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Alcide DUSOLIER
Revue française, 31 décembre 1862

Salammbô, par M. Gustave Flaubert (Michel Lévy, éditeur)
Le génie n'est pas une longue patience.

Peu de gens se rappellent une série d'articles ou, mieux, de tableaux publiés dans L'Artiste de 1856, sous ce titre : La Tentation de saint Antoine, et signés Gustave Flaubert, un nom qui, encore obscur alors et inaperçu, devait luire si vivement l'année suivante. Composition étrange, à première vue, sauvage et délirante, que La Tentation de saint Antoine. On était aveuglé par le papillotage des épithètes, assourdi par un cliquetis de mots techniques et barbares, par un tumulte de couleurs, par une tempête d'images ; chaque page était comme un bouclier d'argent, frappé du soleil et qui aurait sonné sous le rayon intense : un vrai bouclier de Memnon ! Jamais œil de lecteur ne vit défiler pareille énumération d'animaux bizarres, de bêtes apocalyptiques à dérouter les zoologistes les plus sûrs. Ce fut le sabbat du style ! Pour ce que cela voulait dire, je n'en sais absolument rien ; mais, à peine échappée du collège, exténuée d'avoir fait si longtemps maigre avec Boileau, mon imagination devait se jeter avidement sur ces abondances. Quelle riche, quelle exubérante nature du poète, me disais-je ! Hélas ! depuis, j'ai réfléchi, et je ne vois aujourd'hui dans la fougueuse Tentation de saint Antoine, que l'effort d'un esprit patient. J'avais pris, pour le mouvement, la convulsion douloureuse qui n'en est que la grimace. Le torrent irrésistible ne me paraît plus qu'un torrent artificiel, apporté seau à seau, goutte à goutte, péniblement, avec bien des sueurs et un travail haletant, dans un bassinet de jardin : le bassinet rempli, on a retiré la bonde et tout lâché ! en criant avec orgueil : Voyez le beau torrent ! - Le beau torrent est imité, malheureusement ; cette fougue est laborieuse, La Tentation de saint Antoine se réduit à un exercice, à une « répétition » de style.

Reste à savoir s'il ne vaudrait pas mieux s'assouplir dans le cabinet solitaire, après avoir eu soin de tirer la targette, que de s'en aller ainsi s'essayer en plein Paris et prendre son trapèze entre les tours de Notre-Dame.

Cependant, quelques complaisants feignent de voir (dans cette Tentation de saint Antoine) M. Gustave Flaubert emporté par son imagination. Il s'est répandu naturellement, fatalement, il a débordé avec la naïveté du Nil. Cette abondance, disent-ils, cette violence prodigue ne laissaient pas que d'inquiéter les amis de l'auteur, gens économes. M. Flaubert devait songer à se régler, à s'assagir un peu ; et on lui prescrivit Madame Bovary comme une tisane calmante. Telle est, du moins, la légende contée au public par les critiques bien informés et qui savent garder leur sérieux. Pour moi, je reste convaincu que M. Flaubert est nativement froid et n'a nul besoin d'être calmé.

Aussi, ne puis-je voir entre La Tentation de saint Antoine et Madame Bovary « un abîme », comme ils disent. Les sujets diffèrent singulièrement, ils sont à cent lieues l'un de l'autre, qui le conteste ? Mais ce n'est là qu'une diversité tout extérieure et sans grande importance ; l'important est d'examiner si le procédé est autre, si ce n'est pas la même plume qui a écrit, le même esprit qui a dicté. Eh ! bien, M. Flaubert n'a pas changé, il n'y a pas « d'abîme » : Madame Bovary est avant tout une œuvre de patience, comme le fut La Tentation de saint Antoine, comme le sera Salammbô. La patience ! tout M. Flaubert tient dans ce mot.

Et, d'ailleurs, comment croire que Madame Bovary ait été comme un morceau de glace appliqué sur l'imagination congestionnée de M. Flaubert ? Je consulte les dates, et je vois que les deux ouvrages (dont l'un est une œuvre) ont dû être composés côte à côte, sur la même douzaine de plumes ; car Madame Bovary, qui a coûté six ans de travail à M. Flaubert, parut en 1857, et La Tentation de saint Antoine en 1856.

