ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Valéry VERNIER
Revue du mois littéraire et artistique, t. III, mars 1863, Lille, p. 237-243.

Bustes d’écrivains
M. Gustave Flaubert.
I. Flaubert – Bovary.

M. Gustave Flaubert, je l’appellerai l’Impitoyable.

Il était médecin. Il avait voyagé en Égypte dans l’intention peut-être de rencontrer les sources du Nil. Il était observateur. Il avait étudié les maladies des nerfs. Il avait presque découvert les causes du spleen. Il avait vécu ; il avait assisté à la déconfiture du gouvernement de Louis-Philippe, et à beaucoup d’autres spectacles. Jeune homme, il avait vu la Normandie en beau, Paris en laid. Il n’avait pris que la clinique au sérieux ; quant au reste de la vie, la jeunesse enthousiaste, l’âge mûr raisonnable, l’amour, les opinions, l’hyménée, la carrière à remplir, les dévouements, les affections patriarcales, même l’infortune, les rêves détruits, les désespoirs, il avait pris tout cela – littérairement – en pitié et en plaisanterie. C’est un point de vue ; et l’artiste se place où il veut. M. Flaubert voulut faire un roman.

Il prit un sujet difficile. Il choisit, pour en raconter l’histoire, une petite femme, jolie, désirable, mais commune, faible, souvent malade, une créature comme tout le monde, une madame une telle ; celle que vous avez tous connue petite fille ou demoiselle, ou petite dame, celle que vous auriez pu aimer, si vous aviez eu le temps, ou s’il n’y avait pas eu de danger. Donc, M. Flaubert ayant pris cette petite personne sur ses genoux, la terrifiant par l’aspect de sa longue moustache, la fascinant de son œil profond, se mit à l’habiller de vices, avec toute la rudesse amusante d’un officier de cavalerie qui jouerait à la poupée. C’est précisément à voir comment ce chirurgien-militaire mettra à la poupée d’abord sa robe de pensionnaire, puis sa robe de mariée, ensuite sa robe sombre de femme en fuite et adultère, enfin son petit linceul de femme empoisonnée et suicidée ; c’est précisément à voir cela que le lecteur s’amuse en lisant Madame Bovary. Mais le beau, le plaisant, le grand, ce que les simples n’aperçurent pas, c’est l’idée qu’a eue M. Flaubert de nous faire entendre que c’est la Destinée, le Fatum antique, la Fatalité enfin, qui conduit le fiacre de cette histoire à travers toutes ces aventures, ces amourettes de petite ville, ces scènes de pharmacie, ces coups de lancette, ces billets protestés et ces déboires domestiques. C’est là le vis comica de M. Flaubert. Il y a dans son livre un souffle homérique qui agite les panaches sur des casques de pompiers. Il y a un roulement de tonnerre qui annonce la chute d’une cuvette. La voix irritée du vieux Destin gronde sur le toit d’un hôtel garni où la petite dame est en conversation avec un jeune homme, tandis que son mari, vulgaire, crotté et rechignant va, de porte en porte, tâter le pouls à des épiciers de campagne. C’est la puissance de mystification causée par le sérieux du style qui fait l’originalité, le prix, le mérite de ce roman. Pour l’ironie froide, prolongée, soutenue avec un impitoyable sang-froid, c’est, si vous voulez, un chef-d’œuvre. Mélancolique et indistinct chef-d’œuvre ! Il y a peut-être là un monument sorti de la cervelle d’un observateur ; un monument de proportions admirables, mais que l’on ne voit pas. Il y a un brouillard, c’est l’ennui ; il y a de la fumée, c’est le dégoût.

Le grand plaisir de M. Gustave Flaubert en écrivant ce livre a été, je me l’imagine, de bafouer l’imagination, de traîner la poésie dans un chariot d’enfant, de ridiculiser et d’exterminer à tout jamais ce qu’on a appelé le héros de roman. Son moyen a été de prendre des personnages prodigieusement ordinaires et même négatifs, de les mêler à la vie d’une personne encore plus ordinaire et encore plus négative, et puis de faire aboutir ce chemin vicinal à une catastrophe tragique, à un dénouement dont les romanciers et les dramaturges ont abusé, au suicide. Les grandes passions, j’imagine, agaçaient M. Flaubert. On avait coutume de s’écrier jusqu’alors : Ô Antony ! la fatalité ! ô amour ! ce torrent arrêté par les barrières injustes de la naissance et des lois humaines ! Ô Indiana, la passion indomptable et sauvage ! Ô Adolphe ! tortionnaire du cœur ! Ô celui-ci ! ô celle-là ! victimes étranges, sublimes holocaustes ! créatures exceptionnelles et prédestinées à un sort funeste, à une fin épouvantable et bizarre ! On disait cela, M. Flaubert est venu et s’est écrié :

