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Georges de CADOUDAL
L'Union, 8 janvier 1863

[Salammbô, par M. Gustave Flaubert]

Est-ce un roman ? Est-ce un poème ? Est-ce une histoire ? Est-ce un traité d'archéologie ou un guide de voyageur dans le pays des ombres, à travers les ruines d'une civilisation disparue ? Salammbô est-elle de la famille d'Ivanhoé, de Numa-Pompilius ou des Martyrs, de celle du Voyage d'Anacharsis, du Dernier Jour de Pompeï ou des Livrets-Chaix. M. Flaubert procède-t-il de Walter Scott ou de Chateaubriand, de l'abbé Barthélemy ou de M. Beulé ? Telles sont les premières questions qu'on est à même de se poser en présence de ce livre qui, depuis quelques semaines, a diversement attiré l'attention du public lettré. Il faut dire qu'une pareille incertitude est à elle seule une censure de cette tentative étrange dans laquelle l'auteur de Mme Bovary a dérouté le ban et l'arrière-ban de la critique littéraire et déconcerté ses plus obstinés admirateurs. C'est, en effet, le propre des ouvrages et des époques de décadence de tout confondre ainsi, de mêler les genres, d'altérer leurs caractères et leurs traits, de méconnaître la hiérarchie qui doit nécessairement exister dans les œuvres de l'esprit comme dans les institutions sociales. Mais n'insistons pas outre mesure sur ce reproche qu'on a justement adressé à Salammbô de n'appartenir à aucun genre positif et précis ou (ce qui revient au même) d'en renfermer plusieurs à la fois. C'est là son moindre défaut.

Un plus grave consiste dans le choix ou plutôt dans l'incertitude du sujet, car il y en a deux qui se déroulent côte à côte et se partagent l'intérêt : un sujet historique, la guerre de Carthage et de ses Mercenaires, et un sujet fictif et romanesque, les amours de Salammbô, fille d'Amilcar et prêtresse de Tanit, avec le libyen Mâtho.

Le sujet historique se réduit à peu de chose et a été raconté par Polybe avec une sécheresse et une sobriété désespérantes. À la suite de la première guerre punique, Carthage commet l'imprudence de réunir autour de ses murs les Mercenaires qui avaient combattu en Sicile sous les ordres d'Amilcar Barca, père d'Annibal. Avec sa bonne foi proverbiale, elle refuse de leur payer le prix du sang versé pour sa cause, et les envoie en garnison à Sicca. Là, sous la conduite du Grec Spendius et de l'Africain Mâtho, l'armée se révolte et, bientôt grossie par les tribus et les peuplades africaines, elle se rue furieusement contre Carthage. La guerre dure quatre années, au bout desquelles les Mercenaires enfermés dans un ravin appelé le défilé de la hache, sont exterminés par Amilcar. Spendius subit le supplice de la croix, et Mâtho est déchiré par la plèbe carthaginoise avec d'horribles raffinements de cruauté.

Tel est le sujet, ou, comme on disait autrefois dans l'école, l'argument à l'aide duquel M. Flaubert a construit une œuvre que plusieurs complaisants appellent pompeusement « une épopée », et où l'on ne saurait méconnaître un certain caractère d'étrangeté et de sauvage grandeur. L'auteur a suppléé au silence de l'histoire et au défaut des données positives de l'érudition par des efforts vraiment inouïs d'imagination et de travail, par des merveilles de ciseau et d'incroyables débauches de palette. Partout il a semé la couleur et prodigué l'ornementation ; il a peint des fresques, modelé des festons et des astragales, taillé des colonnes, fouillé des chapiteaux avec une telle profusion et une telle richesse, que l'édifice a fini par disparaître sous le nombre et la surcharge des ornements. Salammbô ressemble au nouveau Louvre, où les détails accessoires l'emportent sur le dessein général et l'ensemble du plan.

