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Albéric CLERGIER
i>Critique française, 15 janvier 1863

Salammbô par Gustave Flaubert

Le roman des Misérables nous a montré, dans les premiers mois de l'année littéraire qui vient de s'écouler, ce que peut le génie du poète le plus fécond de notre époque. Victor Hugo y mêle avec audace le grotesque au sublime. Il est, dans la Tempête sous un crâne, d'une énergie, d'une profondeur et d'une vérité encore inconnues ; il nous transporte des bas-fonds du chapitre sur le mot de Cambronne au rafraîchissant spectacle des amours de Marius et de Cosette. La chaste apparition de sœur Simplice, entre les silhouettes de l'agent de police et de la prostituée, soulage l'âme comme un bienfait. Gavroche, avec son mordant argot, son indépendance et sa folle bravoure, est le type du gamin de Paris de toutes les époques. Le couple Thénardier, dépravé et méchant, dévoile les mœurs et les instincts cachés au fond de la lie des grandes villes. La palpitante agonie de Jean Valjean arrache des larmes, après l'effroi qu'a inspiré la vie du galérien. Ainsi la société apparaît dans la vaste épopée avec ses inséparables misères, crimes ou débauches, et ses touchantes compensations de désintéressement et de charité chrétienne. Ce mélange de bien, trop rare, et de honte, c'est la loi humaine. Pourquoi tant de vaines déclamations au cœur d'un livre qui serait aisément resté l'un des beaux monuments littéraires du siècle, si au lieu de la féconde influence du génie réglé par l'étude, le débordement et la confusion des idées n'y donnaient trop souvent l'exemple d'apothéoses exagérées et de licences subversives ? Le manque de goût y corrompt le fruit de l'enthousiasme ou de l'indignation. Victor Hugo ressemblera toujours à une onde troublée et magnifique, roulant des paillettes d'or et des cadavres.

La fin de l'année 1862 a vu paraître, avec moins de curiosité et de retentissement, un ouvrage, d'un genre tout à fait opposé, étranger aux luttes des passions de l'âme, avidement reçu cependant, et signé d'un nom entré par un coup d'essai dans la célébrité. Après cinq ans de voyages, de recherches, et repentant peut-être du succès de médiocre estime qui avait multiplié les éditions de Madame Bovary, M. Gustave Flaubert vient ouvrir à nos champs d'études un nouvel horizon, et nous révéler enfin un créateur puissant et original.

Nous avions reconnu dans les crimes à froid ou les vertus héroïques du roman des Misérables les marques de la société moderne : Salammbô nous reporte à vingt siècles en arrière, à l'époque où les mercenaires à la solde de Carthage se révoltent contre elle. J'avoue mon penchant pour le spectacle de ces grands drames et de ces frissonnantes rivalités des multitudes. Dans Salammbô, l'humanité barbare revit avec ses impudeurs, ses idolâtries et ses hécatombes. Le roman se confondant avec l'histoire, des héros glorifiés par l'ignorance et l'accumulation des âges, se montrent avec leurs mesquines passions. À mesure que s'échelonnent les événements, on en démêle les causes, tandis que le prestige des lieux ajoute à la grandeur des faits. C'est qu'on se fatigue de tant d'aventures décolorées d'alcôve, sorties des cervelles creuses de nos romanciers contemporains, que le public perd son temps à lire, qui égarent sa conscience et corrompent son cœur.

