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Fortuné CALMELS
Boulevard, 7 décembre 1862

Salammbô par Gustave Flaubert

Enfin ! voici un livre écrit pour les délicats, qui obtient cette extraordinaire fortune de s'imposer à l'attention rétive du gros public, aussi bien qu'à celle des esprits élus. Triomphe singulier et qui rend heureux ! À l'heure qu'il est, un écrivain existe, qui possède assez de puissance pour trouver un succès dans une œuvre témoignant de cet impertinent dessein d'intéresser par la seule force de l'Art, c'est-à-dire sans le secours d'aucun des moyens à l'usage des gens à succès : l'intrigue vulgaire, la donnée utilitaire, le scandale. Cet événement m'étonne extrêmement, - moi qui craignais, hélas ! de ne plus guère m'étonner, - et je suis sur le point de m'écrier : C'est impossible ! Par malheur pour mon scepticisme, ce succès invraisemblable est manifeste ; car pour parler comme parlent MM. les libraires, Salammbô  « se débite » au moins autant que telle production faite en vue de flatter la bêtise ou la perversité régnantes, - ces deux bases de tant de réputations contemporaines.

Ceci me réconcilie presque avec le Succès, et j'en dois de vifs remerciements à Gustave Flaubert. Pour dire toute ma pensée, je me persuade qu'il n'y a dans cette affaire aucune méprise de la part de ceux qui achètent son livre. On était depuis longtemps prévenu que ce roman ne serait pas un roman de mœurs, qu'il n'y serait question ni d'adultère, ni d'inceste, et - chose plus particulièrement propre à effaroucher les gens qui ne font que flâner à travers la littérature, - que ce serait un livre érudit et archaïque : un ROMAN CARTHAGINOIS. D'ailleurs, il est absolument inadmissible qu'on paie aujourd'hui six francs un volume sans le feuilleter d'abord, afin de vérifier si l'on ne sera pas volé de son double écu. On s'est assuré à l'avance, n'ayez crainte ! Le nom de l'auteur et la vogue de son premier livre doivent pareillement être mis hors de cause, comme ayant été plus que contrebalancés par ce titre farouche, qui est le nom de son héroïne, et par cette promesse d'une étude en dehors de tout attrait pour la multitude liseuse.

Une différence considérable sépare les deux œuvres capitales de Gustave Flaubert.

Madame Bovary, c'était la femme des temps modernes, - combien lamentable ! - pleine d'aspirations inassouvies, de tempêtes grosses d'impuissance, la chevaucheuse d'idéal enfermée dans une boutique ; et cet affreux monde d'Yonville-l'Abbaye, c'était le monde actuel d'un peu partout : la rue Saint-Honoré aussi bien que la Province. Le public ne vit et ne devait voir dans cette analyse qu'un décalque exact de la réalité, une collection de portraits reconnaissables à première vue, et comme le portrait n'a jamais été tant demandé qu'à présent, il applaudit. Les seuls initiés, - qui d'ailleurs avaient lu du même écrivain la Tentation de saint Antoine, œuvre de lyrisme et d'ironie, - apprécièrent les intentions satiriques de Flaubert, et dans cette étude proclamée réaliste, et qui, en effet, pour les inattentifs, reproduisait d'une façon stricte et machinale une aventure centuplement triviale et bourgeoise, ils découvrirent plus et mieux. Pour eux le poète à la fois railleur et lyrique transparaissait sourdement sous la prose, avec cette cruauté particulière aux gens calmes, qui pince sans rire. Pour eux enfin, Madame Bovary fut ce qu'elle est véritablement : une satire forte et froide à l'adresse d'une société sans grandeur.

Quel sujet pour un styliste ! Comment se fit-il que son instrument n'y gauchit pas un seul instant, révolté de tailler en bas-reliefs ces magots ridicules : Homais, le pharmacien libre-penseur, - Léon, - Rodolphe, ce horseman mâtiné d'un courtaud de magasin, - Emma, ce Tantale femelle enchaîné dans un village. Et tandis que la tribu des Béni-Quincampoix se gaudissait sans se reconnaître, les vrais juges acclamaient dans Gustave Flaubert un très-grand parodiste.

Sûrement ce devait être malgré Madame Bovary, ou plutôt à cause de Madame Bovary, un artiste épris comme Gœthe de la tranquille beauté des formes primitives, croyant à la candeur immaculée des marbres antiques, et fort peu au progrès ... passé la dernière olympiade. Le Flaubert sincère n'était pour rien dans Madame Bovary ; il était dans la Tentation et se dégagerait tôt ou tard avec plus d'évidence.

