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Alfred CUVILLIER-FLEURY
Journal des débats, 13 décembre 1862

Salammbô, par M. Gustave flaubert

Après l'histoire, le roman ; c'est ainsi que nous finissions notre dernier article sur le livre de M. Flaubert [Voir notre Numéro du 9 décembre. (Note du critique.)]. Cette division, que nous avons adoptée parce qu'elle nous est commode, est-elle un simple mode d'examen ou renferme-t-elle une intention de critique ? Si le roman a pu se détacher de l'histoire, est-ce parce que l'histoire n'a pas su se fondre complètement dans le roman ? Mérite ou défaut, il est certain que si le récit de M. Flaubert a pu être jugé indépendamment du cadre romanesque dans lequel il l'a placé, c'est qu'il valait quelque chose par lui-même ; et, d'un autre côté, si la critique s'est occupée et s'occupe encore de ce que l'auteur de Salammbô a prêté par l'imagination à la réalité, c'est que son invention n'était pas à dédaigner tout à fait. En résumé, on sent que M. Flaubert a été partagé, comme le sont ses lecteurs eux-mêmes, entre deux impressions fort diverses. Son sujet l'a saisi par ce qu'il a de sérieux et de vif dans son antiquité même ; son invention l'a gêné par la liberté même qu'elle lui laissait. Une destinée de jeune fille à jeter parmi ces complications terribles ! Une vierge parmi ces horreurs ! Une Velléda africaine dans ce chaos sanglant ! M. Flaubert n'a voulu laisser à personne le droit de dire s'il a écrit une histoire, un poème symbolique ou un roman d'amour. Peut-être a-t-il créé un genre dont quelque jour il nous dira le nom.

On aurait aimé, avant de lire le livre de M. Flaubert, avoir appris quelque chose de la religion des Carthaginois. Je regrette pour ma part que l'auteur de Salammbô, qui l'a si bien étudiée, n'ait pas mis sous la main de ses lecteurs la clef de certains mystères dont l'impénétrable bizarrerie les arrête à chaque instant. « Le principe femelle et le principe mâle », Tanit et Moloch, l'une qui demande de honteux sacrifices à la pudeur des vierges, l'autre qui immole les enfants entre les bras des mères ; le voile sacré, palladium de Carthage, qu'on ne peut ni voir sans crime ni toucher sans péril pour sa vie ; tant d'autres superstitions dont le nom m'échappe, ces dieux Pataeques dont la figure est frottée de beurre et de cinnamome les jours de fête ; ces prêtres-eunuques, qui font cortège à la déesse voluptueuse et féconde, et ces bandits qui forment l'escorte du dieu massacreur ; ces temples remplis de prestige et d'escamotage, de portes dérobées et de sanctuaires à double fond ; ce mélange d'inepties, de singularités et d'horreurs avec lesquelles M. Flaubert a recomposé la religion d'un peuple qui tint en échec pendant plus de cinquante ans la fortune de Rome ; je n'accepte cette mythologie un peu inattendue que sur la foi de l'audacieux inventeur qui a révélé les arcanes, et pour ne pas compliquer une question d'art d'une querelle d'archéologie. Je sais qu'un érudit d'un très grand renom et dont je puis bien citer, à cette place, le témoignage hautement favorable à la portion historique du livre de M. Flaubert, je sais que M. Renan a rendu justice à l'exactitude assez générale des informations que l'auteur de Salammbô emprunte à l'antiquité phénicienne. Mais que vient faire la destinée d'une jeune fille parmi les mystères de cette religion immonde, en compagnie de ces grotesques, au milieu de ces embûches dont le pavé des temples est semé, en face de ces dogmes corrupteurs et insensés ? Religion sans âme, culte sans poésie, théodicée sans morale, innocence sans vergogne, superstition sans pudeur, que demandez-vous à la fille d'Amilcar ? qu'allez-vous faire de la jeune sœur d'Annibal ?