Lorsque Chateaubriand, après les suaves descriptions de la nature indienne par Bernardin de Saint-Pierre, traversa les déserts du nouveau monde et en revint avec Atala et les Natchez, une immense gloire l'accueillit, et son style enchanteur éblouit la foule. Las du clairon des batailles, on se reposait avec plaisir dans l'amour tranquille des belles-lettres. On lisait alors en mesurant son attention au génie de l'écrivain. Les pompes de l'image cachaient aux yeux l'insuffisance ou la monotonie du sujet. On semblait ne pas s'apercevoir que les efforts dans l'art avaient étouffé le cœur dans l'homme, et la magie de l'exécution était comme un masque jeté sur l'orgueilleuse personnalité de l'auteur. Aujourd'hui les goûts, les désirs, les instincts se sont modifiés. L'amour des choses de l'esprit s'est presque effacé. On lit pour se divertir. À peine les pages toutes saignantes du trop aimant et infortuné Musset charment-elles quelques rêveurs, avides encore d'émotions délicates, dont l'âme ne s'est point desséchée au souffle des pensées d'argent. Les Harmonies de Lamartine sont devenues inintelligibles aux adorateurs de Fanny et des femmes équivoques. Dans ces circonstances, M. Gustave Flaubert ose rentrer dans l'arène avec une vaste histoire sans scandale, où les tableaux succèdent aux tableaux comme dans une galerie, où l'action, presque nulle, ne remplit pas cent pages de son volume. Il rapporte des rives de Carthage la description savante des hommes et des choses. Si la tentative est trop hardie, et si la vogue ne doit pas couronner l'effort, c'est à la critique impartiale de rendre justice au talent, au zèle et au courage qu'a déployés l'écrivain.

Le livre s'ouvre par une magnifique scène d'orgie dans les jardins d'Hamilcar. Les mercenaires, ivres, rassasiés, s'abandonnant à toutes les violences d'une soldatesque indisciplinée, s'emparent des poissons sacrés, délivrent les esclaves, incendient les parcs, blessent dans les cages des lions à coups de flèches. Salammbô, la fille d'Hamilcar, pour les apaiser, descend de son palais et vient leur chanter sur la lyre les aventures de Melkarth, dieu des Sidoniens. Ils s'arrêtent sous l'empire de sa parole et de sa beauté. Les physionomies des chefs barbares se dessinent en un relief saisissants : Spendius, l'ancien esclave, qui a conservé de la servitude la lâcheté et la convoitise, Mâtho, le géant libyen, qui aime Salammbô, Narr'Havas, prince numide, séduisant et irrésolu, le traître de tous les temps. L'armée des Barbares s'ébranle, traverse la plaine où des lions étaient crucifiés comme des criminels, et campe devant Sicca, quand le suffète Hannon vient en litière pour la haranguer. M. Flaubert ne nous fait grâce d'aucune des lèpres de ce hideux visage. « Les plis de son cou retombaient jusqu'à sa poitrine, comme des fanons de bœuf. » Il dit plus loin : « Sa tunique, où des fleurs étaient peintes, craquait aux aisselles. » On se souvient que la robe de madame Bovary craquait toujours aux entournures. Renversé de sa litière, Hannon s'enfuit, menacé et insulté, grâce à Spendius qui retourne contre lui l'esprit des mercenaires, et grâce aussi à un petit homme maigre « dont la peau molle et terreuse pendait à ses membres décharnés comme des haillons sur des branches sèches ». L'armée se met en marche sur Carthage.

Des invocations de Salammbô à toutes sortes de déesses ou à une seule déesse sous toutes sortes de noms, et de la mythologie embrouillée du grand prêtre Schahabarim, il paraît résulter que la terre serait sortie d'un œuf, dont la seconde moitié composa le firmament.

Après cette révélation entre deux parenthèses, M. Flaubert rentre dans le camp des mercenaires, que les habitants de Carthage vont visiter comme nous allions, après Solferino, sous les murs de Vincennes, voir, ébahis, les tentes des Turcos. Les soldats font des niches aux bourgeois, les effrayant avec leurs chevaux ou les renversant par mégarde. Cependant Spendius et Mâtho s'introduisent par l'un des aqueducs dans le temple, où ils s'emparent du zaïmph, manteau protecteur de Carthage. Épouvante dans la ville. « Les eunuques pâlissaient sous leur peau noire. » La guerre est déclarée. La voici avec toutes ses horreurs et ses mêlées atroces de lances et de javelots, et les éléphants « passant dans les phalanges comme des sangliers dans des touffes d'herbes ». Le retour d'Hamilcar sur une galère à trois rangs de rames est décrit avec pompe, et le caractère du héros grandement conçu et tracé. Cet homme extraordinaire, le plus riche marchand et le plus grand général, qui sera le sauveur de Carthage, cruel, implacable, qui fait brûler vifs ses troupeaux d'esclaves, et périr par la faim vingt mille de ses anciens soldats, Hamilcar a des entrailles de père, et ne trompe la république que le jour où elle lui demande de jeter aux flammes, pour apaiser les dieux, Hannibal, son fils. Un fils d'esclave est sacrifié pour Hannibal, qui étouffe, enfant, des aigles dans ses bras jusqu'à ce qu'il combatte et écrase les aigles romaines.