Salammbô est un roman historique. Je dois confesser tout de suite que je professe pour ce genre, considéré à l'absolu, une estime médiocre. (Tout à l'heure une exception sera faite à cet anathème). À mon avis le génie ne suffit pas pour produire un roman historique parfait, et je pense que le choix du sujet est ici plus qu'ailleurs d'une importance extrême. Les grands personnages, tels que Napoléon, Charles-Quint, Cromwell, Mazarin, ne sauraient y être employés comme acteurs principaux, et doivent être relégués au dernier plan. L'histoire est une science exacte ; on ne peut déformer ses grandes figures à sa fantaisie, sans encourir soi-même un grave préjudice. Vous rappelez-vous ce que mademoiselle de Scudéry fit du grand Cyrus et de l'illustre Bassa, et ce qui en est advenu pour sa gloire ? Walter Scott, qui a montré deux ou trois fois qu'il connaissait bien son art, dans Kenilworth, dans Quentin Durward, dans L'Abbé, n'a eu garde de prendre pour héros principal, pour chef d'emploi, ni Elizabeth, ni Louis XI, ni Marie Stuart. L'habile écossais se contente d'en faire les comparses de ses drames, et par là il donne la preuve d'un grand tact littéraire. Devant cette imminence d'un démenti de l'histoire, le romancier n'a donc d'autre ressource, s'il ne consent à abdiquer la faculté de créateur, - auquel cas il s'annihile, - que de recourir à la légende et à la chronique qui ne sont que les reflets mobiles de l'histoire. Apollonius de Thyanes, Sapho, Leontium, Lauzun, Catherine Théot, M. de Talleyrand lui appartiennent. En un mot, dans le roman historique, je veux que la part de l'histoire soit à peu près nulle, la part de la chronique et de la légende presque tout. J'exclus tous les sujets pour lesquels la vérité historique est formée.

À ces causes, le sujet choisi par Gustave Flaubert était un sujet propice. La guerre des Mercenaires de Carthage est un épisode relégué dans l'ombre d'une histoire légendaire. L'antique colonie tyrienne est aussi peu connue que les Gètes de Jornandès. Aristote, il est vrai, nous a révélé sa constitution dans un chapitre de la Politique. Quant aux historiens grecs ou latins, Justin, Appien, Diodore de Sicile, Thucydide, Salluste en parlent d'une manière très-peu précise et avec cette indifférence hautaine qu'ils professaient pour tout ce qui n'était pas Athènes ou Rome. Nous savons imparfaitement que Carthage envoyait des colonies aux confins des Océans, - de la Baltique à la Sénégambie, peut-être même en Amérique ! - et à part les guerres « puniques », la lutte contre Phocée, la conquête de la Bétique, et les trois guerres de Mercenaires, nous sommes sans aucune clarté en ce qui la concerne. Mais ce que nous n'avons pas oublié, ce qui a puissamment travaillé nos cerveaux, c'est son luxe et ses richesses incalculables. Nous nous sommes tous demandés ce qu'était cette cité glorieuse. Saint Augustin vit en rêve la Cité de Dieu ; les Yankees rêvent du farwest : nous, nous avons entr'aperçu parfois parmi l'azur de notre imagination une cité faite de lumière et de ténèbres, analogue à la Babylone du peintre Martin, et tour à tour cette cité s'est appelée Delhi, Ellorah, Tombouctou, Carthage.

Le mystère attire comme l'abîme. L'attrait de Carthage, ce sont les ténèbres qui l'entourent et la dilatent. Le roman a le droit de pénétrer et d'illuminer ces profondeurs, sans crainte d'irrévérence pour une vérité historique qui n'existe pas.

Gustave Flaubert, obéissant à ces commandements avec une logique réfléchie, - il n'y a jamais aucune irréflexion chez les grands artistes, - a été amené à opter pour le sujet de Salammbô.

L'entreprise était périlleuse. L'histoire lui donnait les éléments de la guerre des Mercenaires ; il fallait les mettre en œuvre, leur donner la vie, reconstituer toute la civilisation carthaginoise : religion, politique, mœurs, les métiers, les arts, l'architecture, donner en un mot la couleur locale. Le roman ne peut pas plus se passer de tout cela que d'amour ou de haine.

A-t-il réussi. Examinons.

Tout d'abord, nous ne saurions trop louer l'art parfait, l'entente merveilleuse avec lesquels il a retrouvé l'atmosphère physique et morale de ce pays et de cette époque. On s'étonne des lentes et rigoureuses conjectures, des déductions patientes qu'il a dû enchaîner pour arriver à cette intuition d'un monde entier. (L'intuition spontanée n'existe pas dans des problèmes aussi complexes.) On me dit que Flaubert travaille avec une patience à désespérer un prisonnier ; il a employé cinq ans à composer sa mosaïque. Il en aurait mis dix, je n'admirerais pas moins. Carthage, ce sépulcre, revit et se dresse inoubliable. Sa pensée a été comme un souffle créateur. Tuba mirum spargens sonum, per sepulcra regionum [Une trompette jetant un son étonnant, à travers les tombeaux de la région]. Ses personnages ont une vérité qui s'impose par son évidence. L'ajustement, l'attitude, la physionomie, tout y est, ils sont antiques ; leurs vices et leurs vertus gigantesques. Ils disent des mots sublimes comme les héros de Corneille. Il en est de rusés comme des sauvages et de simples comme les hommes de la Bible. Ses guerriers s'apostrophent à la façon de ceux d'Homère avec une emphase magnifique ; leur voix a le rimbombo tragique. Ils luttent comme des demi-dieux et s'abandonnent à leurs instincts comme des enfants ou des femmes. Ils sont beaux, ces Barbares, ils sont énormes. L'attirail des machines de guerre et des armes, hélépoles, chars hérissés de faux, balistes, catapultes, etc., est très-étudié, très-bien peint ; les mouvements stratégiques sont détaillés comme dans les commentaires de César. Il y a là un traité complet de l'art militaire chez les anciens. Le récit de ses batailles emprunte beaucoup de grandeur à cette érudition. Aussi le siège de Carthage, et les combats dans le défilé de la Hache sont-ils des morceaux complets. Il faudrait remonter jusqu'aux poèmes de l'Edda et des Niebelungen en commençant à la Légende des Siècles et aux Poèmes barbares pour trouver d'aussi effroyables carnages.