Annibal ! ce nom magique m'attire toujours ; et laissez-moi dire comment, à un certain endroit de son récit, l'auteur de Salammbô a naturellement introduit et vivement peint la physionomie de ce futur vainqueur de Trasimène. Annibal a dix ans à peine quand sa sœur en a dix-huit. On l'amène à son père qui, dans un moment de péril public, la veille d'un massacre des innocents et après bien d'autres horreurs, a craint pour les jours de son enfant :

« ...Iddibal entra sans se prosterner. Il tenait par la main un jeune garçon couvert d'un manteau en poil de bouc ; et aussitôt relevant le capuchon qui abritait sa figure :
« “- Le voilà, maître ! prends-le !”
« Alors le Suffète (Amilcar) et l'esclave s'enfoncèrent dans un coin de la chambre.
« L'enfant était resté au milieu, tout debout ; et, d'un regard plus attentif qu'étonné, il parcourait le plafond, les meubles, les colliers de perles traînant sur les draperies de pourpre, et cette majestueuse jeune femme inclinée vers lui (Salammbô, sa sœur).
« Il avait dix ans peut-être, et n'était pas plus haut qu'un glaive romain. Ses cheveux crépus ombrageaient son front bombé. On aurait dit que ses prunelles cherchaient des espaces. Les narines de son nez mince palpitaient largement, et, sur toute sa personne, s'étalait l'indéfinissable splendeur de ceux qui sont destinés aux grandes entreprises. Quand il eut rejeté son manteau trop lourd, il resta vêtu d'une peau de lynx attachée autour de sa taille, et il appuyait résolument sur les dalles ses petits pieds nus tout blancs de poussière. Mais, sans doute, il devina que l'on agitait des choses importantes, car il se tenait immobile, une main derrière le dos et le menton baissé, avec un doigt dans la bouche... »

J'ai cité ce portrait avant son tour, car cette scène de l'enfant se rapporte aux dernières péripéties du drame ; je l'ai cité, pour son mérite d'abord, le trouvant bien fait ; puis, parce qu'il nous introduit dans la maison d'Amilcar, où commence et se prépare le roman que nous étudions. Salammbô y vit presque seule. Sa solitude est pleine de tristesse vague, de mélancolie sans cause, d'aspirations sans but, de désirs inassouvis et inexpliqués. Elle n'aime pas son frère ; du moins n'en parle-t-elle jamais. Son père ne l'aime pas : « La naissance des filles, nous dit l'auteur, passait pour une calamité dans les religions du soleil. » Est-elle une prêtresse ? On le croirait au cortège religieux qui l'entoure. Une prophétesse ? On le dirait, quand elle chante les aventures de Melkarth, dieu de Sidon, et qu'elle prédit les malheurs de Carthage. Cependant son père songe par instants à la marier ; elle y résiste. La fille d'Amilcar ne peut épouser que le fils d'un Ancien ; mais ces jeunes patriciens « lui font horreur, dit-elle, avec leurs rires de bête fauve et leurs membres grossiers ». Salammbô n'épousera pas un fils de sénateur. Son père tient la campagne contre les Mercenaires révoltés, et quand il revient en courant dans son palais, c'est pour mettre ordre à ses affaires : il en a beaucoup et de toute sorte ; il ne songe guère à gêner sa fille. Celle-ci se donne carrière dans le champ sans limite des vagues désirs et des énervantes rêveries...

« ...Quelquefois, dit-elle à son esclave, quelquefois, Taanach, il s'exhale du fond de mon être comme de chaudes bouffées plus lourdes que les vapeurs d'un volcan. Des voix m'appellent, un globe de feu roule et monte dans ma poitrine, il m'étouffe, je vais mourir ; - et puis quelque chose de suave, coulant de mon front jusqu'à mes pieds, passe dans ma chair... C'est une caresse qui m'enveloppe, et je me sens écrasée comme si un dieu s'étendait sur moi. Oh ! je voudrais me perdre dans la brume des nuits, dans le flot des fontaines, dans la sève des arbres, sortir de mon corps, n'être qu'un souffle, qu'un rayon, et glisser, monter jusqu'à toi, ô Mère !
« Elle leva ses bras le plus haut possible, en se cambrant la taille, pâle et légère comme la lune, avec son long vêtement. Puis elle retomba sur la couche d'ivoire, haletante ; mais Taanach lui passa autour du cou un collier d'ambre avec des dents de dauphin pour bannir les terreurs, et Salammbô dit d'une voix presque éteinte :  “Va me chercher Schahabarim.” »

