès, la nature même des accusations était pour l'auteur une bonne fortune et pour le livre un attrait de plus. Quand il parut en volumes, l'auteur le dédia à son défenseur en termes également flateurs [ sic ] pour tous les deux. « En passant par votre magnifique plaidoirie, dit M. Flaubert, mon œuvre a acquis pour moi-même comme une autorité imprévue. » Arrêtons-nous aussi longuement que tant de succès le commande à ce livre de début, qui a eu l'honneur d'être traité par la critique comme l'œuvre la plus solide de ce qu'on a appelé la littérature brutale [J. J. Weiss, Revue contemporaine, 15 janvier 1858 (Note de l'auteur).].

Madame Bovary, qui a pour sous-titre M œ urs de province, est tout simplement l'histoire d'une jeune femme chez qui l'éducation du couvent et la lecture des romans du jour ont développé des besoins de luxe et de jouissance et des instincts sans proportion avec sa naissance et avec la position où elle peut prétendre. De là son malheur et celui des siens ; de là ses hontes et ses chutes ; de là d'irrémédiables désastres pour tout ce qu'elle eût dû chérir ; car ce roman, qui a excité au nom de la morale tant de plaintes, a pourtant ce qu'on est convenu d'appeler un dénoûment [ sic ] moral ; le vice y est puni, et cruellement, selon la rigueur de la théologie antique, sur le coupable et sur sa postérité : les désordres de Mme Bovary la conduisent au désenchantement, aux remords, à une fin tragique ; son mari succombe à l'abandon ; toute la famille est plongée dans la misère, et la fille de la femme déchue est envoyée par sa grand'mère dans une filature pour gagner son pain. Mais la moralité d'une œuvre ne dépend pas plus dans le roman qu'au théâtre où nous retrouverons la même question posée avec plus d'éclat, de la justice qui punit ou récompense au dernier acte ; elle doit être dans tout le livre, dans la suite des événements, dans le contraste des caractères, dans la vérité des peintures. Si le mal dans tout le cours d'une histoire se fait accepter ou applaudir, qu'importe qu'au moment final on le punisse ; si d'autre part, le bien n'excite par lui-même ni intérêt ni sympathie, que m'importe la récompense tardive ou dérisoire qu'on lui destine ? C'est en présentant l'un et l'autre sous leurs vraies couleurs, et non par des combinaisons arbitraires de l'imagination qu'un auteur fait passer dans l'âme de ses lecteurs les sentiments que le vice ou la vertu lui inspire.

Pour faire ressortir la valeur morale comme la valeur littéraire du livre de M. Gustave Flaubert, il nous suffit d'en compléter l'analyse.

On a beaucoup vanté, dans Madame Bovary, le mérite de la composition ; je ne partage pas cet avis ; je trouve que le lecteur est jeté par les évolutions inattendues du récit dans une continuelle incertitude ; il ne sait pas toujours où il est, il sait encore moins où il va. Il y a toute une histoire, il y a deux histoires avant la principale, qui ne commence qu'à l'entrée en scène de l'héroïne. Le héros ou plutôt la victime du livre, M. Charles Bovary, le modeste officier de santé de campagne, est pris de bien haut, de sa naissance même, ab ovo. Nous faisons connaissance avec lui sur les bancs du collège, où il est le triste jouet de ses turbulents camarades. Il y a là toute une suite de scènes vives, piquantes, bouffonnes peut-être, mais qui, à coup sûr, sont un hors-d'œuvre. Et ses études médicales, et ses relations pénibles avec sa famille, et la grande question du choix d'une résidence, comme tout cela retarde l'entrée en matière ! Enfin, il se marie ; mais ce n'est pas encore avec la femme qui fait le sujet du livre. Son premier mariage tient trop de place. Tous les effets que l'auteur pourra tirer de ce long prologue ne suffisent pas à le justifier. Le véritable sujet arrive enfin : la jeune fille apporte ses illusions, ses rêves romanesques sous le toit conjugal, où règne la plus terne réalité. Les contrastes s'accusent ; mais leurs suites tardent à éclater. Le mal couve bien longtemps ; l'éclosion des passions dangereuses ou coupables a bien des remises, des manifestations trompeuses ; le lecteur a de fausses peurs. Ce n'est pas que Mme Bovary résiste aux tentations, et que l'auteur, par une préoccupation morale, nous donne le spectacle du combat avant celui de la chute ; non, ce sont les occasions qui manquent, ou qui, après s'être présentées, s'évanouissent. Par exemple, le médecin et sa femme sont invités à une fête au château de la Vaubeyssard ; enivrée du spectacle du luxe, témoin de la grâce et de l'élégance de quelques beaux jeunes gens, Mme Bovary est perdue ; l'esprit qui est prompt est vaincu, mais la défaite de la chair, qui est faible, est ajournée ; la femme, avide d'émotions, n'en rapporte que des rêves et « un porte-cigares, » qui pour elle représente tout un monde.

