ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Armand de PONTMARTIN
La Gazette de France, 16 octobre 1881

Feuilleton de la Gazette de France
Du 15 octobre.
Semaine littéraire
DCCX

Gustave Flaubert
(Souvenirs littéraires, par M. Maxime Du Camp)

« Aimez-vous le Flaubert ? On en a mis partout... »

À peine M. Zola vient-il de terminer dans le Figaro, à la satisfaction générale, son lourd volontariat d’un an, où nous avions appris que, si Gustave Flaubert avait pu assister à son enterrement, il aurait été furieux d’y voir un prêtre, et que, si la France est humiliée au dedans et au dehors, c’est parce qu’elle a négligé de regarder la publication de Bouvard et Pécuchet comme l’événement de la saison ; voici M. Maxime Du Camp, membre de l’Académie Française, qui consacre à l’auteur de Salammbô toute une partie de ses Souvenirs littéraires. (Revue des Deux-Mondes.) Loin de moi l’idée de confondre les deux panégyristes ! M. Emile Zola est un systématique, un chef d’école, un messie, à qui il plaît d’avoir eu un précurseur. M. Maxime Du Camp est un ami sincère et fidèle, dont le seul tort est de s’exagérer la valeur de l’ami qu’il regrette. Quand il écrit, par exemple : « j’ai admiré Flaubert passionnément ; j’aimais sa gloire ; elle suffisait à mon ambition ; les applaudissements qui accueillaient ses livres ont ôté une des plus fortes jouissances de ma vie », on est tenté de lui répondre : rien de plus touchant et de plus honorable que ce sentiment. Mais voyons ! La gloire ? Le mot est bien fort. Si on la mérite pour avoir écrit un roman remarquable et discutable, au milieu de cinq ou six productions avortées et illisibles, quel mot inventeriez-vous, — sans sortir de notre siècle, — pour Chateaubriand, pour lord Byron, pour Walter Scott, pour Goethe, pour Lamartine, pour Victor Hugo, pour Alfred de Musset, pour Alexandre Dumas, pour votre Balzac, pour Cousin, pour Guizot, pour Villemain, pour Lacordaire, pour Montalembert, et, dans d’autres cadres, pour Ingres et Eugène Delacroix, pour Meyerbeer et Rossini, pour Cuvier et Humboldt, pour le comte de Serre et Berryer, pour Bugeaud et Lamoricière ? Les applaudissements qui accueillaient ses livres ! voilà un pluriel fort singulier. Sauf Madame Bovary, qui a dû à des circonstances particulières un succès sui generis, je ne vois plus que des chutes dans le répertoire, d’ailleurs assez pauvre, de Gustave Flaubert ; car je ne pense pas que l’on regarde comme un applaudissement de bon aloi, l’espèce d’accès de fièvre, de curiosité et de surprise, qui fit à Salammbô une célébrité préventive et ne tarda pas à s’absorber dans une sensation de malaise et d’insupportable ennui. Là-dessus, encore une fois, le mieux est de s’en rapporter à Sainte-Beuve, ami de l’auteur, parrain de Madame Bovary, patron quasi-officiel de cette première crise de réalisme que personnifiaient MM. Flaubert et Feydeau, très peu suspect de rigorisme, et sûr de rencontrer le soir Gustave Flaubert chez la princesse Mathilde. Pour qui sait lire, l’article de Sainte-Beuve est plus terrible qu’un éreintement ; c’est une exécution. Placer un écrivain et un livre entre l’abbé Terrasson et le marquis de Sade ! Je ne crois pas qu’il puisse y avoir ni un arrêt plus meurtrier, ni un échafaud plus sanglant, ni un pilori plus cruel. En vérité, M. Maxime Du Camp est trop modeste ; quel homme de talent et de cœur, quel Français dévoué à son pays, quel contemporain de nos misères et de nos hontes, décidé à n’écrire que dans un intérêt de patriotisme et de lutte pour la vérité, n’aimerait mieux compter dans ses états de service les beaux ouvrages sur Paris, les convulsions de Paris et les abominations de la Commune, que la toilette de Salammbô, la casquette de Charles Bovary, l’opération stréphopodiste du valet d’écurie, et les recherches scientifiques de MM. Bouvard et Pécuchet ?