« Dont l'un, Madame Bovary, est une œuvre. » C'est une œuvre, en effet, que ce livre curieux, minutieux, accablant, où l'accumulation de détails arrive à figurer l'ensemble, où la patience arrive presque à figurer l'invention. Comment, ayant bien plus de volonté que de génie, M. Flaubert écrivit-il une œuvre ? C'est qu'il avait vu Mme Bovary, née Emma Rouault. Il l'a coudoyée dans la vie réelle, il l'a suivie, poursuivie, pas une de ces démarches ne lui a échappé. Il l'a, protégé par l'ombre, attendue à la porte de M. L'Heureux ; il l'a surprise, se dérobant au fond de ce fiacre mystérieux où Léon s'ennuie déjà, et dont les stores de calicot bleu les gardaient contre la pudeur publique, voiles ridicules et bénis du temple de l'adultère moderne dans les grandes villes. Point de lassitude, rien d'omis. Tout est noté au fur et à mesure, les moindres mouvements, les troubles du visage et ceux de la toilette... Et enfin, quand il a suffisamment verbalisé, que les documents accusateurs au complet sont classés dans un bon ordre, il l'en accable, il l'en écrase ! il nous livre, furieuse et frémissante, cette provinciale hystérique saturée de jouissances et toujours affamée cependant !

Nous nous doutions bien de quelque chose, mais certains points nous demeuraient obscurs, nous ne savions pas au juste ce qu'était Mme Bovary. À vrai dire, il nous la révéla. La grande valeur du roman est dans ce personnage : M. Homais, Rodolphe Boulanger, Léon, le Comice agricole, ces êtres et ces choses, odieux ou ridicules, nous les connaissions déjà, nous les avions rencontrés dans bien des livres, dans de simples croquis même, dans des articles de genre ; nous en avions la perception entière, sur eux M. Flaubert ne nous apprenait rien : et nous montrer ce que nous savons, ce n'est pas faire œuvre virile. Mais, ce que nous soupçonnons à peine, ce que nous entrevoyons vaguement, le traduire à nos yeux d'une façon nette, l'éclairer pleinement, faire enfin que les autres voient, les aider, leur ajouter, les compléter, cela est véritablement fort ! Voilà la grande valeur du personnage de Mme Bovary.

Madame Bovary est donc une œuvre remarquable. Est-ce une œuvre belle ? Devrons-nous saluer en M. Flaubert un créateur ? Je ne le crois pas. Certes, et l'on ne saurait trop le redire, il a fait preuve, dans ce roman, d'une vigueur, d'une âpreté d'observation peu communes, d'une faculté de déduction très sûre, d'une incroyable volonté d'intelligence. Mais il n'a pas la vue d'en haut, le vol de l'esprit, le mens divinior ! On sent perpétuellement l'effort et la tension ; il manque à M. Flaubert cette aisance suprême qui est le signe des vraiment grands. Encore une fois, Madame Bovary n'est donc pas une œuvre belle, ce n'est qu'une œuvre forte, mais si fortes que plusieurs s'y sont trompés et l'ont déclarée belle : comme si la patience pouvait avoir ses chefs-d'œuvre, de même que le génie ! Est-ce que, s'il n'avait pas réellement vu Mme Bovary, M. Flaubert aurait pu composer ce personnage ? Salammbô ne prouve que trop le contraire.

Qu'est-ce que Salammbô ?

