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D. DUPUY
La Vie parisienne, 10 janvier 1863

Ce dont on parle : Salammbô

On a très-bien dit que Salammbô n'est ni un roman, ni une œuvre d'érudit, ni même une combinaison de ces deux genres, mais un passage alternatif de l'un à l'autre. Quand les documents manquent à l'érudition, le drame romantique nous jette de la poudre aux yeux ; qu'au contraire l'auteur se sente trop moderne pour peindre l'énergie naïve des sentiments primitifs, les collines, les temples, les tuniques, les coiffures et les chaussures exhalent un tel parfum d'antiquité, que nous croyons antiques sur parole les personnages se mouvant dans un tel milieu.

Dans un milieu plus étrange que nature, l'auteur devait faire mouvoir des caractères plus étranges que nature. Si un esprit moderne, avec des documents suffisants, peut à la rigueur reconstruire la vie matérielle d'un peuple primitif, les exemples déjà nombreux des romans historiques semblent prouver sans réplique qu'il lui est impossible de reconstruire la vie de l'âme. Sans doute, en se mettant à l'antipode de l'homme moderne, on peut théoriquement retrouver toutes les grandes lignes du caractère antique, mais dès qu'on passe à la pratique des lignes permanentes, aux détails variables de tous les jours, il est impossible à l'auteur d'imaginer comme naturel chez un ancien ce qui serait contre nature chez un moderne.

Il peut réussir, toutefois, dans les personnages épisodiques, comme Amilcar, Hannon, le grand-prêtre de Tanit, les mercenaires, les sénateurs ; mais les premiers rôles, sur lesquels roule le drame, perdent tout caractère antique à mesure qu'ils sont restés plus longtemps en scène. Mâtho est de la famille des Hernani, et Salammbô, ainsi qu'on l'a si bien dit, est une demoiselle du Sacré-Cœur. Sans doute, il y avait du mysticisme chez les anciens, et surtout chez les Syriens, les Lydiens et les Phrygiens, mais ce mysticisme orgiaque était produit par l'excès de la vitalité, et n'avait rien de ces mélancolies qui caractérisent le mysticisme des modernes. Dès qu'il s'agit de peindre l'amour, tout auteur redevient fatalement, non seulement de son temps, mais de son clocher. La manière compliquée et pleine de délicatesses maladives dont nous ressentons ce sentiment, met un abîme entre nous et les anciens, qui admiraient d'autant plus le type féminin qu'il se rapprochait plus du type musculaire et la fermeté d'âme.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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