Malgré la victoire du Macar et l'enlèvement du zaïmph au prix de l'honneur de Salammbô, les Carthaginois, enveloppés par ces masses grossissantes de révoltés, battent en retraite jusqu'aux portes de la ville, dont le siège est un lourd et long entassement de machines de guerre : grues, béliers, catapultes, sambuques, tollénones, etc., etc. Hamilcar, par une manœuvre inattendue de ses troupes, surprend et cerne dans le défilé de la Hache l'armée entière des Barbares, et alors on assiste au drame épouvantable de ces quarante mille affamés, commençant à se regarder entre eux, dévorant leurs morts, dévorant leurs blessés, et finissant par s'entre-déchirer comme des bêtes fauves. Après des pages désespérées et terribles comme une vision de l'Apocalypse, sur ce champ de massacre, pour en lécher les restes, apparaissent les lions et les chacals. Livré aux fureurs de la populace de Carthage, Mâtho, sanglant, supplicié, expire sous les regards de Salammbô, qui meurt le jour de ses noces, foudroyée par la déesse ou empoisonnée par sa propre main, assez à temps pour épargner une mystification à son nouvel époux Narr'Havas.

On voit par ce résumé que l'histoire emplit le livre de M. Flaubert, et qu'il a laissé trop peu de place au roman, qui en est aussi la partie la plus faible. Son héroïne, la sœur étrange d'Hannibal, élevée dans des contemplations mystiques, aussi impudique que belle, fait assez peu de cas de son honneur pour s'exposer aux outrages d'un homme, instruite par le grand prêtre Schahabarim de ce qui va lui arriver. Si sauvage que soit une époque, il faut y introduire, dans un écrit, le sentiment de la morale, et surtout le sentiment immortel de la pudeur chez la femme. Judith s'abandonnât-elle aux caresses d'Holopherne (l'Ecriture dit non), elle y était excitée par un grand mobile : elle se dévouait pour le salut de sa religion. Le repentir pousse au suicide Velléda, dévorée d'amour. Courtisane comme Dalila, Salammbô se livre, non sous l'irrésistible entraînement de la passion, mais pour obéir aux honteux conseils de l'eunuque Schahabarim. Elle n'a point le remords de sa faute, et, si elle s'en souvient, c'est pour regretter les étreintes prolongées du géant et ses ardentes confidences.

L'imagination de M. Flaubert a été assez féconde pour rebâtir sur des documents historiques presque nuls les monuments d'une ville et les institutions d'un peuple. Voilà où est l'importance et l'intérêt de son ouvrage. L'Académie des inscriptions et belles lettres pourra lui contester l'exactitude de ses découvertes archéologiques. Je le jugerai comme peintre et comme poète. Il possède l'art de mettre en saillie dans la confusion d'une foule les races et les types individuels qui la composent ; d'assombrir, quand il lui plaît, le théâtre de ses événements, ou d'y répandre des flots de lumière. Mais, tombant dans l'écueil du genre où il triomphe, il sacrifie la scène à la décoration, et l'homme aux choses. Fouillant, épuisant un sujet, il se perd en de si minutieuses observations, que l'attention, distraite et disséminée, n'a plus une idée nette du tableau qu'il lui présente. Il dissèque une statuette, un bracelet, le moindre ustensile carthaginois, comme un corps humain. La manie des menues peintures l'entraîne à de telles exagérations, qu'à une très-grande distance, Spendius, regardant sur la route d'Utique, reconnaît à la fois dans un point d'or le moyen d'un char attelé de deux mulets, un esclave qui les mène par la bride, deux femmes dans le char, et jusqu'à des réseaux de perles bleues aux crinières des bêtes. On s'étonne que Spendius n'ait pas vu aussi le dessin des robes des femmes.