Un épisode historique ? le récit détaillé de la guerre des Mercenaires contre Carthage ? Mais, sur cet épisode, il existe à peine quelques renseignements très secs, très nus, très brefs, fournis par Polybe, l'impassible Polybe. Il se commit, de part et d'autre, de terribles cruautés, si terribles que l'Antiquité épouvantée marqua cette guerre au nom de guerre inexpiable ! Mais quelles furent ces cruautés, que se fit-il d'inexpiable ? Nul détail, aucune lueur, tout reste dans le vague. L'histoire veut des certitudes, et nous sommes réduits à conjecturer ! Et, du reste, si peu que lui offrit Polybe, M. Gustave Flaubert ne l'a pas accepté, ce qui prouve bien qu'il n'a pas songé à écrire une histoire : ainsi, dans l'ancien, le grec Spendius nous est présenté comme un brave et habile soldat, se battant bien, commandant mieux ; et, lui, le moderne, il nous le donne comme un être bas, rusé (mais point dans les choses militaires), peureux, ayant fait jadis commerce de courtisanes, plaisant d'ailleurs et même bouffon, une sorte de Sinon ou de Thersite. M. Flaubert n'a pas écrit une histoire. Peut-être un roman historique ? Mais le roman historique, c'est la représentation du côté pittoresque, légendaire, familier, de l'histoire ; c'est le tableau de genre faisant pendant au tableau de batailles ; ce sont les mœurs, déduites des événements. La tradition écrite et, à son défaut, la tradition parlée, voilà le sol où il pousse. Ici, le sol manque : et il ne peut pousser en l'air ! Est-ce une restitution archéologique ! Mais on dispute encore sur l'emplacement où s'élevait Carthage ! qui dirait quels furent ses temples, ses statues, ses maisons ? Quelle indication subsiste ? Qu'est-ce donc que Salammbô ? une chose qu'on n'avait jamais vue : De l'imagination scientifique.

Nul sujet d'ailleurs, autant que celui-ci, ne devait solliciter M. Flaubert qui unit à la rage du raffinement la rage de la description, cette rage froide. Et d'abord, ce mot « guerre inexpiable » lui ouvre à l'infini le champ des cruautés inouïes, des supplices savants, des sacrifices exceptionnels réclamés par les divinités sanguinaires de l'Orient. Les détails abonderont sous sa plume, autorisée à toutes les recherches de l'imagination par ces mots trois fois heureux : guerre inexpiable ! Il ne sait guère, il est vrai, il ne peut savoir de quelles façons particulières les Carthaginois tourmentaient les Mercenaires, et les Mercenaires les Carthaginois : la férocité locale lui échappe, mais qu'importe ? N'a-t-il pas étudié à fond et ne connaît-il pas admirablement les tortures infligées par la Rome impériale aux premiers chrétiens, et par les Japonais, les Tibétains, les Chinois aux derniers envoyés du Christ ? Tout ce qu'on a semé çà et là de détails épouvantables, il le ramassera, il le combinera, il en fera le suprême compendium de la férocité ! Les Indiens fanatiques se jettent à plat ventre sous le char où l'on promène leurs dieux et se font pieusement scier le col par la roue, pour apaiser le ciel irrité ; M. Flaubert, qui ne tient pas toujours à passer pour un simple plagiaire et qui veut avoir de l'imagination, jettera dans le ventre-fournaise de Moloch les enfants des Carthaginois qui demandent contre les Mercenaires l'alliance de la divinité. Nous retrouverons dans Salammbô tout ce que nous avons lu d'épouvantable dans les romans, les histoires : les fronts scalpés, les nez fendus, les membres cloués sur la croix, les dents et les ongles arrachés, les yeux crevés, les aiguilles rougies qui font grésiller les plaies à vif... Rien ne manque de ce qui pourrait nous soulever, - si nous nous le rappelions !

Ce n'est pas encore assez d'horreur. Guerre inexpiable ! C'est bien, les hommes commettent des abominations, - mais la nature est cruelle aussi : il la faut mettre à contribution, il ne faut pas oublier que nous sommes à Carthage, en Afrique, sous un ciel magnifique et morne, écrasant et souriant, qui verse de son azur les fièvres, les pestes, les fléaux, toutes les épidémies énormes, tout ce qui verdit l'homme, le pourrit, le décompose : Africa portentosa [« L'Afrique portenteuse »]. Et voilà qu'on voit passer sans cesse à travers le roman le hideux suffète Hannon, forcé, pour résister à ses ulcères, d'avaler une pharmacie par jour, car il n'est qu'infection et purulence ; sa chair pend par lambeaux et s'effiloche sur les chemins malgré les bandelettes qui l'emmaillotent et tentent vainement de la retenir. Partout Hannon se répand. Il s'essuie à chaque page du volume. L'horreur croît de plus en plus, et M. Flaubert, qui est patient et qui aime éterniser les descriptions, sourit. Patiens quia aeternus [Il (Dieu) est patient parce qu'il est éternel, Saint Augustin ].

