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Alfred CUVILLIER-FLEURY
Journal des Débats, 9 décembre 1862

[Salammbô, par M. Gustave flaubert]
[Cuvillier-Fleury avait annoté son article ; les notes étant illisibles sur la coupure de presse, nous n'avons pu les retranscrire.]

I

J'annonçais il y a quelques jours le nouveau roman de M. Flaubert. J'aurais aujourd'hui, si je voulais faire l'histoire du livre, à raconter son succès. Mais pour la critique le succès n'est rien. Mme Bovary en a obtenu bien davantage. Nous ne nous sommes pas interdit pour cela de la juger. Nous userons envers Salammbô de la même liberté. Salammbô n'est pas seulement le produit d'un sérieux travail et l'œuvre d'une vigoureuse maturité. Ce livre soulève une question d'art et d'école. On a pu le lire avec émotion. Il faut le juger avec sang-froid. La critique peut applaudir à de hardis essais d'imagination et de style. Elle ne baisse pavillon que devant les chefs-d'œuvre consacrés par le temps. Pour moi, vieilli sous le harnais classique, je n'abuserai pas contre M. Flaubert, plus que je ne l'ai fait il y a quelques mois contre M. Victor Hugo, de cet avantage, hélas ! contestable. Avoir vécu sans avoir rien changé ni à ses admirations, ni à ses sentiments, ni à ses opinions d'autrefois, ce n'est plus là un mérite dont il soit très habile de se prévaloir aujourd'hui.

J'ai dit l'estime que m'inspirait le nouvel essai de M. Flaubert, et j'ai trop facilement prévu la surprise que causerait aux innombrables lecteurs de son premier roman l'étrange cadre dans lequel il a renfermé le second. Ceux qui connaissent M. Flaubert soit par eux-mêmes, soit par ses amis, s'en étonneront beaucoup moins. Un de ces derniers, homme de cœur et d'esprit, m'écrivait récemment que quand le premier ouvrage de M. Flaubert obtint cette vogue retentissante que vous savez, « ce succès fit horreur à l'auteur lui-même ». Il fut indigné qu'un livre qu'il avait mis six ans à écrire, et pour lequel il ne demandait qu'un estimable succès de style, fût exclusivement recherché pour des « mérites » qu'il n'avait pas même entrevus. Étrange et curieux mécompte, et que nous signalons ici pour sa singularité même, dans l'histoire des lettres ! De très bons esprits, qui savaient le penchant de M. Flaubert à un certain gonflement de la pensée et du style, lui avaient donné le conseil de choisir pour son début un sujet terre-à-terre qui pût le sauver de l'hyperbole. C'est qu'il fut amené à enfermer son imagination exubérante dans une petite ville de Normandie et à y dérouler l'obscure destinée d'un ménage mal assorti, aussi médiocre que corrompu. Mme Bovary, ainsi conçue, avait coûté six ans à mettre au monde. Salammbô en a demandé cinq d'un travail assidu, sans compter les recherches, les études spéciales et les voyages d'outre-mer que l'auteur s'est imposés. Un jour, voulant prendre sur le fait la nature qu'il avait à peindre, et étudier sur le terrain le paysage qui servait de cadre à son action, le livre achevé, il s'embarque pour Tunis ; il arrive, et le voilà parcourant à pied la route suivie par les Mercenaires révoltés contre Carthage (240 ans avant Jésus-Christ) ; cherchant la place où on s'était battu, trahi et massacré ; interrogeant sur des faits qui ont vingt siècles les gens du pays qui les savent moins que nous sans doute, mais qui aident encore à les comprendre ; livré, en un mot, pendant cette longue étude, à l'inquiète préoccupation qui nous fait tout rapporter à un seul objet, et d'où sortent parfois des œuvres durables.

Mais pourquoi ce long labeur ? pourquoi ce sujet perdu dans la nuit des temps ? pourquoi, dans l'histoire du passé, ce choix d'un épisode horrible entre tous, et où l'horreur déborde, même sous la plume des écrivains de sens rassis qui l'ont raconté, Polybe, Rollin, Condillac, et parmi les contemporains, M. Michelet, M. Duruy, sans parler des autres ?