Du village de Tostes, où l'on végète, le mari consent à passer au bourg d'Yonville-l'Abbaye pour dissiper les vapeurs de madame. Elle est alors enceinte, et des œuvres de son mari. Est-elle sauvée ? Le sentiment de la réalité apaisera-t-il le tumulte des rêves ? Non ; à peine descendue à l'auberge, elle entre en communion d'âme électrique, intime, avec un certain petit monsieur Léon, clerc de notaire de l'endroit, qui a quelque lecture, un peu d'éducation, qui parle poésie et musique et, comme Mme Bovary, ne rêve que la capitale où il doit bientôt se rendre pour achever son droit. Ici Mme Bovary va très-vite en intimité ; cette liaison est tout d'un coup de nature à la compromettre aux yeux des matrones du pays ; mais la chute ne vient pas encore de là. Avouons pourtant que tourmentée d'un amour illégitime, elle lutte cette fois ; elle appelle le secours de la religion, et se rend un jour à l'église pour s'ouvrir au prêtre sur l'état de son esprit et ses dangers. Mais elle trouve dans l'abbé Bournisien, l'une des figures les plus originales du livre, un bon gros homme de curé qui n'entend rien à ses douloureuses réticences, lui demande tout uniment et lui redemande encore des nouvelles de M. Bovary, lui recommande de se soigner, lui rapporte quelques-uns de ses calembours qui ont égayé l'archevêché, et la laisse là, pour déployer tout son zèle en pourchassant une troupe de gamins qui jouent dans son église. Par bonheur, Léon doit partir. Bouleversée, hors d'elle, frémissante, elle a le courage de lui dire de l'accent d'une femme encore honnête : « Oui, adieu, partez ! » et elle se retrouve avec ses rêves en présence de son mari et de son enfant.

Mais la fatalité des passions lui a marqué sa voie ; son antipathie croissante pour son mari étouffe tout son amour pour sa fille, en qui elle le reconnaît : « C'est une chose étrange comme cet enfant est laide ! » s'écrie cette malheureuse mère. Ne lui en voulons pas trop ; elle est folle, cette femme d'un pauvre médecin de campagne qui achète un prie-dieu gothique et qui dépense quatorze francs de citrons pour ses ongles en un mois ! À M. Léon succède M. Rodolphe Boulanger de La Huchette, rentier-propriétaire, qui fait valoir son petit domaine, a une certaine élégance dans sa personne et conserve parmi les campagnards les souvenirs et les prétentions de la vie parisienne. Avec lui Mme Bovary va plus vite encore et plus loin ; après une longue promenade aux bras l'un de l'autre pendant la solennité d'un comice agricole, qui est l'objet d'une description on ne peut plus piquante, viennent les rendez-vous et les lettres. Puis celles-ci ne lui suffisent plus, et les entrevues lui paraissent trop rares ; elle veut aller elle-même trouver Rodolphe le matin chez lui. « Cette idée, dit l'auteur, la fit haleter de convoitise. » Rodolphe en la voyant venir, s'étonne de tant d'imprudence ; il se récrie. « Je t'aime ! » répond la femme éperdue, et elle lui jette les bras autour du cou. Après cette première audace, elle retourne chez lui tous les matins, s'échappant de chez elle comme un malfaiteur. L'auteur ne nous épargne aucun détail des familiarités dont elle a soif ; elle touche à toute sa toilette ; « elle met sa grosse pipe dans sa bouche. » Il y a un tel désordre dans son esprit, dans tout son être que l'immoralité de sa conduite s'efface devant son délire. Ce n'est pas là la nature humaine, ou si vous voulez, c'est la nature malade et prise dans un de ces états où elle appelle les soins de la médecine, et non plus les peintures du roman et de la poésie ; une telle femme peut être un sujet intéressant dans une clinique ou dans une maison de santé, n'en faites pas l'héroïne d'un livre.