Oui, allez lui chercher Schahabarim !..., cette jeune Carthaginoise du temps d'Annibal n'en ressemble pas moins, dès l'abord, à nos héroïnes du roman moderne, celles que le désœuvrement livre aux rêves malsains, aux mauvaises pensées, et qui, pour charmer leur solitude, n'envoient pas chercher Schahabarim. Ce personnage est le grand-prêtre, disons mieux, le grand eunuque de Tanit, la Vénus carthaginoise, l'altière maîtresse et la gardienne jalouse du voile sacré. Il est un de ces hommes pâles, sans barbe, sans cheveux et sans sourcils qui desservent le temple de la déesse. Il a élevé la fille d'Amilcar. Quand elle se sent trop seule, elle le fait venir, et quand son esprit s'égare dans les divagations de son ennui, elle l'interroge. Schahabarim répond presque toujours par des énigmes ou des remontrances. Telle est en résumé Salammbô, vivant au fond du palais de son père, entre une esclave numide et un serpent familier, oisive et rêveuse, parée comme une chasse et immobile comme une pagode. Est-elle une créature humaine ou un fantôme habillé de pourpre ? A-t-elle un cœur ? Qu'en ferait-elle ? Son absurde isolement la condamne à la muette contemplation d'elle-même et au lent supplice de sa jeunesse et de sa beauté.

Une fois pourtant, et c'est au début même du livre, la fille d'Amilcar sort tout à coup de sa solitude et se montre, majestueuse et resplendissante, devant les soldats rassemblés pour une fête dans les jardins de son palais. Elle paraît, prononce un discours en trois langues, verse dans une patère d'or, entre les mains d'un jeune chef, un long jet de vin à la santé de l'armée ; puis la toile tombe sur cette apparition qui laisse après elle un éblouissement étrange dans les yeux des spectateurs et un amour incurable dans le cœur d'un jeune libyen, l'impétueux Mâtho, celui là même qui vient de boire dans la coupe d'or et qui sera le vrai héros de ce roman. « Mâtho, d'une taille colossale et à courts cheveux noirs frisés, n'avait gardé que sa jaquette militaire dont les lames d'airain déchiraient la pourpre du lit (on était à table). Un collier à lunes d'argent s'embarrassait dans les poils de sa poitrine. Des éclaboussures de sang lui tachetaient la face ; il s'appuyait sur le coude gauche, et, la bouche grande ouverte, il souriait... » C'est à ce moment que Salammbô lui apparut, puis s'effaça comme un météore éclipsé dans l'immense azur des cieux. Il est difficile de mieux décrire une scène plus imposante et plus étrange.

Ici le roman commence. Nous demandez-vous de le raconter ? Il se résume tout entier dans ces deux termes : D'un côté, un Libyen, chef de bandes, d'une taille colossale, audacieux, brutal et amoureux ; de l'autre, une vierge du plus pur sang africain, vouée dès son enfance, par goût plus que par destination, au culte de la Tanit impudique, martyre de sa piété imprudente et sentant bouillir dans ses veines toutes les ardeurs de cette initiation redoutable. Une fois engagée dans cette voie, le roman s'arrête trop souvent pour laisser passer l'histoire, ne s'y mêlant plus guère, soit intention de l'auteur, soit résistance du sujet. Quand le roman reparaît, nous retrouvons l'infatigable Mâtho acharné à la poursuite de l'enchanteresse qui a tenu le calice d'or dans les jardins de Mégara. Une nuit, pendant que l'armée des Mercenaires menace Carthage, il pénètre dans la ville, conduit par l'esclave Spendius, un des chefs de la révolte, son associé, son Mercure. Ils se glissent dans la triple enceinte du temple de Tanit et lui dérobent son manteau, le fatal Zaïmph, auquel est attaché le salut de la patrie. Protégé par ce talisman, Mâtho est entré dans le palais de la fille d'Amilcar et jusque dans la chambre où elle repose. Vous pourriez croire que la fille du grand Chef devrait être mieux gardée ; mais le voile sacré écarte tous les obstacles...