« Braves gens, que me voulez-vous avec votre extraordinaire, vos bizarres, vos étranges, vos prédestinées, vos victimes ? Mais rien n’est plus commun. Tenez, il y a eu dernièrement, chez nous, Mme Emma Rouault, vous savez, la fille au père Rouault, qui s’était mariée à M. Bovary, l’officier de santé ; la même qui était de la connaissance de M. Homais, le pharmacien, et qui avait eu des rapports avec M. Rodolphe, le propriétaire de la Huchette et ensuite avec le petit Léon, le clerc du notaire Guillaumin… eh bien, elle s’est empoisonnée avec de l’arsenic parce qu'elle ne pouvait payer une petite note qu’elle devait à M. L’Heureux, le marchand d’étoffes. Même, M. Binet, le capitaine des pompiers, était en ce moment-là occupé à travailler à son tour, et il aurait pu voir par sa fenêtre, dans la chambre de madame, ce qui se passait. Mais il n’a pas regardé, et voilà comme une catastrophe tragique est vite arrivée. »

Je sais bien que si j’avais été de la génération romantique de la Restauration, j’aurais trouvé la plaisanterie de M. Flaubert peu agréable. Mais ni Dumas, ni Victor Hugo, ni Alfred de Vigny, ni George Sand, ni les autres ne réclamèrent. Quant au public, sans la fameuse course en fiacre dans les rues de Rouen, il aurait laissé passer cette ironie dont la signification lui est parfaitement indifférente.

Lorsque son parti fut pris de peindre des mouvements passionnés dans une âme de femme la plus commune qu’il fût possible, M. Flaubert se jura à lui-même d’aller jusqu'au bout sans se laisser toucher, sans permettre à la poésie de jamais accompagner sa petite dame, lui défendant même de s’asseoir au chevet du lit de mort d’Emma, et il s’est tenu parole. Quand l’Emma de ses rêves, empoisonnée, après avoir vomi, comme les héros d’Homère, des flots de sang noir, s’endort dans la paix éternelle, sur son oreiller blanc, quels chants de mort entendons-nous autour d’elle ? quelles prières sont murmurées ? quels regrets s’élèvent ? quels cris succèdent aux cris de la mourante ? Écoutez. Deux hommes sont là : un pharmacien d’abord, le sublime homme ordinaire, le plus parfait personnage négatif qui soit sorti de la tête d’un écrivain qui ne veut pas, à toute force, être un poète ; et devant lui, un simple prêtre de bourgade, homme très respectable, sans doute, mais le représentant de Dieu le plus méconnaissable, le plus effacé, le plus commun, le plus étranger à l’idée de sa mission que l’on puisse rêver. Et que font ces hommes ? L’un lit des prières, les yeux cloués à son livre, comme c’est son devoir ; l’autre digère, comme c’est son habitude raisonnable et raisonnée. Mais leurs propos, dans les intervalles du sommeil ou de la prière, quels sont-ils ? car c’est là sans doute que nous verrons passer les regrets de M. Flaubert, les adieux suprêmes à son Emma, les douleurs qui de son cœur s’exhalent pour suivre au ciel l’âme qui est partie. Eh bien, imaginez les deux premiers venus, de bons voisins, des gens qui se voient à toute heure du jour et qui ont coutume de s’apostropher à chaque instant avec les mêmes paroles, les mêmes plaisanteries ou les mêmes sarcasmes anodins. Choisissez l’heure où, à peine réveillés, ces bons hommes, avec toute l’inconscience de l’habitude la plus invétérée, s’abordent, ouvrent la bouche et se parlent sans même se regarder. Recueillez ce qu’ils se disent alors, et vous verrez que ce n’est pas à beaucoup près aussi insignifiant que ce qui est proféré par le pharmacien Homais et M. Bournisien devant le lit de la jeune morte. Ah ! les héros de théâtre et de roman ! toujours au-dessus de leur lit de mort plane le tragique ! Ou bien, comme dans Molière, autour du fauteuil d’Argan, parfois, et dans un effort du génie, au-dessus de la mort flotte un comique sublime ! Mais M. Flaubert ne serait pas M. Flaubert, c’est-à-dire, un inventeur, si l’une ou l’autre de ces deux conclusions avait suivi le trépas de sa jeune dame. Ce qui préside à la nuit funèbre d’Emma, c’est… l’insignifiant. La vie, nous fait-il entendre, ne signifie rien. La mort, pas davantage. Ô l’impitoyable ! il s’était bien juré d’aller jusqu'au bout !