Séduite par les apparences du luxe qu'elle a toujours rêvé, Mme Bovary prête à Rodolphe, à cause de ses quinze mille livres de rente et de ses habits de chasse à la dernière mode, toute la réunion de qualités qui forment à ses yeux l'apanage de la richesse ; elle lui crie : « Tu es mon roi ! mon idole ! tu es bon ! tu es beau ! tu es intelligent ! tu es fort ! je suis ta servante !... » Mère sans entrailles aussi bien que femme sans honneur, elle veut s'enfuir avec son M. Rodolphe et le suivre comme sa maîtresse. Elle fait tous les préparatifs de sa fuite ; mais au dernier moment, son Lovelace, qui a bien voulu donner à l'amour adultère quelques-unes des heures destinées à l'agriculture, ne se soucie pas de traîner par le monde la femme d'un médecin de campagne, et part seul. Mme Bovary est consolée de son désespoir en retrouvant Léon et avec lui de nouvelles amours plus dévergondées qui amènent une déception plus triste, sa mort tragique et la fin misérable de son mari.

Au point de vue de la composition dramatique, il est difficile de trouver quelque chose de plus décousu que le récit que nous venons d'analyser. Toute l'unité de l'ouvrage est dans celle du caractère de l'héroïne, et rien de plus triste qu'une pareille unité ; c'est la fatalité, toujours la fatalité sous des aspects divers : fatalité de l'idée fixe, qui lui fait voir dans le mirage de la richesse l'objet de tous ses rêves ; fatalité du sentiment, qui se manifeste par une répugnance invincible pour le mari qu'elle a accepté ; fatalité de tempérament qui la livre tout entière à d'hystériques ardeurs et multiplie par le trouble des sens le désordre de l'esprit. Et ce triple asservissement de la femme devient l'objet d'une étude minutieuse, froide, imperturbable, d'une sorte d'exhibition scientifique. Ce ne sont plus des scènes de roman, ce sont des chapitres de physiologie. De là ce mot de M. Sainte-Beuve, qui rappelle celui qui eut cours autrefois à propos de l'auteur de Volupté lui-même : « Fils et frère de médecins distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume comme d'autres le scalpel. Anatomistes et physiologistes, je vous retrouve partout ! »