On n'échappe pas à sa destinée. M. Flaubert était né avec un de ces génies qui, pour n'être pas formés de cette pure essence dont parle le poète, n'en ont pas moins marqué dans l'histoire des littératures, et laissé une trace à travers les âges. Corneille admirait Lucain et l'imitait. On avait dû beaucoup lire, sous le règne d'Honorius, l'Enlèvement de Proserpine par l'hyperbolique Claudien. Chez nous, après Malherbe et d'Aubigné, l'hyperbole s'était raffinée et était devenue « la manière » dans l'école romanesque des Saint-Amant et des Scudéry. Le dix-huitième siècle, sensé entre tous, avait plus sacrifié à l'innovation dans les idées qu'à l'exagération dans le style. Le nôtre, habitué au fracas des événements et au tumulte des grandes guerres, ne s'est pas trop morfondu, ce semble, dans le culte de la simplicité et du naturel. M. Flaubert non plus ne s'y compromet pas. Cette propension à l'enflure que ses amis eux-mêmes signalent en lui, elle le domine, quoi qu'il fasse. On l'a accusé de « réalisme », à propos de Mme Bovary ; il faut s'entendre : l'hyperbole est quelquefois une révolte contre le prosaïsme de la réalité crue. M. Champfleury n'est pas un disciple de Victor Hugo. On reste poète, même en poussant à bout l'emploi des images et l'exagération de la couleur. Une certaine force survit toujours, même dans l'excès. Si on veut dire que M. Flaubert, quand il nous a donné un roman domestique, a copié la vie réelle jusqu'à la platitude et la bassesse, on se trompe : M. Flaubert n'est jamais plat, et sa touche se ressent toujours, même dans la plus vulgaire peinture, d'une certaine roideur honnête qui est dans son âme. Au fond, personne n'a pu le croire complice de son héroïne ou amoureux de sa création, ce qui est la véritable immoralité de certains romans modernes ; et aujourd'hui nous savons de science certaine que telle que l'opinion l'a faite ou que la critique sévère l'a jugée, cette héroïne, il la désavoue.

Il ne nous est plus très difficile de comprendre maintenant pourquoi M. Flaubert est allé chercher à Carthage, par dégoût du présent, et dans le plus monstrueux épisode des guerres puniques, par haine de la vulgarité, le sujet de son nouveau roman. Esprit vigoureux, cœur honnête et désintéressé, sans attache de coterie et sans souci d'industrialisme, fourvoyé autrefois dans une peinture de la vie intime où il avait dépensé de sa force jusqu'à s'en repentir, M. Flaubert est allé droit à la tradition lointaine et au passé incertain. Il s'est plongé, comme pour s'y purifier et s'y rajeunir, dans ces vivifiantes ténèbres de l'histoire conjecturale, s'imposant la tâche de les éclaircir avec le flambeau de l'érudition, d'y semer des germes de vie, d'y faire briller des images et d'y dresser à tout bout de champ son éblouissante hyperbole. Salammbô, c'est la revanche de Mme Bovary, c'est la rançon que le réalisme essaie de payer à l'idéal. Le suffète Amilcar nous relève de M. Homais, l'apothicaire. Carthage nous venge de la diligence de Rouen... Vous demandez pourquoi M. Flaubert est allé chercher si loin, dans un coin si obscur de l'histoire, un épisode qu'il raconte avec de si grands détails et où il introduit le roman, c'est-à-dire le récit de la vie intérieure, le drame des passions domestiques et la lutte des sentiments privés ; ce que les anciens eux-mêmes n'ont presque jamais fait. La réponse est facile. M. Flaubert l'a fait pour être nouveau, pour se donner carrière, pour créer quelque chose qu'on ne lui reprochera pas d'avoir servilement copié sur le prochain, dans la maison d'à côté. Il a voulu mettre vingt siècles entre le roman bourgeois qu'il vous racontait hier et son idéal d'aujourd'hui. S'il avait bien su ce qu'il racontait, j'entends s'il n'avait pas été obligé de faire lui-même presque tous les frais de l'information ; s'il n'avait pas eu à créer ses personnages, son drame, son théâtre et à faire l'éducation de ses spectateurs ; s'il n'avait pas eu à retrouver, sous le costume de convention qui les couvre, tous les héros de la guerre des Mercenaires dans les deux partis, Carthage à rebâtir et à repeupler ; la civilisation carthaginoise à faire revivre ; l'architecture, les arts, les costumes, les armes, les machines de siège, les cérémonies religieuses à restituer pour le lecteur ignorant et même pour l'érudit, c'est alors qu'on aurait pu dire du livre de M. Flaubert qu'il n'avait donné à son public, après Chateaubriand, Walter Scott et Manzoni, avec moins d'habileté et de bonheur, qu'un calque d'histoire arrangée pour l'amusement frivole du lecteur. Sa prétention était plus haute et sa pensée allait plus loin. Il a voulu aller à Carthage, non pas, comme le vieux Caton, pour la détruire, mais pour la relever de ses ruines. Voyons maintenant s'il y a réussi.