L’amitié de M. Maxime Du Camp pour Gustave Flaubert est évidemment très franche et très vive. Est-elle bien adroite ou bien logique ? Je ne le crois pas. Son but, j’imagine, est de nous faire aimer et admirer son héros. Or, je remarque tout d’abord une inconséquence. M. Du Camp nous dit excellemment que la publication des Lettres de Mérimée à une inconnue, — que l’on connaît trop, — leur ayant appris à quels abus de confiance on s’exposait en laissant subsister ces correspondances, grosses de trahisons posthumes, ils se décidèrent, Flaubert et lui, à brûler toutes leurs lettres. Très bien ! mais alors, pourquoi attrister une partie de vos lecteurs, — la meilleure, la plus chrétienne, et, croyez-le bien, la plus riche en délicatesses d’esprit, de tact et de goût, — en reproduisant la lettre suivante, écrite par Gustave Flaubert après le baptême de sa nièce : « On dit que les gens religieux endurent mieux que nous les maux d’ici-bas ; mais l’homme convaincu de la grande harmonie (?) celui qui espère le néant de son corps, en même temps que son âme retournera dormir au sein du grand Tout pour animer peut-être le corps des panthères ou briller dans les étoiles, celui-là n’est pas tourmenté. On a trop vanté le bonheur mystique. Cléopâtre est morte aussi sereine que saint François. (!) Je crois que le dogme d’une vie future a été inventé par la peur de la mort ou l’envie de lui rattraper quelque chose. — C’est hier que l’on a baptisé ma nièce. L’enfant, moi, les assistants, le curé lui-même, qui venait de dîner et était empourpré, ne comprenait pas plus l’un que l’autre ce qu’ils faisaient. En contemplant tous ces symboles insignifiants pour nous, je me faisais l’effet d’assister à quelque cérémonie d’une religion lointaine, exhumée de la poussière... Le prêtre marmottait au galop un latin qu’il n’entendait pas (!). Nous autres, nous n’écoutions pas, l’enfant tenait sa petite tête nue sous l’eau qu’on lui versait, le cierge brûlait, et le bedeau répondait : Amen ! — Ce qu’il y avait de plus intelligent dans tout cela, c’étaient les pierres qui avaient autrefois compris tout cela, et qui peut-être en avaient retenu quelque chose... ».
Mieux vaudrait un sage ennemi ! Assurément, il n’y a rien, ni dans les Lettres de Mérimée à ses deux inconnues ou à Panizzi, ni dans celles de Sainte-Beuve à la Princesse, d’aussi compromettant que cette demi-page. On se demande quelles sortes de prêtres fréquentait ou imaginait ce malheureux Flaubert. En voilà un qui est empourpré et congestionné après son dîner, et qui ne comprend pas le latin des prières de l’Eglise, moins élégant, je l’avoue, que celui de Cicéron, mais encore plus clair. Dans Madame Bovary, il nous avait montré le curé Bournisien, mangeant du jambon, du fromage et de la brioche, près du cercueil de la pauvre Emma, avant d’aller dire la messe. Et notez ce détail bizarre ! Lorsque le même M. Flaubert a voulu décrire, après Henri Monnier, et tout en restant fort inférieur, une variété du genre Proudhomme, un bourgeois ridicule, prétentieux et imbécile, — M. Homais, — par quel trait caractéristique nous fait-il reconnaître cette bêtise absolue ? Par des poses de Voltairien et de libre-penseur, par une déclamation à jet continu contre les prêtres, le clergé, l’Église et les sacrements !