M. Flaubert affecte dans un récit grave des tours de phrase familiers. Montrant les Carthaginois à la poursuite des Barbares, l'épée dans les reins, il ajoute : « Ils ne se quittèrent plus », comme on parle de deux bons amis devenus inséparables. Ses héros, sans dignité, s'apostrophent des noms les plus rudes : Pourceau ! égout ! etc. Ils sont toujours claquant des dents ou haletant. La poitrine de Mâtho « haletait ». - « Hamilcar s'asseyait en haletant sur les coussins. » - « La face aussi pâle que les perles de sa tiare, il haletait. » Plus tard il s'asseyait encore sur les coussins, et « en déchirait les franges avec ses ongles, haletant. » - « Les dents de Spendius claquaient. » - « Mâtho claquait des dents », etc. Enfin l'auteur a des mots qui choquent isolément ou étant rapprochés. « Des taureaux vagabondaient. » - « Un fourmillement gras qui horripilait. »

J'arrive aux reproches plus graves que me paraît mériter le livre de M. Flaubert, rempli de chapitres d'une désolante longueur qui ne semblent absolument amenés que par son besoin de décrire. Il nous traîne par exemple avec Hamilcar à travers une telle quantité de salles, galeries, vestibules, couloirs, hangars, greniers, qu'on ne sait plus ni où l'on est, ni ce qu'on voit, et, comme le voyageur dans les catacombes, on ne peut s'empêcher de chercher une issue pour en sortir. Qu'y a-t-il aussi d'intéressant dans ces comptes de maison rendus tour à tour à Hamilcar par l'intendant des intendants, le chef des navires, le chef des métairies, le chef des voyages, le chef des odeurs suaves (il manque le chef de cuisine), en des termes dont la signification ne me paraît être connue que du suffète et de M. Flaubert ? Que valent « deux kikar au denier trois, intérêt maritime ? ou trois palais à douze kesitah » ? Qu'est-ce que du myrobalan, du bdellium, et des branches de filipendule ? etc., etc. Fatiguant amas de mots techniques.

Est-ce par allusion à l'âme de son héroïne au-dessus des angoisses du remords comme de la passion, que M. Flaubert a créé le nom de Salammbô, qui veut dire en hébreu et en chaldéen paix en elle (Salam bô). Zaïmph est également un mot hébreu : Rébecca, en voyant venir Isaac, se couvrit de son zaïph (voile), Gen., 24, 65. M. Flaubert emprunte aux langues araméennes les noms des mois de l'année : Sivan entre mai et juin ; Tammouz juillet ; Eloul août, etc. ; mais, au lieu de Schebar, il devait écrire Schebat, qui est le onzième mois des Hébreux, répondant à peu près à notre mois de février. Ne se trompe-t-il pas sur la valeur du béka, lorsqu'il dit, p. 196, que les maisons d'Hamilcar étaient louées dans les Mappales aux Carthaginois à raison d'un béka par lune ? Le béka n'était que la moitié d'un sicle, lequel, au temps de Moïse, valait environ deux francs soixante-quinze centimes. A-t-il raison de donner à Spendius, mis à la tête des barbares, le titre de Schalischim, que la traduction latine de la Bible interprète par cette phrase : « Duces totius exercitus ». Ex. 14, 7. La terminaison im indique le pluriel, et c'est comme si on disait qu'on a nommé Spendius généraux en chef. Il est naturel que des erreurs de typographie ou de mémoire se soient glissés dans un si long travail. On voit pourtant qu'il n'est pas toujours prudent de se retrancher dans la conviction que les mots dont on se sert seront de l'hébreu pour tout le monde.

