ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Pierre-Paul DOUHAIRE
Le Correspondant, décembre 1862

REVUE CRITIQUE
Salammbô, par M. Gustave Flaubert

Il y a eu, ce mois-ci, des gens bien attrapés - ne cherchez pas dans la région politique, nous ne parlons ici que littérature - ce sont les lecteurs de M. Flaubert. On avait annoncé, au commencement de l'automne, que, rompant le silence dans lequel il s'obstine au grand regret de sa clientèle, l'auteur de Madame Bovary allait reparaître avec un nouveau roman. Grande joie aussitôt dans le camp réaliste, réduit depuis six ans aux productions de M. Feydeau. Ah ! enfin ! On se frottait les mains. Sans doute, on allait avoir mieux encore que la première fois. Un écrivain qui, du premier coup, s'était placé si haut, ne pouvait assurément descendre ; il fallait s'attendre à quelque chose de plus hardi encore et de plus vivement coloré. Son talent avait dû grandir et suivre les progrès de la société dans la voie de la liberté en matière d'art. Nous n'en sommes plus en effet aux scrupules d'il y a dix ans ; les livres ont aguerri nos yeux et nos oreilles ; on peut tout nous dire aujourd'hui et nous tout montrer.

Donc les espérances étaient grandes et les imaginations allaient bon train. Après une luronne comme madame Bovary, donnant si résolument des coups de canif au contrat de mariage, sur quoi n'était-on pas en droit de compter en effet ? Cependant il y eut un peu de déception quand on sut, par des révélations d'amis, que le sujet du nouveau roman ne serait pas pris dans la vie contemporaine, qu'on n'y verrait ni le piètre officier de santé, ni l'apothicaire voltairien, ni le gentilhomme campagnard, ni les bons dîners du château, ni les rendez-vous à l'auberge du chef-lieu de canton, ni le curé ridicule, ni le clerc d'étude sentimental, ni aucune de ces scènes et de ces existences de petite ville photographiées au charbon et amplifiées au stéréoscope, qui avaient tant plu dans le premier ouvrage ; qu'ici, on allait être reporté à deux mille ans en arrière, et dans le vieux monde de l'Afrique.

L'Afrique ! pourtant, disaient quelques-uns, l'Afrique, le pays du Soleil, la patrie du Simoun, où le sang bout dans les veines... Mais cela promet. Sans doute nos contrées avec leur froid climat, nos sociétés européennes avec leur vie étroite et leurs mœurs prudes n'auront pas offert à M. Flaubert un cadre assez large et un fond assez chaud, pour y peindre le jeu enflammé des grandes passions ; il aura voulu, en se plaçant dans la liberté de la morale antique, montrer combien la poésie païenne l'emportait sur la nôtre : - le paganisme est aujourd'hui fort à la mode.

Comme on en était à se figurer, par avance, tout ce que, sur une telle donnée, pourrait écrire une telle plume, l'œuvre attendue a vu le jour, Salammbô a paru. Mais quelle n'a pas été la surprise ? Au lieu des scènes dont le nom de l'auteur semblait une garantie, on n'y a trouvé que d'affreux tableaux de guerre, de hideux massacres, d'abominables boucheries humaines. Le sujet du livre de M. Flaubert n'est ni plus ni moins en effet que la révolte des mercenaires, l'un des plus formidables et des plus sanglants épisodes de l'histoire de Carthage. Quelle trahison ! M. Flaubert. Était-ce là ce que promettait votre premier ouvrage ? En vérité, on n'est pas plus carthaginois que cela ! Fides punica ! [« Foi punique »]

Il est de fait que rien dans les antécédents de l'auteur de Salammbô, ne pouvait faire soupçonner de sa part un pareil trait. Ses goûts ne paraissaient pas le porter vers l'histoire, et s'il relevait du dix-huitième siècle, à quelques égards, sa parenté n'était pas avec les Incas de Marmontel et le Numa Pompilius de Florian. Et pourtant c'est, au fond, et réserve faite du style, dans la même catégorie qu'il faut placer Salammbô. Quiconque se rappelle avoir vu, il y a vingt ans sur nos quais, les gravures à l'aqua-tinta des tableaux du peintre Martin, aura une idée de cette fantaisie historique : du colossal, de l'énorme, du gigantesque partout, comme chez l'artiste anglais ; hommes et choses vus au verre grossissant et sous les reflets puissants du prisme. Tout y est tableau ; c'est moins un récit qu'une galerie ; une succession de faits, qu'une suite de toiles immenses et violemment colorées.