Nous qui représentons, à l’égard de Gustave Flaubert, la masse des indifférents et des neutres, nous n’aurions jamais su qu’il était épileptique, si M. Maxime Du Camp ne nous l’apprenait. En effet, comment appeler d’un autre nom — « ce mal implacable qui l’avait en quelque sorte immobilisé, — le mal sacré, (alias, le haut mal) la grande névrose, celle que Boërhaave a appelée le tremblement de terre de l’homme ? ». Il était difficile de désigner plus clairement cette épouvantable maladie. Tout récemment, dans un de ses plus beaux articles, M. Ph. de Grandlieu, rendant hommage à l’œuvre admirable, à l’œuvre si profondément chrétienne de M. de Larnage (la Teppe), a dépeint en maître tout ce que l’épilepsie a de mystérieux, d’effrayant et de tragique. « On peut dire que les épileptiques sont les lépreux du dix-neuvième siècle, qui ne fait pas pour eux ce que le moyen âge faisait pour les siens. L’invincible répugnance qu’ils inspirent a triomphé, jusqu’à ces dernières années, du dévouement de la charité, comme elle triomphe encore trop souvent des affections mêmes de la famille. » — Pour moi, c’est seulement au point de vue de la critique littéraire que je veux considérer ce cas pathologique. Il suffit à m’expliquer le défaut complet d’équilibre, — que dis-je ? — le chaos, installé en permanence dans le cerveau de Gustave Flaubert. C’est dans les pages amicales de M. Maxime Du Camp que je cueille toutes mes preuves. L’incohérence, la perpétuelle solution de continuité, tel était le signe distinctif de cette intelligence puissante, mais fêlée, que je comparerais volontiers, soit à un chêne foudroyé, dont on ne peut plus apprécier la hauteur, et dont on regarde séparément les racines, le tronc, les branches et le feuillage dispersés, soit à un vaste édifice démoli, qui nous laisse voir, dans un pittoresque désordre, à droite, ses voûtes croulantes, à gauche, son escalier en ruines, là-bas, ses murs effrités, pendant que les plantes parasites s’emparent de ses décombres.
Bornons-nous à quelques exemples : Flaubert et ses amis haussaient les épaules, quand nous disions de lui, nous autres Philistins, qu’il était un réaliste, un naturaliste, un anatomiste ; « Flaubert, ajoute M. Maxime Du Camp, était un lyrique. » — Permettez ! d’intention et d’aspiration peut-être ; mais de fait ? Lyrique, comme les belles pécheresses qui vous disent avec sang-froid que leur vraie vocation était de rester honnêtes femmes, comme M. Ingres qui préférait à sa peinture son talent de violoniste. Le lyrisme, si nous ne nous trompons, — et c’est pour cela qu’on dit aussi le souffle lyrique, — est le don d’élever à soi la réalité, de lui prêter des ailes et de l’emporter jusqu’aux cimes dans un rayon de soleil et de poésie. En langue plus vulgaire, c’est la faculté de mettre en haut ce qui est en bas. Pas n’est besoin d’écrire en vers pour être lyrique. Il y a beaucoup de lyrisme dans les romans de la jeunesse de George Sand, et surtout dans les Lettres d’un voyageur. Exemple : deux amants ne peuvent plus se sentir. La vie en commun n’est plus tenable. Là où ils croyaient semer d’immortelles tendresses, ils récoltent des taquineries, des bourrasques, des rebuffades, des coups d’épingles. Ils ont passé de l’extase aux compliments, des compliments à l’aigre-doux, de l’aigre-doux aux invectives. Si la Béatrix désabusée disait platement ce qu’elle a sur le cœur, voici le texte approximatif : « J’ai de vous par-dessus les yeux, et vous avez de moi par-dessus la tête. Je vous suis insupportable, et vous me prenez sur les nerfs. L’incident le plus ordinaire amène entre nous des scènes dont j’ai honte. Nous avions cru, vous que le roman, moi, que la poésie nous ouvraient des horizons infinis de passion et d’amour. Nous nous sommes trompés. Séparons-nous à l’amiable pour ne pas nous avilir par de grossières injures. Quittons-nous pour ne pas nous battre. »