Je dois également louer extrêmement ses descriptions de paysages, de palais, de temples, d'intérieurs, de cérémonies publiques. Elles s'enlèvent sur le papier avec une opulence de lignes et de couleurs que Gautier, le peintre des splendeurs, n'a pas dépassée, soit dans le Roman de la Momie, soit dans Une Nuit de Cléopâtre.

Quant au drame, c'est la guerre des Mercenaires. L'amour de Mâtho pour Salammbô n'est que l'accessoire ; mais c'est cet accessoire qui est l'intérêt principal du drame. Hamilcar, Hannon, Narr-Havas ont des rôles historiques. Salammbô, Mâtho et Spendius sont sans doute complètement imaginés. Spendius est un type très-amusant, en qui je retrouve Thersite et Paroles, et dont l'invention fait honneur à la causticité discrète de l'auteur de la Tentation de saint Antoine. Mâtho et Salammbô seuls sont proprement des types romanesques. L'héroïsme amoureux de Mâtho saisit irrésistiblement le lecteur. Quelle mort sublime ! Et Salammbô ? Blanche comme une apparition, vierge comme les lys, elle traverse les tumultes et les ténèbres ; parmi tant de figures violentes c'est une lueur douce qui apaise. Ophélia, Séraphita, Salammbô, groupe adorable !

Ah ! je l'avoue, en lisant ces savantes manœuvres de champ de Mars, que M. Flaubert connaît parfaitement, ou bien les proclamations, les discussions des généraux carthaginois, je n'ai pu m'empêcher de m'écrier parfois : Rendez-nous Salammbô. Ma raison avait beau me répondre que le sujet du drame, c'était la guerre des Mercenaires, et que les seuls héros du roman étaient Carthage et les Barbares : je ne m'apaisais pas complètement. - Que m'importe le salut de Carthage, si Mâtho reste éloigné de Salammbô ? - Et, - c'est encore une confession de ma faiblesse, - je les trouvais alors un peu longues, ces descriptions archéologiques et archaïques, excellentes et très-serrées comme fragments distincts mais nuisibles à l'ensemble et qui, parfois, eussent dû être sacrifiées. Malgré moi, je m'intéressais moins à Carthage qu'à cet amoureux héroïque dont je ne retrouve nulle part l'équivalent en grandeur. En dépit de mes syllogismes, l'amour me paraissait être le motif principal du roman : c'est que lorsque l'amour vainqueur paraît, il doit commander en maître. Et voilà comment, dans les meilleurs romans historiques, ces alternatives de développements historiques et de développements passionnels produisent un froid et chaud perpétuel qui est le défaut inhérent au genre.

En somme, quel que soit le débordement de la partie didactique et descriptive sur la partie psychologique et dramatique, ce roman, - qui est peut-être une épopée, - est une de ces œuvres de plus en plus rares qui laissent une trace lumineuse dans l'esprit. Le style est d'une pureté, d'une fermeté magistrales : il a tour à tour la couleur sobre d'un Poussin, l'éclat fauve d'un Rubens, la tristesse implacable d'un Salvator Rosa.

Il serait prématuré de décider quelle place occupera définitivement Gustave Flaubert dans la littérature de ce siècle. À coup sûr, il vient de s'élever haut en donnant Salammbô. Mais nous espérons encore beaucoup de lui. À propos de Madame Bovary, on avait prononcé le nom de Balzac ; il se pourrait qu'on évoque aujourd'hui celui de Chateaubriand. Mais pourquoi essayer des rapprochements nécessairement incomplets ? D'ailleurs, une évolution nouvelle se produira peut-être, à son prochain livre, dans le talent de Gustave Flaubert. Il faut attendre.

Beaucoup discuteront la valeur comparée de Madame Bovary et de Salammbô. Si l'on a compris, et nous l'espérons, le commencement de cet article, on a déjà deviné que notre prédilection est acquise à l'œuvre nouvelle.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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