Le paysage, aussi impitoyablement, accompagnait les sensations d’Emma tandis qu’elle vivait en proie à des caprices vulgaires, à des rages communes. La pluie, le vent, la neige, la poussière, les aspects de la rue, la couleur du ciel, tout était arrangé par M. Flaubert de manière à être une ironie pour ce qu’Emma souffrait, un obstacle pour ce qu’elle désirait. Les personnages, encore plus révoltants, par leurs manières, par leurs paroles, par leurs habitudes et leurs manies, par les plis de leurs fronts et les plis de leurs habits, la soumettaient à la géhenne. Charles, son mari, portait des bottes qui avaient au cou de pied deux plis épais obliquant vers les chevilles ! Hideux personnage à mettre en comparaison des rêves d’Emma. Des plis à ses bottes ! l’impitoyable !

Quand, pour la première fois, elle vit Rodolphe dans cette chaude et populaire journée des Comices agricoles, quand elle eut laissé couler dans son oreille la première déclaration un peu passionnée qu’on lui ait faite, au milieu de ce tumulte campagnard, devant cette place inondée de soleil et de foule, pavoisée de rubans et d’oriflammes, honorée par la présence des autorités ; lorsque le soir, pendant le feu d’artifice, elle savoure le souvenir des plus doux instants du jour, M. Flaubert, qui veille, jaloux de ce commencement d’ivresse sentimentale, lui envoie aussitôt Binet, le capitaine des pompiers, et le pharmacien et Mme Homais, et les petits Homais, qui, bien vite, font à Emma un rempart de leurs vulgarités, pour repousser le poétique Rodolphe. L’impitoyable !

Et plus M. Flaubert avance dans son œuvre d’ironie froide, plus il veille à ce que la poésie ne passe pas le seuil de son domaine. Que le séducteur Rodolphe, que le passionné Léon, le clerc de notaire, se tiennent sur leurs gardes ! S’ils ont le malheur de ne pas faire ce que tout le monde fait, de ne pas penser, parler et se conduire comme tout le monde ; s’ils font mine seulement de devenir des héros, l’auteur les extermine.

Ce que cet ennemi de l’héroïsme a prodigué de talent dans cette épopée de l’existence vulgaire et ennuyeuse, est considérable. Quiconque a un peu l’habitude de tenir une plume ne peut s’empêcher de trembler à l’idée de la patience et des soins inouïs qu’il a fallu pour achever cette besogne ; et cette fois, je crois, nous pouvons vraiment dire qu’il faut être du métier pour en apprécier le fini, qui ne se compose vraiment que de difficultés vaincues. – Non seulement il ne fallait pas qu’on découvrît dans cette œuvre la moindre trace d’inspiration ni d’entraînement ; mais une seule scène un peu élevée, un mot qui eût fait songer à quelque grandeur d’âme, un terme trahissant la moindre idée d’admiration pour un des personnages, gâtait tout. M. Flaubert a été admirable d’impassibilité devant les grimaces et les soubresauts de ses marionnettes qu’il enfermait dans le cercle de fer de la banalité. Une seule larme dans les yeux de l’auteur, et tout était perdu. Je le répète, il faut être du métier, il faut avoir tenté de créer des caractères élevés si peu que ce soit, au-dessus du niveau général ; il faut avoir essayé d’inventer des personnages, de les faire admirer ou aimer du lecteur, de les rendre intéressants et sympathiques tout en restant humains ; il faut avoir fait cet essai, dis-je, pour comprendre combien il était difficile de mener à bout une œuvre dans laquelle l’auteur se proposait secrètement un but diamétralement opposé à celui que se proposent d’ordinaire les romanciers.

De même que le talent dépensé dans ces ouvrages en cheveux représentant des paysages ou des cimetières, ne peut être apprécié que par les artistes spécialement adonnés à ce genre de travail, de même les romanciers sont seuls capables de comprendre l’art satanique qui a présidé à l’achèvement de ce roman-cimetière où l’auteur a patiemment enterré un à un les sentiments élevés, les élans, les aspirations de ses personnages ; cimetière sous les ombrages duquel se promènent, foulant l’herbe verte, la Médiocrité, l’Ennui, la Bêtise tranquille et les Désirs vulgaires, dont le chœur poétique et charmant est conduit par la Sensation.

L’ombre d’un seul sentiment aussi eût tout gâté dans le roman de M. Flaubert. Car dès les premières pages, il avait fait asseoir la Sensation sur un trône, en reine absolue.