Voilà la vérité vraie. Maintenant, le souffle lyrique métamorphose cette vulgaire rupture, et nous avons la fameuse invocation : « ... Tu jetais pêle-mêle dans l’abîme toutes les pierres précieuses de la couronne que Dieu t’avait mise au front ; la force, la beauté, le génie, et jusqu’à l’innocence de ton âge, que tu voulus fouler aux pieds, enfant superbe !... Quel amour de la destruction brûlait donc en toi ? Quelle haine avais-tu contre le ciel, pour dédaigner ainsi ses dons les plus magnifiques ? Est-ce que l’esprit de Dieu était passé devant toi sous des traits trop sévères ? L’ange de la poésie qui rayonne à sa droite, s’était penché sur ton berceau pour te baiser au front, etc... ! » page magique en 1834, et encore fort belle en 1881. Les femmes égarées sont souvent des lyriques sans le savoir. J’en ai connues qui, éprises d’un sot ou d’un goujat, le transformaient en héros de roman.

Eh bien ! le procédé de Gustave Flaubert est diamétralement contraire, et c’est pour cela que l’école littéraire, née du fumier démocratique, le choisit pour ancêtre. Non seulement il ignore les sommets de l’idéal ; mais il abaisse ce qui est à mi-côte, et il trouve moyen de faire tomber plus bas encore ce qui est en bas. S’il rencontre un curé, il en fait une machine à patenôtres, marmottant du mauvais latin sans le comprendre. Si un octogénaire, gentil homme d’antique race, il en fait un goutteux et un gâteux, jadis l’amant, entre Coigny et Lauzun, de la plus infortunée et de la plus calomniée des Reines ; si une jolie femme, une sorte d’hystérique, guidée par des instincts et non par des sentiments. Un médecin de campagne devient un idiot ; un conseiller de préfecture (je ne les défends pas.) nous est présenté comme un crétin ; un lovelace de province n’est que le plus vicieux et le plus ignoble des libertins. Deux amis se retrouvent après avoir traversé les mécomptes de la passion ; ils conviennent que ce qu’il y a eu de meilleur dans leurs souvenirs de jeunesse, c’est la soirée qu’ils sont allés passer dans un mauvais lieu. Un général carthaginois est pourri d’ulcères, de plaies purulentes et de pustules qui doivent furieusement le gêner pour livrer bataille. Une opération chirurgicale sert de prétexte à six pages de détails techniques qui feraient fuir le plus intrépide carabin. Un mendiant n’a pas assez de ses misères. Il faut encore qu’il s’embellisse de chair effilochée, d’un liquide figé en gale verte, et de narines noires, reniflant convulsivement ; ainsi de suite. Si c’est là du lyrisme, j’engage M. Maxime Du Camp à prier ses collègues de recommencer leur dictionnaire.