Il est remarquable que M. Flaubert qui, à cette heure, est le Coryphée d'une école dont le but avoué est la reproduction servile et en quelque sorte photographique de la réalité, ait fait choix d'un sujet où ce qui manque le plus est précisément la réalité. Il a voulu, entreprise difficile, photographier le vide ! Assurément on ne saurait disputer à personne le droit de ressusciter dans une œuvre d'art - poème ou roman - une civilisation disparue et d'exhumer les ossements desséchés des catacombes de l'histoire ; mais à une condition expresse, cependant : c'est qu'on leur rendra le mouvement et la vie. Or, la vie manque complètement aux personnages de Salammbô. Ce sont de véritables automates, d'une perfection matérielle surprenante, j'en conviens, et qui se meuvent à l'aide des artifices et des rouages les plus ingénieux, mais qui ne vivent pas, au moins dans le sens supérieur et spiritualiste du mot. On prétend que les érudits de métier se montrent fort satisfaits de l'intuition archéologique de Salammbô, qu'ils s'accordent à reconnaître un grand air de vraisemblance à ses descriptions matérielles, aux édifices, temples, monnaies, fêtes, cérémonies, sacrifices, ustensiles, festins, costumes, armes, machines de guerre que l'auteur a tirés du néant et décrits avec une minutieuse profusion, en un mot à tout le bric-à-brac du livre. C'est bien possible. Mais si M. Flaubert a connu et exprimé la vérité carthaginoise, il est permis de dire qu'il a été moins heureux pour la vérité humaine. Je n'ai nulle autorité pour contester la réalité de sa science. J'ai le droit de discuter la valeur de son inspiration et de lui demander s'il a décrit les passions et les idées de ses personnages avec autant de fidélité que les colonnes du temple de Tanit ou les étranges ragoûts du festin des Mercenaires. J'ai le droit de m'enquérir s'il a rendu les sentiments du cœur et de l'âme conformément au type éternellement vrai et humain que nous avons tous en nous. Or, je suis forcé de le redire, c'est là le vice fondamental et irréparable de cet ouvrage : ses personnages ne vivent pas ; et ils ne vivent pas, parce qu'ils n'ont point d'âme, parce que l'étincelle sacrée leur fait défaut. L'auteur, tout entier aux descriptions érudites et absorbé par la partie plastique et sensuelle de son sujet, a oublié, qu'on me passe la vulgarité du mot, d'allumer sa lanterne, de communiquer à chacun de ses personnages la flamme, le souffle supérieur, mélodieux et divin qui, seuls, sont capables de donner à une œuvre d'art la chaleur, l'émotion sympathique et communicative, c'est-à-dire l'intérêt et la vie.

Aussi la lecture de Salammbô cause-t-elle une impression étrange. On en sort fatigué, rompu, brisé d'ennui et de courbatures ; elle fait l'effet d'une représentation du Tannhauser, - opéra qui, pour le dire en passant, me semble avoir avec le roman de M. Flaubert de singuliers rapports de ressemblance et de parenté. On dirait deux frères jumeaux appliquant chacun dans une sphère un peu différente, des aptitudes et des penchants analogues et une même nature de défauts et de qualités. On trouve dans l'œuvre de M. Gustave Flaubert, comme dans celle de M. Wagner, le même étalage de science et le même abus de la couleur, la même recherche d'effets bizarres, d'harmonie savante et tourmentée, les mêmes prodiges de travail, et aussi la même absence de naturel, d'aisance, de facilité, la même stérilité de chant et d'inspirations mélodieuses, et, partant, le même ennui. Loin de représenter dans le domaine de l'art l'avenir et le progrès, comme on s'est plu à l'afficher, elles portent chacune toutes les marques des œuvres de décadence. La science, en effet, ne fait invasion dans l'art et ne s'efforce de remplacer l'inspiration directe qu'aux époques de déclin, au moment où le goût se perd ; l'artiste ne cherche à frapper les yeux ou les oreilles qu'après avoir reconnu son impuissance à pénétrer dans les profondeurs de l'âme humaine et à remuer les fibres intimes du cœur. Cela sans doute suffit pour juger et caractériser Salammbô, pour assigner la place que doit occuper dans le mouvement contemporain un livre où tout est sacrifié, non pas seulement au côté plastique et à la vérité matérielle, ce serait trop peu dire, mais à la recherche complaisante et raffinée de l'horrible, du sanglant et de l'infect. On peut affirmer, sans exagération, que Salammbô a transporté dans notre littérature toutes les corruptions byzantines et les sanguinaires infamies des cirques du bas-empire. Les scènes les plus atroces, les égorgements, les crucifiements, les massacres, les hécatombes d'enfants s'y succèdent sans relâche et s'y étalent dans un effroyable pêle-mêle. Chaque page du livre dégoutte de sang et de pourriture. Et comme si de pareils tableaux n'étaient pas, de leur propre nature, assez violents et imprégnés d'horreur, l'auteur s'efforce de les accuser davantage encore et de les aviver par le relief de l'expression, par la crudité réaliste des images. Dans son récit de la bataille du Macar, il dira par exemple : « Les éléphants éventraient les hommes, les lançaient en l'air, et de longues entrailles pendaient à leurs crocs d'ivoire comme des paquets de cordages à des mâts. » Et ailleurs : « Au milieu des entrailles ouvertes, des cervelles épandues et des flaques de sang, les troncs calcinés formaient des taches noires ; et des bras et des jambes à moitié sortis d'un monceau se tenaient tout debout comme dans un vignoble incendié. Quand la nuit fut descendue, des chiens à poil jaune, de ces bêtes immondes qui suivent les armées, arrivèrent tout doucement au milieu des barbares. D'abord, ils léchèrent des caillots de sang sur les moignons encore tièdes ; et bientôt ils se mirent à dévorer les cadavres en les entamant par le ventre. »