Il y a deux parties dans son livre qui voudraient se mêler et qui y sont peut-être trop distinctes : - l'histoire et le roman. Regardons d'abord à l'histoire.

II

La guerre des Mercenaires était connue. Polybe l'avait racontée, et il avait eu pour la bien comprendre l'avantage que M. Flaubert a voulu avoir à son tour : il était allé à Carthage. On sait qu'il accompagnait Scipion l'Africain. Son récit, d'une précision rigoureuse, est absolument dépourvu de couleur locale et exempt de toute espèce de passion. Après la première guerre punique, Carthage avait imprudemment rappelé et rassemblé son armée de Mercenaires qu'elle ne voulait pas payer. Ceux-ci s'étaient révoltés. Après des alternatives diverses et des horreurs réciproques, tantôt vainqueurs d'Hannon, tantôt vaincus par Amilcar, accrus vers la fin par l'insurrection de tout le pays d'alentour, ils avaient mis le siège devant la fière cité. Mais Amilcar tenait la campagne entre Utique et Carthage. Une foudroyante manœuvre de cet habile général avait enfermé entre deux montagnes, dans un ravin profond devenu célèbre sous le nom de Défilé de la Hache, une portion considérable de l'armée ennemie. Elle y périt de faim presque entière. Un des chefs des révoltés, l'esclave Spendius, fut mis en croix ; l'autre, l'Africain Mathos, fut livré aux vengeances de la populace carthaginoise. Cette guerre avait duré près de quatre ans, Polybe, qui n'abuse pas de l'hyperbole, qualifie d'un mot l'acharnement des Mercenaires envers leurs débiteurs infidèles : « Ce n'était plus des hommes, dit-il, mais des bêtes féroces. » L'excellent Rollin n'hésite pas à condamner les deux partis : « Il semble qu'entre eux, dit-il, il y avait une espèce de défi à qui ferait paraître plus de cruauté. » La guerre des Mercenaires reçut alors un nom qu'elle aurait gardé sans doute, si l'histoire des guerres de religion ou de conquête, dans les temps modernes, ne nous avait rendus indulgents pour les crimes de l'antiquité. Elle s'appela la guerre inexpiable.

Il est impossible de refuser à M. Gustave Flaubert un instinct historique très pénétrant et très fécond. Avec quelques pages d'un historien grec, d'une sobriété décourageante pour un coloriste tel que lui, il a refait un récit moins lumineux peut-être qu'émouvant, mais où l'obscurité ne détruit pas toute vraisemblance. Il excelle à peindre et à détailler pour ainsi dire ces grandes masses, anarchiques et confuses, ramassis de nations, de races et de mœurs diverses, que Carthage engageait à prix d'or dans sa destinée, qu'un péril commun ou la supériorité d'un chef maintenait dociles pendant la guerre, que la paix et l'inaction laissait sans frein. Malheur à Carthage le jour où ces soldats intrépides devenaient des créanciers exigeants ! Honte à ce gouvernement inique et fourbe qui déchaînait, comme l'a si bien dit M. Michelet, « cette Babel impie et sanguinaire » ! On le vit bien quand l'armée des barbares fut entrée dans la ville, et quand on comprit la nécessité de l'en éloigner. C'est le début du livre de M. Flaubert. Peu de romans historiques commencent par une scène d'une nouveauté aussi originale et aussi saisissante. Le festin des Mercenaires dans le jardin du palais d'Amilcar et l'orgie des soldats à travers la ville sont des tableaux de maître ; je dis tableaux : le livre de M. Flaubert en est plein. Il aime la couleur, il excelle à peindre. Scribitur ad narrandum : lui, il raconte pour décrire. Mais ses descriptions ont cette vie qui manque trop souvent aux récits les plus exacts. J'en dirai autant des principales scènes qui, dans le roman de M. Flaubert, correspondent aux différents incidents que les historiens ont rapportés, tel que le séjour des Mercenaires à Sicca, leur défaite sur les bords du Macar, leur concentration sous les murs de Carthage, leur extermination dans les défilés de la Hache. L'auteur s'oublie dans la peinture, il s'enivre de couleur. On dirait parfois que le soleil de Carthage est resté empreint sur sa palette et qu'il en a rapporté les rayons. Il lui arrive de prendre ses éblouissements pour des impressions historiques et de prêter à la tradition les images qu'a enfantées son cerveau.