Chaque siècle a son goût ; pour Florian, Marmontel, Bitaubé, les noms et les faits de l'histoire n'étaient que des prétextes à philosopher : ils ne sont pour M. Flaubert que des prétextes à peindre. On chercherait en vain une autre raison au choix qu'il a fait ; rien dans son ouvrage ne révèle une idée, une vue quelconque. On ne voit pas en effet qu'il se préoccupe autrement de philosophie, de politique ou de religion ; partout on le trouve attentif à décrire et à colorer. Si parmi ses souvenirs de collège, il a donné la préférence à la guerre des mercenaires, c'est qu'elle lui offrait, plus que tout autre événement, l'occasion de déployer les richesses de son pinceau.

Cette guerre des mercenaires, nous pourrions la raconter ici, comme le font depuis un mois tous les journaux, grâce à Polybe, à Rollin, ou à tout autre historien classique ; heureusement le défaut d'espace nous en ôte jusqu'à la tentation. Nous pourrions aussi, comme d'autres, à l'aide d'une science d'aussi facile acquisition, démontrer à l'auteur que, tout fécond qu'il paraisse au premier coup d'œil, son sujet était ingrat, et qu'il y avait plus que de l'audace à prétendre reconstituer sous nos yeux la société carthaginoise, sur laquelle il ne nous reste que de rares et insuffisants renseignements ; mais nous craindrions que l'auteur nous rît au nez. Croyez-vous en effet qu'il ignore à quelle indigence nous a réduits, à cet égard, la haine exterminatrice des Romains ? L'archéologie aurait un Georges Cuvier, que la civilisation carthaginoise ferait son désespoir. M. Flaubert, nous en sommes sûrs, s'est convaincu de bonne heure que des recherches sur ce point n'aboutiraient à rien. Nous en trouvons la preuve dans la richesse même des détails où il entre sur chaque objet. Il sait le dernier mot de toutes choses, des finances comme de la religion, de la politique comme de l'art. Carthage lui est connue aussi bien que Paris ; il nous en dira les rues, les places, les enceintes, les temples avec leurs dimensions à quelques pouces près. S'agit-il des armées ? il les a comptées homme par homme, et le lendemain de la bataille, vous le verrez faire le relevé des morts par centaines sans en omettre les fractions. Où sa science de parti pris brille encore, c'est sur le chapitre de la toilette des femmes ; il décrit leur ajustement avec la précision d'un journal de modes, et peut donner la recette de leurs fards et de leurs pommades. Allez donc, après cela, lui chercher querelle sur des questions particulières d'érudition !

Il ne faudrait pas croire cependant que M. Flaubert s'est mis partout à l'aise avec l'histoire. Là où il en a trouvé les traces, il les a suivies en les faisant revivre de toute la puissance de son pinceau. Il y a des chapitres de son livre, le huitième, par exemple (la bataille du Macar), et le quatorzième (le défilé de la Hache), qui sont de merveilleuses évocations du passé. Cela peut n'être pas de tout point historique, mais assurément cela est vrai, car cela vit.

Il n'est pas non plus exact de dire qu'il n'y a rien ici pour les lecteurs de Madame Bovary : certaine visite de Salammbô au camp des insurgés est toute à leur adresse, y compris un essai d'après l'antique qui rappelle la plus repoussante conception de l'imagination grecque, et qui soulève le cœur.

L'horrible d'ailleurs est, après l'ennuyeux, ce qui domine dans ce livre ; horribles sont les excès des mercenaires, plus horribles les vengeances qu'en tirent les Carthaginois. Partout du sang, des cris de rage, des hurlements de douleur. Rien ne vient reposer l'esprit des scènes de férocité hideuse ou bizarre que l'auteur accumule et dont son talent descriptif ne fait que rendre le tableau plus repoussant. On dirait que l'esprit sanguinaire de Moloch a passé dans cette œuvre où ne brille aucun sourire et où ne coulent d'autres larmes que celles de la douleur. Il faut de la couleur locale sans doute, mais il n'en faut pas plus que de raison. Ici encore M. Flaubert a été trop Carthaginois.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


Mentions légales