Il y a dans Salammbô une figure hideuse, celle du suffète Hannon, dont l'auteur a fait la personnification de la cruauté et de la lubricité puniques. Rongé de lèpre, cet immonde personnage étale en plein soleil ses plaies purulentes et sa luxure effrénée. Quel modèle pour un pinceau réaliste ! Aussi M. Flaubert ne se fait-il pas faute de minutieusement décrire toute la personne d'Hannon et de faire, pour ainsi dire, toucher du doigt chacun de ses ulcères. Voici le récit de son supplice par les Mercenaires :

« Ils arrachèrent ce qui lui restait de vêtements, - et l'horreur de sa personne apparut. Des ulcères couvraient cette masse sans nom ; la graisse de ses jambes lui cachait les ongles de pieds ; il pendait à ses doigts comme des lambeaux verdâtres ; et les larmes qui ruisselaient entre les tubercules de ses joues donnaient à son visage quelque chose d'effroyablement triste, ayant l'air d'occuper plus de place que sur une autre figure humaine. »

Ce n'est pas tout encore : M. Flaubert poursuit la représentation photographique de l'horrible Suffète jusque sur l'instrument de son supplice, jusque dans les tortures de son agonie, jusqu'au moment où son cadavre putréfié tombe par morceau des clous du gibet :

« Ses os spongieux ne tenaient pas sous les fiches de fer, des portions de ses membres s'étaient détachées, - et il ne restait à la croix que d'informes débris, pareils à ces fragments d'animaux suspendus contre les portes des chasseurs. »

Ô Platon, Homère, Sophocle, Virgile, Phidias, Cicéron, Raphaël, Fénelon, Chateaubriand, vous tous qui nous avez appris à respecter la beauté jusque dans les convulsions de la douleur, jusque dans l'agonie, jusque dans la mort, qui nous avez enseigné que l'art est avant tout une œuvre d'élection, de délicatesse et de convenance, et qu'il y a dans la nature humaine des choses qu'on doit éloigner du regard, des images qu'il faut voiler, des coins interdits à la curiosité des peintres ou des poètes, ô maîtres de l'Art immortel, vos préceptes ou vos exemples ne sont-ils pas assez justifiés et vengés par la reproduction de pareils tableaux ! Pour mon compte, je ne doute pas que le nouvel ouvrage de M. Flaubert ne soit en définitive l'occasion d'une réaction salutaire en faveur de l'art pur. L'énorme talent de l'auteur, ses prodiges de science, d'imagination et de style n'auront pas été dépensés en pure perte : son livre servira la cause du goût, comme les Ilotes que l'on montrait aux jeunes Spartiates, pour les dégoûter de l'ivresse, servaient la cause de la morale.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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