L'érudition moderne, qui a poussé si loin la connaissance des civilisations antiques et qui s'est arrêtée avec respect devant celles qu'il aurait fallu inventer ou deviner, pourra bien chercher querelle à l'auteur de Salammbô. L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres pourra contester l'exactitude de ses reconstructions archéologiques, et demander si l'antiquité phénicienne, récent objet d'explorations si concluantes, est le flambeau qui éclaire le mieux le voyageur errant sous les ruines de la cité carthaginoise. Écartons ces controverses. À Dieu ne plaise que je m'y aventure en prenant à partie M. Flaubert sur les endroits de son livre où il peut répondre en poète aux érudits, et invoquer contre l'histoire elle-même les droits de l'imagination. On sait que c'est le défaut du roman historique et l'écueil du genre. Le défaut paraît d'autant plus sérieux que l'époque qui sert de cadre au roman est moins connue ou plus obscure. Le lecteur, ainsi fourvoyé dans un passé incertain, ne sait plus où est la vérité, où est la fiction. Si le livre l'amuse, il se sent inquiet pourtant et comme partagé dans sa jouissance. Il aime à aborder de plain-pied la scène où l'invention l'attire, sans perdre trop de temps à l'étude des décorations. Il ne souffre pas que le cadre éclipse le tableau, que le costume écrase l'homme, que l'acteur s'efface devant l'éclat du paysage et que les monuments, les temples, les aqueducs, les amphithéâtres, les machines soient plus grandes que les héros.

Je ne fais que toucher ici à un des défauts du genre. Peut-être y reviendrai-je quand je chercherai dans le livre de M. Flaubert le roman lui-même sous le vernis archéologique qui le couvre. Je serais injuste si je n'insistais pas aujourd'hui sur la part très sérieuse que l'auteur a faite à l'histoire dans l'inspiration et dans l'exécution de son œuvre. Ses principaux personnages, par exemple, s'y détachent avec un singulier relief. Réunissez les traits de leur physionomie épars dans la suite parfois bien confuse du récit : vous avez des figures vivantes et vraiment historiques. L'esclave Spendius, fils d'un rhéteur grec et d'une courtisane campanienne, vil entremetteur, hardi, révolté et lâche soldat, conseiller habile et orateur polyglotte, Spendius est un portrait achevé. Narr'Havas et Mâthos, le prince et le tétrarque, l'un le plus beau, l'autre le plus impétueux des chefs africains, sont trop liés au roman lui-même pour que je veuille en parler aujourd'hui. Laissons-les pour l'instant avec l'étrange fille d'Amilcar, avec Salammbô. Mais Amilcar lui-même, Autharite le Gaulois, Hannon, le vaincu des îles AEgates, promenant partout sous cet éclatant soleil son luxe extravagant, sa gourmandise vorace, son ambition insatiable et ses ulcères purulents (p. 175-176) ; tous ces portraits sont d'une vérité saisissante, et je dirais qu'ils sont des chefs-d'œuvre si une sorte d'acharnement à les poursuivre dans le détail le plus raffiné et souvent le plus ridicule ne leur donnait trop souvent un air de caricature.

« ... Dès que le Suffète Hannon fut dans la ville, les principaux le vinrent saluer. Il se fit conduire aux étuves et appela ses cuisiniers.
« Trois heures après, il était encore enfoncé dans l'huile de cinnamome dont on avait rempli la vasque ; et, tout en se baignant, il mangeait, sur une peau de bœuf étendue, des langues de phénicoptères avec des graines de pavot assaisonnées au miel. Près de lui, son médecin grec, immobile dans une longue robe jaune, faisait de temps à autre réchauffer l'étuve, et deux jeunes garçons, penchés sur les marches du bassin, lui frottaient les jambes...
« ... L'encens fumait dans les larges cassolettes, et les masseurs tout nus, qui suaient comme des éponges, lui écrasèrent sur les articulations une pâte composée avec du froment, du soufre, du vin noir, du lait de chienne, de la myrrhe, du galbanum et du styrax. Une soif incessante le dévorait... »