«  ...Elle dormait la joue dans une main et l'autre bras déplié. Les anneaux de sa chevelure se répandaient autour d'elle si abondamment, qu'elle paraissait couchée sur des plumes noires, et sa large tunique blanche se courbait en molles draperies jusqu'à ses pieds, suivant les inflexions de sa taille. On apercevait un peu ses yeux sous ses paupières entrecloses. Les courtines, perpendiculairement bleuâtre, l'enveloppaient d'une atmosphère bleuâtre, et le mouvement de sa respiration, en se communiquant aux cordes, semblait la balancer dans l'air. Un long moustique bourdonnait... »

Cependant elle se réveille... Elle aperçoit le voile sacré : le voile agit, il l'attire. « Plus près, plus près ! dit-elle à l'Africain. Donne-le ! » Et ils se rapprochaient, et elle avançait toujours, et Mâtho la dévorait du regard, quand tout à coup elle s'arrête ; une horreur la saisit ; elle appelle au secours. Ses esclaves s'empressent, armés d'épieux et de casse-tête. Mâtho s'éloigne, enveloppé du voile « comme d'un firmament », et jetant autour de lui des yeux terribles.

Quelques mois plus tard, nous sommes sous la tente de Mâtho. La possession du Zaïmph par le chef africain et le désastre qui s'en est suivi pour Carthage ont fait de lui le personnage le plus important de l'armée insurgée. Carthage frémit ; Amilcar gronde ; Mâtho languit ; Salammbô se désespère. La vue du voile et l'approche de l'Africain lui ont laissé de dangereux souvenirs. La nuit elle jette des cris d'épouvante. Le jour elle se consume en prières et essaie de se racheter par de pieuses offrandes. « Taanach (son esclave) se fatiguait à exécuter ses ordres. Schahabarim ne la quittait plus. » Une nuit, elle s'échappe et se glisse dans le camp des barbares. Nous la retrouvons sous la tente de Mâtho... Ici une scène indescriptible, et que pour cette raison peut-être, étrange amorce de la difficulté ! l'auteur a longuement décrite. Salammbô sort de cette tente funeste, non pas avec la tête de l'Holopherne africain dans un sac, mais avec le voile sacré sur ses blanches épaules, sans pouvoir dire comme la Judith des livres saints : « Le Seigneur n'a point permis que sa servante fût souillée, mais il m'a fait revenir auprès de vous sans aucune tâche de péché, comblée de joie de le voir demeurer vainqueur, moi sauvée, et vous délivrés... »

Il serait trop facile d'abuser contre M. Gustave Flaubert des défaillances de son héroïne. C'est une injustice que je n'aurai pas. Bien des gens auraient aimé à remonter ainsi vingt siècles pour retrouver sous la tente d'un Rodolphe libyen une Bovary carthaginoise. C'était peut-être assurer au livre le succès de curiosité frivole qui lui manque. Prenons-le dans son intention manifeste et dans sa portée véritable. Voici probablement comment l'auteur de Salammbô est arrivé à ces périlleuses péripéties qu'il a si ardemment racontées. Épris d'un sujet historique qui avait son originalité et sa grandeur, M. Gustave Flaubert ne s'est refusé aucune étude. Il a voulu peindre l'homme, j'entends l'homme de l'époque qu'il avait choisie, dans tous ses costumes et sous toutes ses faces, par masses ou isolément, peuple ou individu, armées en campagne ou vile multitude, hurlant dans les carrefours autour des autels ensanglantés. Tout cela dans le livre de M. Flaubert est vivant, remuant, sans mesure, ni pitié, ni pudeur, trop souvent horrible, coloré jusqu'à un excès qui produit parfois l'éblouissement, la fatigue ou le dégoût. Je l'ai assez dit dans un précédent article. N'importe ; il y a là une singulière variété d'hommes, prise sur le fait et très énergiquement caractérisée. De la femme, l'auteur n'a pour ainsi dire donné qu'un échantillon carthaginois. Salammbô est une possédée sans enthousiasme, une maniaque sans poésie. Elle n'a qu'une idée, désir ou terreur : le voile sacré. Quelle espèce d'attrait se cache sous ce mystérieux symbole ? M. Flaubert ne le dit pas ; mais il n'étend guère le cercle autour de sa belle héroïne, si cruellement tourmentée par sa jeunesse, si étroitement bornée par sa foi. Fille d'Amilcar, sœur d'Annibal, descendante de Melkarth, patricienne, citoyenne, fiancée d'un roi numide, à tous ces titres, oubli étrange ! elle n'est rien. Elle veut voir et savoir, voir le manteau de Tanit, et savoir (qu'on me passe le mot) ce qu'en vaut l'aune. « Ô père, je la verrai n'est-ce pas ? Tu m'y conduiras ! Depuis longtemps j'hésitais : la curiosité de sa forme me dévore. Pitié ! Secours-moi ! Partons ! » Ainsi elle parle à Schahabarim, Ève en personne, une Ève punique, interrogeant le diable. Schahabarim lui donne à la fin de honteux conseils. Il y a aussi le chapitre du Serpent. Je n'en dis rien ; mystère encore celui-là ; mais tous les mystères ne sont pas bons à connaître ni faciles à raconter dans un journal.