La question de la moralité d'un tel livre et de tous ceux de la même école devient presque l'objet de discussions superflues après l'exposition qui précède. Il faut distinguer dans un roman, disait Mme de Staël, ce qu'il enseigne et ce qu'il inspire. Or que nous enseigne et que nous inspire le livre de M. Flaubert ? Il nous enseigne une théorie, sinon de tout point fausse, du moins singulièrement exagérée, et assurément dangereuse et malsaine. Sans doute l'homme trouve autour de lui et jusqu'en lui-même la fatalité ; mais il la trouve partout comme son ennemie, et la conscience qu'il a de ses facultés et de ses destinées le convie à lutter contre elle. Le devoir est de la combattre ; la vertu est de la vaincre. La nature nous enveloppe de ses mille lois fatales, comme d'un inextricable réseau ; mais la raison et la volonté nous sont données pour démêler tous ces nœuds et agrandir sans cesse le cercle de notre action libre. La nécessité intérieure n'est pas plus invincible que celle du dehors ; les lois de l'esprit, du cœur sont pour nous le premier et le dernier sujet de lutte, et nous ne sommes pas plus livrés fatalement aux entraînements de l'idée fixe, à l'impétuosité du sentiment, aux mouvements désordonnés des sens, qu'aux envahissements de ces grandes forces de la nature qui, si l'homme cessait un instant de réagir contre elles, et de les faire tourner à son service, étoufferaient dans leur épanouissement sauvage l'œuvre et les conquêtes de la civilisation. Pourquoi nous montrer dans notre adversaire notre vainqueur et notre maître ? Les débordements des puissances de la nature peuvent être pour l'imagination un spectacle ; n'oublions pas que ce sont aussi pour nous des fléaux. Les débordements des passions, qui tiennent chez nous à l'effervescence de la chair ou aux faiblesses de l'esprit, sont des fléaux d'un autre ordre, des maladies morales ou physiques qu'il est permis d'étudier et de peindre, mais à la condition de ne pas anéantir la pitié profonde ou la réprobation qu'ils inspirent au cœur de l'homme ou à sa raison.

C'est là le grand malheur des ouvrages parmi lesquels se range Madame Bovary. L'auteur, comme l'école nouvelle à laquelle il appartient, ne voit dans les fléaux que la puissance de la nature et la régularité de son action. Les relations des désordres avec la destinée humaine leur échappent ; ils ne sentent pas dans les revanches que la nature prend trop souvent contre la liberté, nos souffrances ou notre dégradation. La puissance leur paraît belle pour elle-même sans regarder aux effets ; et ils décrivent avec admiration ou complaisance une machine, alors même que leur semblable est entraîné et broyé dans ses rouages. Système faux et peinture incomplète tout ensemble. Pour reproduire la nature et ses luttes avec vérité, il ne faut pas oublier l'homme qui est toujours dans le spectateur et qui doit se retrouver dans l'artiste, fier ou abattu, indigné ou compatissant.

Si une telle littérature est fausse par ce qu'elle enseigne, elle est mauvaise par ce qu'elle inspire, ou plutôt par ce qu'elle n'inspire pas. Décrire pour décrire est un exercice puéril ; abdiquer toute émotion pour soi-même, et s'interdire d'en exciter chez les autres, est une mutilation volontaire des facultés qui engendrent l'art, aussi bien dans le domaine de la forme plastique que dans celui de la littérature. Car hors de l'émotion il n'y a plus de poésie, plus d'éloquence, ces deux échos, dans le cœur de l'artiste, de tous les frémissements de l'humanité ; mais la science ne frémit pas, disent les nouveaux maîtres ; le médecin a l'œil impassible et la main ferme ; bien plus, il peut se complaire dans la vue même du mal lorsqu'il prend certaines proportions. Une lèpre hideuse, un affreux cancer, une blessure horrible deviennent pour lui de beaux cas. Qu'il les décrive donc dans ses livres, qu'il les modèle en cire pour ses musées patho1ogiques, rien de mieux ; mais qu'il n'en fasse ni des romans ni des tableaux. L'art et la littérature veulent autre chose, et la peinture même des infirmités humaines, doit parler au cœur et à l'imagination.