Et dans les admirations de Gustave Flaubert, quel décousu ! quel gâchis ! ses trois idoles littéraires sont Chateaubriand ; — très bien ! — Edgard Quinet ; — soit ! — Et... Pigault-Lebrun ! c’est-à-dire ce qu’il y a eu de plus grossier dans la gaudriole, de plus plat dans la drôlerie et de plus niais dans le sentiment ! Il me suffit de l’amalgame de ces trois noms pour deviner ce qui pouvait sortir de ce fouillis où s’enchevêtraient René, Ahasvérus, l’Enfant du carnaval, l’Enchanteur Merlin, les Martyrs et Mon oncle Thomas. —  Pigault-Lebrun, qui est à Paul de Kock ce que Belmontet est à Victor Hugo !
Victor Hugo ! En 1843, son astre avait singulièrement pâli ; il était impopulaire, maltraité par la critique qui le comparait à Claudien, abandonné par le public, victime d’une réaction passionnée qui s’emparait de tous les prétextes ; les succès de Mlle Rachel, l’arrivée de Ponsard à Paris, l’explosion triomphale de la tragédie de Lucrèce, qui fut une des erreurs de cette époque. C’était le cas, pour un lyrique, de s’attacher plus que jamais au poète des Feuilles d’automne et des Voix intérieures, de protester contre l’engouement passager des journaux et des salons, de préférer les Burgraves, malgré leur échec, à Lucrèce, malgré sa vogue. Non ! Flaubert admire Lucrèce ; puis son admiration émigre vers Émile Augier. Encore une fois, il est difficile de se reconnaître dans cette confusion, d’imaginer comment Gustave Flaubert, plus tard, a pu s’y prendre pour avoir des idées à lui, bien à lui, et faire, avec ces idées, des œuvres. Et, au milieu de ces contradictions, de ces inconsistances, que d’enfantillages ! En lisant telle ou telle page de son panégyriste, je crois entendre son gros rire ouïr ses lourdes imitations de Mme Dorval et des acteurs de ce temps-là, le voir ouvrir sa large bouche pour s’écrier : « C’est énorme ! » comme il aurait dit, vingt ans plus tard : « C’est épatant ! » — « Il en était insupportable, » écrit M. Maxime Du Camp. Je sais bien que, sous une plume amie, le mot est sans conséquence ; mais il m’explique pourquoi un des plus élégants habitués de Compiègne et du salon de la princesse Mathilde disait de Flaubert : « C’est un lourdaud ! » — Ici un dernier détail pour compléter ma pensée. Un lourdaud, homme d’imagination et de talent, peut parfaitement admirer Chateaubriand, ressentir une émotion profonde en visitant le château de Combourg, évoquer l’ombre plaintive de Lucile ou d’Amélie ; parmi ces Souvenirs littéraires de M. Maxime Du Camp, il n’en est pas de plus intéressant que cet épisode des deux amis en Bretagne. Seulement, il ajoute : « Nous eûmes moins d’enthousiasme à Vitré, et, après une visite aux Rochers de Mme de Sévigné... », rien de plus. Pour Chateaubriand, une adoration expansive, une nuit d’ardente insomnie. Pour Mme de Sévigné, un laconisme glacial. C’est une bien légère nuance, et pourtant je la crois significative. Non, le délicieux génie de Mme de Sévigné ne disait rien, ne pouvait rien dire à l’auteur de Salammbô, de Madame Bovary et de Bouvard et Pécuchet.

On traitera peut-être d’acharnement et d’oiseuse redite mon insistance aux dépens d’un homme que je n’ai jamais connu, et qui devrait avoir des qualités sérieuses, puisqu’il a inspiré de si solides amitiés. C’est qu’il y a ici autre chose qu’une distribution exagérée de louanges et d’hommages, un défaut de proportion entre la valeur réelle d’un écrivain et l’espèce de culte prodigué à sa mémoire. Il y a le désir évident, — et je ne voudrais pas que M. Maxime Du Camp s’en fit le complice, — de glorifier Gustave Flaubert, non pas parce qu’il a écrit un roman remarquable, mais parce qu’il peut servir d’anneau intermédiaire entre Balzac, — qui renierait ses prétendus héritiers, — et l’école naturaliste, pressée de recueillir l’héritage ; parce que, si on l’admire, il n’y a aucune raison pour ne pas admirer les Rougon-Macquart et les Soirées de Médan, et surtout, parce que sa littérature, toute de découragement, de négation, de lassitude et de torpeur matérialiste, est de celles qui formulent et accréditent l’abaissement profond de notre niveau moral, intellectuel, littéraire et social.