Telle est la femme dans le roman de M. Flaubert, une innocente au service de l'impudicité, une illuminée du sensualisme africain, une Léda mystique, une Judith païenne. Si l'auteur de Salammbô, qui a cherché tant de choses dans la poussière de Carthage, y a retrouvé aussi ces débris, encore palpitants d'une ardeur profane [ Virunt commissi calores ... (Horace). (Note du critique.)], dont il a recomposé la statue de son héroïne, si elle est vraiment antique, soit ! prenons-la pour telle, et acceptons-la au nom de l'érudition. Elle ne manque ni de noblesse ni de beauté. Au nom du roman, refusons-la sous peine de ne plus savoir ce que les mots veulent dire. Les anciens ont divinisé la forme physique, et on sait dans quels raffinements de sensualité étrange ils compromettaient parfois la perfection de l'art le plus exquis. On a beau dire que l'art a sa chasteté en dépit de tout : cela dépend du sujet. M. Flaubert est un statuaire habile : ne lui donnons pas, quoi qu'on nous dise de ses premiers essais, un prix de vertu. Reconnaissons pourtant qu'il a manié cette fois le ciseau de la sculpture antique avec une gravité qui nous interdit tout commentaire ironique et toute critique dénigrante.

J'ai souvent reproché au roman français de tuer ses héroïnes, contre toute vraisemblance, quand il ne sait plus qu'en faire. Salammbô meurt du moins fort à propos, c'est-à-dire au moment où elle allait couvrir de ridicule son honnête fiancé, le roi des Numides. Elle meurt quand Narr'Havas allait succéder, mari débonnaire, à l'Africain Mâtho, que la populace écorche sous ses yeux. Pourquoi meurt-elle ? « Pour avoir touché au manteau de Tanit », nous dit-on. N'avait-elle pas mérité de vivre pour l'avoir sauvé au péril de son innocence ? N'approfondissons pas ces mystères d'autrefois, nous qui ne touchons pas à ceux d'aujourd'hui. Salammbô tombe foudroyée sur les marches du trône que son fiancé va partager avec elle. Elle meurt, après avoir cherché, avec une singulière complaisance, dans les yeux attendris de Mâtho agonisant, le souvenir de cette nuit passée sous sa tente... « Elle le revoyait à genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces. Elle avait soif de les sentir encore, de les entendre ; elle ne voulait pas qu'il mourût... » Songez qu'elle ne l'avait jamais aimé et que son fiancé numide était là ! Un pareil trait eût manqué à la physionomie de Salammbô.

Mais finissons ; j'aurais voulu conclure autrement que par ces mots peut-être bien durs pour l'héroïne de M. Flaubert. Ce regard de réminiscence sensuelle jeté sur l'homme qui l'a si indignement outragée, c'est toute l'histoire de Salammbô ; c'est tout le roman. Que j'aime mieux le regard de Didon mourante, quœsirit cœlo lucem ! [elle chercha au ciel la lumière (Virgile, Énéide, IV, 692]... Que je préfère Velléda, suicide par repentir ! Il faut toujours que l'âme humaine se retrouve quelque part, et qu'elle se montre, ne fût-ce qu'un instant, avant de quitter son enveloppe mortelle.