Tel est Hannon, le chef de la faction qui combat l'influence et le génie d'Amilcar. Avec Hannon nous touchons au grotesque. Avec Amilcar c'est tout autre chose. M. Flaubert a admirablement conçu cette physionomie si complexe, mais si héroïque, ce grand marchand qui est un grand général, ce riche insensible qui a des entrailles de père (comme le Carthaginois de Plaute), cet impitoyable chef de la république, qui laisse mourir de faim vingt mille vieux soldats de Carthage entre deux montagnes, et qui aime son enfant. Cet enfant, il est vrai, c'est Annibal. Quand, après la défaite d'Hannon par les Mercenaires, le Sénat carthaginois rappelle Amilcar et que le héros revient comme le dieu sauveur de la patrie, la scène est belle. M. Flaubert l'a très bien rendue.

« ... L'Annonciateur-des-Lunes, qui veillait toutes les nuits au haut du temple d'Eschmoûn pour signaler avec sa trompette les agitations de l'astre, aperçut un matin, du côté de l'occident, quelque chose de semblable à un oiseau frôlant de ses longues ailes la surface de la mer.
« C'était un navire à trois rangs de rames ; il y avait à la proue un cheval sculpté. Le soleil se levait ; l'Annonciateur-des-Lunes mit sa main devant ses yeux ; puis, saisissant à plein bras son clairon, il poussa sur Carthage un grand cri d'airain.
« De toutes les maisons des gens sortirent ; on ne voulait pas en croire les paroles, on se disputait, le môle était couvert de peuple. Enfin on reconnut la trirème d'Amilcar.
« Elle s'avançait d'une façon orgueilleuse et farouche, l'antenne toute droite, la voile bombée dans la longueur du mât, en fendant l'écume autour d'elle ; ses gigantesques avirons battaient l'eau en cadence ; de temps à autre l'extrémité de sa quille, faite comme un soc de charrue, apparaissait ; et sous l'éperon qui terminait sa proue, le cheval à tête d'ivoire, en dressant ses deux pieds, semblait courir sur les plaines de la mer.
« Autour du promontoire, comme le vent avait cessé, la voile tomba, et l'on aperçut auprès du pilote un homme debout, tête nue ; c'était lui, le Suffète Amilcar ! Il portait autour des flancs des lames de fer qui reluisaient ; un manteau rouge s'attachant à ses épaules laissait voir ses bras ; deux perles très longues pendaient à ses oreilles, et il baissait sur sa poitrine sa barbe noire, touffue.
« Cependant la galère ballottée au milieu des rochers côtoyait le môle, et la foule la suivait sur les dalles en criant :
« “- Salut ! bénédiction ! œil de Khamon ! ah ! délivre-nous ! C'est la faute des riches ! ils veulent te faire mourir ! Prends garde à toi Barca !” »

Il ne répondait pas, comme si la clameur des océans et des batailles l'eût complètement assourdi. Mais quand il fut sous l'escalier qui descendait de l'acropole, Amilcar releva la tête, et, les bras croisés, il regarda le temple d'Eschmoûn. Sa vue monta plus haut encore, dans le grand ciel pur ; d'une voix âpre, il cria un ordre à ses matelots ; la trirème bondit ; elle érafla l'idole établie à l'angle du môle pour arrêter les tempêtes ; et dans le port marchand plein d'immondices, d'éclats de bois et d'écorces de fruits, elle refoulait, éventrait les autres navires amarrés à des pieux et finissant par des mâchoires de crocodiles. Le peuple accourait, quelques-uns se jetèrent à la nage. Déjà elle se trouvait au fond, devant la porte hérissée de clous. La porte se leva, et la trirème disparut sous la voûte profonde 
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« Nul, hormis le Suffète-de-la-mer, ne pouvait entrer dans la maison-amirale »....
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« Le Suffète s'avança dans les appartements déserts ; à chaque pas, il retrouvait des armures, des meubles, des objets connus qui l'étonnaient cependant, et même sous le vestibule il y avait encore, dans une cassolette, la cendre des parfums allumés au départ pour conjurer Melkarth. Ce n'était pas ainsi qu'il espérait revenir ! Tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il avait vu se déroula dans sa mémoire : les assauts, les incendies, les légions, les tempêtes, Drepanum, Syracuse, Lilybée, le mont Etna, le plateau d'Eryx, cinq ans de batailles, jusqu'au jour funeste où, déposant les armes, on avait perdu la Sicile. Puis il revoyait des bois de citronniers, des pasteurs avec des chèvres sur des montagnes grises ; et son cœur bondissait à l'imagination d'une autre Carthage établie là-bas.
« Ses projets, ses souvenirs bourdonnaient dans sa tête, encore étourdie par le tangage du vaisseau ; une angoisse l'accablait, et devenu faible tout à coup, il sentit le besoin de se rapprocher des dieux... »