Cette insensibilité systématique du réalisme moderne se retrouve, chez l'auteur de Madame Bovary, dans tous les détails de la pensée et du style. La description y domine, brève toujours, vive et précise ; les épithètes et les mots caractéristiques abondent, moins pour peindre que pour déterminer et comme pour étiqueter les objets. Nous en donnerons quelques exemples entre mille. Voici à peu près toute l'impression que fait sur M. Bovary sa jeune fiancée :

« Il aimait les petits sabots de Mlle Emma sur les dalles lavées de la cuisine ; ses talons hauts la grandissaient un peu, et quand elle marchait devant lui, les semelles de bois, se relevant vite, claquaient avec un bruit sec contre le cuir de la bottine. »

Un peu plus loin, l'image est plus gracieuse, sans être moins nette :

« Une fois, par un temps de dégel... elle était sur le seuil, elle alla chercher son ombrelle, elle l'ouvrit. L'ombrelle de soie gorge-pigeon que traversait le soleil, éclairait de reflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait là-dessous à la chaleur tiède, et on entendait des gouttes d'eau, une à une tomber sur la moire tendue. »

Plus loin encore, même genre d'effets :

« Dans l'avenue, un jour vert, rabattu par le feuillage, éclairait la mousse rose qui craquait doucement sous ses pieds. »

Dans tout cela, il y a autant d'acoustique que de peinture. Le portrait de l'abbé Bournisien est l'idéal, si l'on peut dire, de la plus triviale réalité :

« Des taches de graisse et de tabac suivaient sur sa poitrine large la ligne des petits boutons, et elles devenaient plus nombreuses en s'écartant de son rabat, où reposaient les plis abondants de sa peau rouge ; elle était semée de macules jaunes qui disparaissaient dans les poils rudes de sa barbe grisonnante. »

Il y a dans tout cela le talent d'un observateur et d'un peintre, je le veux bien, mais l'emploi de ce talent sans sobriété ni mesure ne peut engendrer à la longue que la monotonie. Parfois, le sentiment se glisse dans une description, comme un rayon furtif, en dépit du système, et le talent se transforme. Que de charme dans la fin de ce petit tableau, qui commence par un rapprochement ironique et peu flatteur !

« La rivière qui fait de ce quartier de Rouen comme une ignoble petite Venise, coulait en bas, sous lui, jaune, violette ou bleue, entre ses ponts et ses grilles. Des ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs bras dan l'eau. Sur des perches partant des greniers, des écheveaux de coton séchaient à l'air. En face, au delà des toits, le grand ciel pur s'étendait, avec le soleil rouge se couchant. Qu'il devait faire bon, là-bas ! Quelle fraîcheur, sous la hêtrée ! Et il ouvrait les narines pour respirer les bonnes odeurs de la campagne qui ne venaient pas jusqu'à lui. »

Ce n'est qu'un éclair de sentiment. Voici toute une longue échappée de vue sur un monde intime et gracieux.

« Charles regardait le berceau. Il croyait entendre l'haleine légère de son enfant. Elle allait grandir maintenant ; chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant de l'école à la tombée du jour, toute rieuse avec sa brassière tachée d'encre, et portant au bras son panier ; puis il faudrait la mettre en pension... Ah ! qu'elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblant à sa mère, elle porterait, comme elle, dans l'été, de grands chapeaux de paille ; on les prendrait de loin pour les deux sœurs. Il se la figurait travaillant le soir auprès d'eux, sous la lumière de la lampe ; elle lui broderait des pantoufles ; elle s'occuperait du ménage ; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse et de sa gaieté. »

Quand on est capable de tracer de telles peintures, c'est volontairement qu'on enferme son talent dans toutes ces descriptions qui n'ont de mérite que l'exactitude minutieuse d'un état de lieux, d'un inventaire ou d'un procès-verbal. Mais remarquons qu'ici la grâce du tableau fait une sorte de contraste satirique avec la vulgarité des personnages. Quelquefois les plus douces et les plus charmantes images encadrent ironiquement des scènes de sensualité et de débauche.