« Ah ! combien frémira son ombre épouvantée,
Quand il verra sa fille à ses yeux présentée ! »

Comprenez-vous Phèdre sans cet effroi qui vous glace et sans ce remords qui sauve tout ? « Une convulsion la rabattit sur le matelas... » Ceci est la fin de Mme Bovary. « Elle tomba la tête en arrière, par-dessus le dossier du trône » ; ainsi meurt Salammbô. Encore une fois, je n'abuse pas d'un rapprochement trop injuste. Je cherche à montrer le vide et le vice de cet art nouveau qui tend à supprimer l'âme dans le combat des passions et à y substituer, c'est vous qui l'avez dit, « des conclusions d'agonie sur un matelas... »

N'insistons pas, il y aurait trop à dire. Je sais qu'on m'a trouvé indulgent pour M. Flaubert. Ne donnons pas à croire que je veuille faire amende honorable devant des juges plus sévères. Je conçois et j'honore la rigueur qui s'est attaquée aux parties faibles de cette nouvelle création. Je ne comprends pas moins l'enthousiasme que de très vifs et graves esprits lui ont montré. Il faut tout accepter, sans tout subir, quand on est un critique sans prévention et sans parti pris ; je parle des ouvrages sérieux ; pour ceux-là, ni exclusion, ni engouement, ni ostracisme, ni ovation ! L'auteur de Salammbô n'a pas fait un chef-d'œuvre. Il a fait un livre considérable. Il a fait œuvre d'érudit, de coloriste et d'écrivain ; mais il a exagéré la couleur ; il a fatigué son pinceau ; il s'est grisé d'érudition. De tout cela est résultée une création sans précédent dans notre littérature. M. Flaubert en triomphe peut-être. Il se vante sans doute de n'avoir songé ni aux Incas de M. Marmontel, ni au Gonsalve de M. Florian, ni aux Martyrs de M. Chateaubriand. Il a raison. Son œuvre ne ressemble à rien qu'à lui-même. Elle ne reflète que sa pensée et sa prétention. C'est un mérite. Il n'en faut pas abuser. On ne doit copier personne, mais il faut entrer pourtant dans le cadre d'une littérature quelconque, s'y ménager sa place, s'y faire reconnaître et compter comme un des naturels du pays, s'y ranger à ses lois, à ses règles, à l'esprit général qui l'a inspirée, à ses traditions telles que le goût public les a conservées, à son génie tel qu'il résulte d'une longue série d'écrivains illustres et d'œuvres éprouvées. M. Flaubert connaît à fond notre langue, je le crois. Il est un classique par l'érudition. Quand il veut faire du style à son tour, et une fois sur le domaine de la langue, est-il un sujet fidèle ou un révolté ambitieux ? Est-il Amilcar ou Mâtho ?

Et pourtant j'ai loué bien haut de certaines parties de son livre. J'en ai approuvé l'intention, le long travail, l'instinct élevé, les grandes lignes supérieurement tracées, les portraits d'histoire, et que sais-je ? J'en aime les qualités fortes, et cette violence même qui par instants me saisit sans me retenir et une maîtrise sans me convaincre. Violenti rapiunt [Les hommes violents s'en emparent (du royaume des Cieux), Matthieu, 11, 12]... Oui, j'en aime les défauts qui sont ceux d'une énergique nature, et j'approuve ce besoin et cette passion de style qui, pour n'être pas toujours heureux (j'omets toute critique de détails), n'en sont pas moins de bon exemple à une époque d'improvisation universelle.

Et puis, faut-il le dire ? je suis un adorateur incorrigible de notre grand passé littéraire ; mais je ne crois pas l'avenir fermé sans retour. Les statues de nos dieux, à nous, ne sont pas des bornes placées, comme une limite infranchissable, devant les tentatives du génie moderne. Personne n'a le droit de dire à l'esprit humain : « Tu n'iras pas plus loin ! » Ceux qui l'ont dit aux novateurs de Rome, qui se rappelle leur nom ? Les écrivains de la décadence, on les lit encore. « Je demande, écrivait récemment un critique fort distingué, si l'on voit beaucoup de partisans des trois unités et de la tragédie classique choisir leurs gendres parmi les romantiques ?... » Je ne croyais pas la guerre si engagée ; mais, Dieu merci ! celle des Mercenaires a fait couler plus de sang, quoiqu'elle ait duré moins longtemps. La guerre des classiques et des romantiques est vieille comme le monde, qui n'a pas cessé de croître et de multiplier en dépit de tout.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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