Quant au fond de la question, aux preuves de l’énorme rabais que l’on doit faire en lisant les panégyristes de Gustave Flaubert, elles surabondent. On parle de sa mort prématurée, du vide qu’il a laissé dans la littérature contemporaine. Certes, j’aurais voulu qu’il vécût aussi longtemps que Mathusalem ; mais d’abord, si j’en crois Vapereau, il touchait, lorsqu’il est mort, à la soixantaine. Il a donc vécu sept ou huit ans de plus que Balzac, que Frédéric Soulié, que Charles de Bernard ; douze ou quinze ans de plus qu’Alfred de Musset, Henry Mürger et Baudelaire. En outre, sa décadence a commencé dès le lendemain de Madame Bovary (1857), et a fini par une vraie débâcle pendant les dernières années. Mais ce qui me semble le plus significatif, ce qui assigne à Gustave Flaubert un rang inférieur, c’est de l’aveu même de ses amis, son inaptitude pour le théâtre, c’est la pierre de touche. Il met l’auteur en contact direct avec le public, et si le public résiste ou demeure froid, c’est que l’auteur ne sait ni faire pleurer, ni faire rire, c’est que, par la nature de son talent, il se condamne à des conditions d’isolement. Presque tous nos romanciers célèbres ont été invinciblement amenés à s’essayer dans la comédie ou le drame, et ont plus ou moins réussi : sans parler d’Alexandre Dumas chez qui le génie de conteur et d’auteur dramatique, est, pour ainsi dire identique, Frédéric Soulié a fait la Closerie des Genêts ; Jules Sandeau, Mademoiselle de la Seiglière, et, en collaboration, le Gendre de M. Poirier ; Octave Feuillet, Montjoye, Julie et le Sphinx ; George Sand, François le Champi et le Marquis de Villemer ; Balzac, après bien des essais désastreux, a fait Mercadet ; Mme de Girardin, la Joie fait peur et le Chapeau d’un Horloger ; Gustave Flaubert, le Candidat !!!
Cependant, je n’aurais pas écrit cet article, — à quoi bon ? — si je ne me croyais à peu près engagé envers ce qu’il y a de plus sacré au monde, le deuil d’une mère, le culte d’une mère pour la mémoire de son fils. M. Maxime Du Camp, qui, dans ses Souvenirs littéraires, s’applique peut-être un peu trop à ressusciter des inconnus et des oubliés, a commis une injustice dont le contrecoup est parvenu jusque dans ma solitude. Il a paru sacrifier le chevaleresque et brillant Paul de Molènes à un pauvre avorton, nommé Roland de Vilarceaux, qui n’a laissé aucune trace dans notre littérature. Ici, je puis parler en toute compétence ; car ces deux noms me rappellent l’époque de mon intimité (1847) avec la Revue des Deux-Mondes et la direction du théâtre Français. Roland de Vilarceaux, plus intéressant par sa pâleur de poitrinaire que par les promesses de son talent, fit jouer un Thersite, qui n’obtint qu’un bien médiocre succès d’estime, et qui se hâta de disparaître à la faveur de la Révolution de février. À ceux qui accuseraient notre seconde République d’avoir étouffé cet aiglon dans son œuf, je répondrai que le proverbe d’Alfred de Musset — il ne faut jurer de rien — fut joué quelques heures avant l’explosion des journées de juin, et ne s’en est pas plus mal porté. Puis. Roland de Vilarceaux glissa dans la Revue une Saynette inaperçue, et ce fut tout. Mais Paul de Molènes ! Quelle belle et mâle figure ! que d’œuvres viriles et éclatantes dans un espace hélas ! bien court ! ses merveilleux Souvenirs de la garde mobile furent notre premier grand succès littéraire après les crises de février et de juin. On eût dit que sa verve jaillissait avec le sang de sa blessure. Et ses Nouvelles sentimentales et militaires, si chaudes de ton, si originales, si passionnés ! Et les Commentaires d’un soldat, les Soirées du Bordj, le Bonheur des Mèges ! Nous parlions de Chateaubriand tout à l’heure. Nul peut-être, mieux que Paul de Molènes, n’a possédé le secret de ce grand style. Nul aussi n’a mieux réalisé l’alliance de la plume et de l’épée, de la vocation martiale et de la vocation littéraire. Il y a vraiment, dans ses récits des pages où l’on croit entendre sonner le clairon, le tambour battre, et gronder le canon dans le lointain. On sait ce qu’il fut sur les champs de bataille. On devine ce qu’il aurait été, ce qu’il aurait fait, ce qu’il aurait souffert, si Dieu, par un accident tragique, — une chute de cheval dans un manège, — ne lui eût épargné l’immense douleur d’assister à nos désastres, au démembrement de la France et aux humiliations de notre armée. M. Maxime Du Camp qui, dans un de ses chapitres, a si noblement vengé contre d’odieux outrages et d’abominables calomnies la gloire du brave général de Cissey, était digne d’apprécier Paul de Molènes et de lui faire bonne mesure.



En ligne :
https://www.retronews.fr/journal/la-gazette-de-france/16-octobre-1881/379/1739713/1

[Document saisi par Biagio Magaudda, 2019.]


Mentions légales