On comprend l'angoisse d'Amilcar ; il retrouve à Carthage ses ennemis, ceux de l'État, et il y revient pour exercer un commandement dans une guerre civile ; - une horrible guerre, cela est vrai, mais horrible comme toutes celles où les passions des hommes sont violemment excitées ; la civilisation elle-même, et la plus raffinée, ne nous défend pas de ces excès. Je touche ici à un des défauts de l'œuvre de M. Flaubert, l'exagération dans l'horrible. On dirait que la guerre des Mercenaires l'a irrésistiblement attiré dans ces cercles de fer qu'elle décrit pendant trois ans, entre Carthage et Utique d'un côté, Tunis et Carthage de l'autre, et que cet attrait est celui des horreurs mêmes qui s'y commettent ; tant il a mis de soin, d'étude et de raffinement à les décrire. Eh bien ! il faut le dire : c'est là, en fait d'art, un soin fâcheux et un goût malsain. Non que je conclue du goût de l'écrivain aux penchants de l'homme ; ce serait absurde. M. Flaubert peut très bien s'être plu à tailler en morceaux les ennemis de Carthage et n'être pas un homme cruel ; mais il faut qu'il suppose que ses lecteurs le sont un peu pour se plaire à de tels tableaux. Je sais bien que, quoi qu'on fasse, la réalité dans l'horreur en dépasse toujours la description. N'importe ; si l'on veut peindre l'horrible, il en faut donner l'idée, non la sensation. Le lecteur veut bien avoir l'émotion de la peur, non sa torture. Il y a telle page de M. Flaubert qui est un long supplice : « Un des gardes de la légion, resté debout, trébuchait parmi les pierres. Zarzas accourt (un des révoltés), et, le terrassant, il lui enfonça un poignard dans la gorge ; il l'en retira, se jeta sur sa blessure, et, la bouche collée contre elle, avec des grondements de joie et des soubresauts qui le secouaient jusqu'aux talons, il pompait le sang à pleine poitrine ; puis, tranquillement, il s'assit sur le cadavre »... Tout cela est affreux. Que sera-ce si de pareils détails surabondent dans un livre ? Ne sera-t-il pas permis d'y reconnaître ce parti pris d'hyperbole que nous signalions tout à l'heure, et le choix du sujet ne s'expliquerait-il pas alors par les monstruosités mêmes dont il est plein ? N'insistons pas. M. Flaubert sait mieux que nous que l'histoire de l'humanité, à toutes les époques, est remplie de spectacles cruels et d'excès inexpiables. Je n'éprouve aucune sensibilité pour les Mercenaires ; mais le chevalier de Folard avait raison, lorsque dans son commentaire de Polybe, rapprochant des temps et des nations qui ne se ressemblent, hélas ! que par une cruauté égale, il demandait « si les Mâthos et les Spendius », ces chefs de révoltés sanguinaires, « n'étaient pas des novices en comparaison des Serbellons et des Adrets », l'un catholique, l'autre protestant, tous deux voués à l'extermination de leurs adversaires par toute sorte de tortures abominables. Ah ! c'est que la cruauté est au fond du cœur de l'homme ! Les religions n'y changent rien. Mal comprises, elles poussent au mal ; menacées, elles se défendent par des supplices ; déchues, elles arrosent de sang les débris de l'autel renversé ! C'est donc en philosophe indigné, non en peintre presque complaisant, qu'il faut inscrire dans la tradition ces grandes infamies de l'humanité.

Excidat ille dies aero, nec postera credant Secula !
[Que ce jour soit soustrait au siècle et que les générations suivantes perdent espoir, Staces, Silves, V.]

Quel est le peuple qui n'a pas jeté ce cri du poète, un jour au moins dans son histoire ? Un jour ! les guerres de religion ont duré trente ans ! Et les guerres de conquêtes ! M. Gustave Flaubert y trouvera, à toutes leurs pages, les horreurs qu'il a recueillies et racontées dans l'histoire de la guerre des Mercenaires avec beaucoup de travail, de talent et de succès.

Après l'histoire, le roman. Ce sera le sujet d'un prochain article.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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