De là, des prodiges de style froid à faire frémir et bondir de rage les écrivains ou les lecteurs exclusivement spiritualistes.

Dans tout le cours de l’œuvre, pas une seule description où la nature et les objets soient regardés avec une émotion étrangère aux sens ; pas une phrase, pas un mot, pas un terme qui marque que l’auteur ait faibli dans sa résolution de ne peindre que ce qui touche, émeut, bouleverse les sens de ses personnages. – C’est ici que M. Flaubert s’est montré un virtuose incomparable. Jamais, au grand jamais, ce qui frappe autre chose que les yeux, l’odorat et l’oreille, n’apparaît. Jamais, dans ce roman, ce qui est étranger aux nerfs et à la circulation du sang ne se laisse seulement soupçonner. M. Flaubert, ce Paganini de la sensation, dira peut-être que rien, chez l’homme et même chez les héros, n’est étranger aux nerfs et au sang. Ceci est en dehors du domaine de cette critique. N’appuyons pas. Ce qui est indiscutable, c’est la ténacité et le grand talent d’écrivain qu’il a fallu pour empêcher, jusqu'à la fin du roman, un seul sentiment de montrer le bout de son nez à la fenêtre d’une phrase. Fièvre, caprice, désirs, habitude, ennui : si une seule fois l’auteur s’écartait de ce programme, l’œuvre était manquée. Elle ne l’est pas.

La description est la corde favorite de M. Flaubert. – Il exécute sur cette chanterelle des tours de force qui peuvent être comparés à ce que les anciens Grecs ont fait de plus admirable en ce genre. Oui, vous avez vu, au début de ce roman, une casquette d’écolier décrite comme les boucliers des héros furent jadis décrits par Homère. Oui, l’art est aussi grand dans la description de ce couvre-chef vulgaire que dans certaines peintures du chantre de l’Iliade. Joignez-y la soutane de M. Bournisien et comparez avec n’importe quel bouclier. – Quand M. Flaubert lance à travers champs son Emma précédée de son caprice, comme d’un feu follet, la boue qui s’attache à ses chevilles est homérique. Quand il la mène au bal à la Vaubyessard, les gilets des invités qui semblent moulés sur leur poitrine sont homériques. Mais là encore et toujours, M. Flaubert est l’Impitoyable ! Que fit Charles, à la Vaubyessard, quand il se retrouva seul avec Emma, tout enivrée des poésies du bal ? « Il poussa un grand soupir de satisfaction, lorsqu’il eut retiré ses bottes. » Toujours Homère ! Achille, en mainte circonstance solennelle, ôte ou remet ses belles cnémides, ou, si vous aimez mieux, ses belles bottines…

C’est Alfred de Musset qui a dit que Prosper Mérimée :

Incruste un plomb brûlant sur la réalité.

Le plomb que M. Flaubert a versé sur l’esprit romanesque et le cœur sensible d’Emma était bien autrement brûlant. L’Impitoyable ! Il ne lui laisse ni paix ni trêve. Si encore elle savait elle-même pourquoi et comment elle est emportée dans ce tourbillon de supplices vulgaires ! Si elle savait quelle faute elle expie, de quel vice d’éducation elle est la victime ! Si elle pouvait s’en prendre à son père, ou bien au régime du couvent où on l’a mise enfant ! Si elle pouvait accuser son mari ! Mais non : tout, autour d’elle, est froid, ordinaire, dans l’ordre des choses, bêtement fatal, et elle n’a personne à maudire. M. Flaubert lui dit galamment : C’est comme cela, madame ! Et il verse son plomb brûlant.

Nous donnerons un buste de Flaubert-Salammbô, qui est une tout autre figure que le Flaubert-Bovary.



[Note en première page :] Extrait du livre : Bustes d’écrivains anciens et modernes, qui doit paraître en mai [1863] à la Librairie Centrale.

[On ne trouve pas trace de ce livre dans la liste des « Ouvrages du même auteur » qui figure au verso du faux-titre de son roman en vers Aline, nouv. éd., Lacroix, Verboekhoven, 1869. Et rien de ce genre ne se rencontre dans les notices pourtant assez fournies des dictionnaires de Gubernatis (1891) ni de Vapereau (6e éd., 1893). Il se pourrait donc que l’ouvrage n’ait jamais paru. – Jean-François Delesalle.]

[Texte découvert par Jean-François Delesalle ; saisi par Olivier Leroy, avril 2009 ; relu par Hélène Hôte, 2011.]


Mentions légales