« Elle ne pouvait détacher sa vue de ce tapis où il avait marché, de ces meubles vides où il s'était assis. La rivière coulait toujours, et poussait lentement ses petits flots le long de la berge glissante. Ils s'y étaient promenés bien des fois, à ce même murmure des ondes, sur les cailloux couverts de mousse. Quels bons soleils ils avaient eus ! Quelles bonnes après-midi seuls, à l'ombre, dans le fond du jardin ! Il lisait, tout haut, tête nue, posé sur un tabouret de bâtons secs ; le vent frais de la prairie faisait trembler les pages du livre et les capucines de la tonnelle. »

Quelle pureté ! que de poésie ! C'est vraiment une scène d'Hermann et Dorothée ou de Werther. Placez dans ce cadre deux chastes fiancés, et vous croirez que la nature elle-même veut se mettre en harmonie avec leurs âmes, à force de grâce et de fraîcheur. Ailleurs, les amours de cette femme perdue et du plus trivial des clercs de notaire illuminent et transforment une chambre banale qui leur sert de refuge, et dans cette voluptueuse solitude, les plus gracieuses familiarités préludent ou se mêlent à des transports dignes de Messaline. Car c'est là une des théories de la littérature fataliste : de même que la nature, indifférente à l'homme, pare des mêmes fleurs les lieux témoins de son bonheur ou de sa misère, l'imagination de l'écrivain doit prodiguer au vice et à la vertu les mêmes sourires.

Quelque chose d'aussi remarquable chez M. Flaubert que toutes ces peintures sans intérêt des détails matériels ou ces grâces ironiques de l'imagination, c'est la force, la crudité de certaines expressions, qui mettent en relief un caractère, accusent le système personnel de l'auteur, expliquent une situation et l'éclairent dans toute sa profondeur. Il appelle la première femme de Bovary « une veuve dont les pieds dans le lit étaient froids comme des glaçons. » Il dit de la seconde femme que « sa maison [était] trop petite et ses rêves trop hauts. » Il définit le bonheur « l'harmonie du tempérament et des circonstances, » les émotions tendres et craintives d'une fiancée « l'irritation causée par la présence de l'homme. »

Cette femme, que le projet d'aller trouver son amant « fait haleter de convoitise, » accepte, sans raisonner, le crime ou l'infamie, plutôt que de se laisser arracher de ses bras. Se croyant sur le point d'être surprise par son mari : « As-tu des pistolets ? » demande-t-elle à Rodolphe. Plus tard, pressant Léon de lui procurer trois mille francs, pour détourner une saisie imminente, elle ajoute : « Si j'étais à ta place, moi, je les trouverais bien. » « - Où donc ? » « - À ton étude. » Si c'est là la nature audacieusement prise sur le fait, tant pis pour la nature et tant pis pour l'art qui la copie ! Mais, encore une fois, c'est la nature malade, hors d'elle et bouleversée, qu'il faut abandonner à la science pour la traiter ou à la loi pour la punir, mais que l'écrivain ne peut peindre avec cette complaisance qu'après avoir dépouillé de parti pris les sentiments qui font l'écrivain véritable, l'indignation et la pitié.

Malgré le système faux et dangereux qui a eu tant de conséquences pour le développement de tout le livre, Madame Bovary était pour un début, même pour le début d'un écrivain qui n'était plus un jeune homme, un livre singulièrement remarquable. Et quoique toute l'œuvre portât la trace d'une longue et patiente élaboration, l'auteur néanmoins et l'éditeur, qui osait à peine payer l'aventureux manuscrit quelques centaines de francs, ont dû être surpris d'un si rapide succès. Il serait puéril de l'expliquer par le système seul ou par l'avidité du public pour les lectures troublantes. La plus grande part en doit revenir au talent. Une conception hardie, une exécution puissante, des caractères d'un dessin net et franc, la clarté de l'intrigue, rachetant les lenteurs de l'action, un rare talent de peindre, le sentiment excessif du détail, des traits à l'emporte-pièce, et, malgré des incorrections, un style travaillé et souvent heureux, voilà plus qu'il n'en faut, dans tous les temps et en dehors de toutes les écoles, pour réussir.

[Document saisi par Emmanuel Vincent, 2006.]


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