Je reproche sévèrement à M. Flaubert la scène inutile des embrassements du Python et de Salammbô. Le Python, son serpent noir aux reflets d'or, profite du moment où la belle prêtresse a laissé tomber tous ses voiles pour prendre avec elle des privautés qui emportent forcément la pensée et les regards vers les gravures indécentes du cygne de Léda. La scène où Salammbô se livre au Libyen, quoique traitée avec beaucoup d'art et quelque retenue, est encore une trop grande concession de l'auteur au public toujours épris de la chemise tombante de madame Bovary. Ce sont des pages d'un sentiment assez brûlant pour ne pouvoir se défendre, en les ouvrant, de l'effroi de ce qui va suivre.

Prodigue de détails sensuels où il excelle, M. Flaubert se complaît aussi dans l'atrocité. Il en prête même à ses personnages une si grande habitude, que Salammbô, devant la dépouille dépecée et agonisante de Mâtho traîné au supplice, loin de frissonner d'épouvante, rêve mélancoliquement aux heures amoureuses qu'elle a passées avec lui. Au lieu d'inspirer la touchante pitié de la douleur, il en impose la brutale sensation. Ici ce sont des vaincus qu'on suspend par morceaux aux étalages des bouchers. Là des mercenaires, livides, bleuâtres, se présentent au camp d'Hamilcar, les lèvres collées contre leurs dents jaunes, et répandant une odeur infecte. On croirait voir s'animer la toile des massacres de Scio. Des prisonniers à genoux dans la poussière implorent grâce : Hamilcar fait marcher sur eux ses éléphants. « Les poitrines craquaient comme des coffres que l'on brise ; chacun de leurs pas en écrasait deux ; leurs gros pieds enfonçaient dans les corps avec un mouvement des hanches qui les faisait paraître boiter. Ils continuaient et allèrent jusqu'au bout. » Ces tableaux sont effroyables. Mais doit-on si haut reprocher aux âges de l'idolâtrie des cruautés qui ont reparu aux siècles chrétiens ? La civilisation marche, et la barbarie reste au fond du cœur de l'homme, toujours soumis aux mêmes passions. D'Hamilcar au catholique Simon de Montfort et au baron Huguenot des Adrets, au nom de la superstition comme au nom de la foi, les mêmes pages sanglantes entrent dans le récit des guerres de tous les temps.

D'autres peintures inspirent le plus complet dégoût. Il s'agit d'Hannon. « De ses lèvres violacées s'échappait une haleine plus nauséabonde que l'exhalaison d'un cadavre. » Plus loin : « Des ulcères couvraient cette masse sans nom ; la graisse de ses jambes lui cachait les ongles des pieds ; il pendait à ses doigts comme des lambeaux verdâtres. » C'est hideux. Hannon est mis en croix : « ses os spongieux ne tenant plus sous les fiches de fer, des portions de ses membres s'étaient détachées. »

Mais ces observations n'empêchent pas mon étonnement devant l'ensemble du nouveau volume de M. Flaubert. Si la critique s'arroge le droit de tempérer par ses perquisitions l'orgueil et les illusions du triomphe, en cherchant dans toute œuvre le défaut, c'est aussi son plus doux privilège de signaler le succès en reconnaissant les mérites qui le justifient. M. Flaubert a déployé dans Salammbô une puissance de volonté et de plume qui fait un assez éclatant contraste avec la pâleur ordinaire de nos productions littéraires, pour qu'on lui soit reconnaissant d'une nouveauté où il n'a eu que le tort de se laisser entraîner par des scrupules d'érudition et une richesse d'imagination qui manquent à tant d'autres. Les yeux encore éblouis par le miroitement des couleurs qu'il a amassées dans ses descriptions, l'esprit toujours frappé par la beauté de quelques-unes, je me garde cependant de lui souhaiter des imitateurs dans un genre aussi périlleux. La seule lecture de son ouvrage en démontre les écueils. Qu'est-il en effet résulté, pour les progrès de la science et de l'art, de tant de recherches, de patience et d'intuition savante ? Des portraits ont été refaits, des palais reconstruits, des murailles repeintes, des phalanges recomposées. Mais l'histoire même de Carthage et le jeu formidable de sa vie politique ne sont point éclairés d'un jour nouveau. C'est comme si on avait sauvé des cendres Herculanum et Pompeï sans retrouver les traces de Rome et de son passé.