On s'aperçoit assez que M. Flaubert a le goût de l'exagération et de l'accumulation. Lisez ses descriptions de Carthage (il y en a plusieurs) : de même qu'il rassemble, de côtés et d'autres, tout ce qu'on a écrit sur les supplices, il réunit, pour reconstruire sa Carthage, tout ce que les livres sacrés ou profanes ont dit des villes d'Orient, et particulièrement des villes égyptiennes. Et il outre encore l'architecture orientale déjà si énorme ! Ses maisons sont des Babels, je ne vois pas la fin de la terrasse haute du palais Barca. M. Flaubert ne regarde rien qu'à travers un stéréoscope. Quant à nous donner une idée de ce que furent Carthage et son génie, de l'immense mouvement de commerce qui se faisait au-dedans d'elle et au-dehors, nulle préoccupation ; à peine un entretien d'affaires, fort sec et très obscur, entre Hamilcar et son intendant, touchant les transactions faites en l'absence du général. Changez quelques dénominations de monnaies, et vous aurez la scène de comptes - de Notre-Dame de Paris - entre Olivier Le Daim et Louis XI (avec M. Victor Hugo en moins et M. Flaubert en plus), c'est le même dessein.

Quant à l'action, au drame, à l'élément humain qui doit entrer dans la composition du roman, M. Flaubert y a-t-il songé ? Il n'y paraît guère. Il a fait semblant tout au plus, parce que, en somme, un roman ne peut absolument se passer de personnages. Quelle pauvre affabulation ! Elle a traîné partout, cette histoire du « misérable qui aime la fille de son ennemi mortel ». Il est, d'ailleurs, juste de le reconnaître, M. Flaubert n'accorde pas à cette donnée vieille et ressassée plus d'importance et de développement qu'elle n'en mérite...

Connaissez-vous une fine satire de Charles Monselet intitulée le Vaudeville du crocodile où M. Théophile Gautier est pris à partie, et quelques autres impassibles, dont justement M. Gustave Flaubert ?

« M. THÉOPHILE GAUTIER : ... Dans un vaudeville égyptien, il ne doit y avoir ni hommes ni femmes, l'être humain gâte le paysage... Il coupe désagréablement les lignes et il altère la suavité des horizons. L'homme est de trop dans la nature. M. G. FLAUBERT : Parbleu ! M. THÉOPHILE GAUTIER : Au théâtre également. Il empêche de voir les toiles de fond... »

M. G. Flaubert entend le roman carthaginois comme M. Théophile Gautier entend le vaudeville égyptien. Dans Salammbô, comme l'homme « pourrait empêcher de voir la toile de fond », on le rejette derrière le décor. Quelquefois on le hasarde sur la scène, mais si gauchement que nous ne pouvons le prendre pour un acteur, mais pour un machiniste qui vient, dans l'entracte, avec toutes sortes de timidités grotesques, assurer un portant ou balayer le plancher. M. Flaubert est avare de ses personnages, il les montre rarement, comme si cette exhibition le contrariait, mais en revanche, il les fait énormes (ce qui ne veut pas dire grands), c'est une manière de compensation. Mâtho est un éléphant amoureux. Quand il ne fait pas énorme, M. Flaubert ne fait même pas petit : Narr'Havas n'a pas plus de consistance qu'une ombre... À voir ce capitaine numide, on dirait une ombre qui porte une armure.