Quand l'école réaliste commença à voir grossir ses rangs, les chefs de cette école avaient non-seulement pour cause de leur vogue naissante la vigueur et l'originalité du talent, mais aussi pour raison de leur influence la hardiesse et l'à-propos des idées nouvelles qu'ils mettaient en faveur. Car il ne faut dans aucun sens être exagéré ou exclusif : c'est au goût de l'écrivain à marquer entre les deux camps la ligne que sa plume ne doit point dépasser. Les admirateurs des classiques, les partisans sévères de la forme redoutèrent que de pareils exemples ne tendissent à transformer promptement les principes de l'art, en remplaçant la recherche et le culte du beau par la reproduction plus facile du laid. Cependant Henry Murger rendit aimables ses aventures débraillées d'étudiants : sur sa tombe à peine fermée les larmes de toute une génération sont venues consacrer son talent. Achevant de substituer le rire au sentiment, M. Champfleury cherchait dans l'hilarité grivoise les sources de succès que l'auteur de la Vie de bohème avait si heureusement rencontrées dans les rendez-vous de vingt ans et les folles chansons. Mais sur leurs traces vint s'abattre la nuée des plagiaires, qui, n'ayant ni la tendresse insouciante du premier, ni la virile ironie du second, brisant tout frein, et répudiant les règles acceptées, ne s'attachèrent plus à représenter la nature que sous ses aspects difformes, croyant être vrais en se montrant grossiers. Et de même en peinture, les Baigneuses de M. Courbet furent suivies d'un déluge de fantaisies burlesques. Cette ostentation de l'horrible s'introduisit jusque dans la poésie, où M. Baudelaire, en découvrant les Fleurs du mal, les imprégna avec délices des exhalaisons d'une charogne. Le roman devint feuilleton : broché, il ne valut plus qu'un franc. On allongea en volumes des caricatures dont Gavarni n'eût fait qu'un dessin. L'adresse de l'exécution sauva encore quelques conteurs spirituels à qui manquaient la gravité et le fond. D'autres, pénétrant jusque dans les mystères de l'intimité conjugale, réussirent par l'appât des images libertines. Mais, dans ces conditions, l'engouement ne pouvait durer, et MM. Feydeau et About, malgré leur talent et leur esprit, en font tous les jours l'épreuve.

En inventant le roman archéologique, M. Flaubert vient-il jeter un signal et diriger vers un nouveau but la cohue de surnuméraires des lettres qui attendent, pénétrés à la fois de l'idée en vogue, le moment de se lancer, moutons de Panurge, dans la voie où l'inspiration d'un autre les engage ? Son genre nouveau, descriptif jusqu'à l'ennui et réaliste jusqu'au mépris des convenances, n'offre ni l'intérêt du roman de mœurs, ni l'utilité des enseignements de l'histoire. Dans une œuvre qui veut rester immortelle, il faut que l'homme, personnage principal, domine les événements et soit plus grand que les paysages qui l'environnent. Associée à ses douleurs, comme à ses périls et à ses joies, notre âme a besoin d'être excitée par d'autres émotions que les plaisirs d'un spectacle. Une lecture n'est point comme une revue de théâtre, où passe sous les yeux une multitude de féeries, qu'on regarde et qu'on oublie. Pour la gloire et la responsabilité littéraire de M. Flaubert, je souhaite que Salammbô continue d'occuper dans nos bibliothèques une place isolée, et n'y conserve que le prix qu'on attache dans une collection à un sujet intéressant parce qu'il est unique.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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