Pour Salammbô, la fille d'Hamilcar, qui vit, - non elle ne vit pas, - qui se dodeline hiératiquement entre une nourrice stupide et un serpent python, il y a un moment où l'on croit qu'elle va s'animer et, du même coup, animer le roman. C'est lorsqu'elle va trouver Mâtho dans sa tente et, à l'exemple de la Judith biblique, se donne à lui pour reprendre le zaïmph. Erreur ! rien ne bouge, rien ne dérange les plis roides du roman : Salammbô reste la Velléda effacée des premières pages. Et, plus tard, à la vue de Mâtho vaincu, supplicié et mourant, de Mâtho qu'elle aime et qu'elle perd du même coup, s'échappera-t-il un cri de sa poitrine, un cri de passion ou seulement de pitié ? Non, elle se contente de mourir à l'antique ! Ce n'est pas une femme, c'est une forme drapée qui s'affaisse, « la tête en arrière, blême, roidie, les lèvres ouvertes, et les cheveux dénoués pendant jusqu'à terre ».

La description matérielle, et toujours cela, et rien que cela. Une émotion immense passe dans une âme et la foudroie : M. Flaubert s'ingénie à rendre artistement le trouble extérieur produit dans les vêtements et dans la coiffure ! L'âme, allons-donc ! une attitude, à la bonne heure ; car l'âme n'existe pas par elle-même !

Ainsi M. Flaubert nous aura présenté les plus épouvantables spectacles, les plus douloureux, les plus dramatiques : les mères poussant elles-mêmes leurs enfants aux bûchers pour apaiser Moloch irrité ; - il nous aura parlé de l'amour qui désespère (Mâtho), la chose la plus lamentable qu'il y ait dans l'âme humaine, et il ne nous aura pas touchés, il ne nous aura même pas fait frémir. Il nous glace, artistement, et nous disons, aussi tranquillement qu'il écrit : Que voilà un passage bien fait !

Salammbô, c'est le triomphe de l'immobilité.

Je sais des gens qui se plaisent à cette immobilité et qui l'acclament : ils trouvent cela « plein de grandeur ». Ce sont les mêmes qui déclarent M. Leconte de Lisle un grand poète. Il y a bien des rapports entre l'auteur des Poèmes antiques et des Poésies barbares et l'auteur de Salammbô, ces deux Molochs de patience qui nous impatientent si fort.

La seule valeur de Salammbô est dans certaines descriptions : et il ne s'agit pas ici des batailles, où l'on relève quelques détails vraiment achevés, mais dont l'ensemble me paraît laborieux, lourd et confus : j'ai en vue les paysages. Rien d'étonnant que Salammbô se recommande surtout par le paysage. M. Flaubert n'est point un créateur, un inventeur ; pour rendre, il a besoin de voir réellement ; et, de tout son livre, il n'a pu voir que le soleil, les arbres, les nuits, la nature africaine ; le reste est évanoui à jamais, et il n'a pas l'intuition qui ressuscite !

C'est un artiste qui s'en va par la campagne avec son parapluie et sa boîte à couleurs, et qui reproduit ce qui est devant lui, devant son œil physique. Il a bien « l'œil du peintre », comme on dit ; aucun détail, aucun effet partiel ne lui échappe, il finit le morceau ; mais saisit-il l'ensemble, sait-il composer ce qui demande plus que le regard juste et net, ce qui exige une opération intellectuelle ? Non, tout y est, et il manque pourtant quelque chose, c'est que tout y est trop. Certains détails qu'il devrait indiquer à peine, atténuer, il les accuse avec un relief inconcevable, le brin d'herbe a l'importance du chêne ; « chaque objet vient jaillir au premier plan et tirer le regard », c'est M. Sainte-Beuve qui l'a dit. Beaucoup d'étude, mais je ne vois pas le tableau. Il n'a pas, comme M. Victor Hugo, de ces mots dominateurs qui commandent une page entière ; il lui manque le trait de lumière qui traverse les tableaux de Rembrandt. Il est brillant à la manière de ces appareils électriques, dont on fit l'année dernière un si triste essai sur nos places publiques et qui nous éblouissaient, mais ne nous éclairaient pas.

Pour préciser ce que M. Flaubert est comme descripteur, il faut répéter ce que nous avons dit plus haut : il est curieux, soigneux, patient ; mais de création et de génie, pas l'ombre. Il ne voit pas d'en haut, il ne voit pas d'un coup, il voit à mesure. Et ce qu'il est comme descripteur, il l'est comme écrivain. Personne, plus que lui, ne possède l'érudition de notre langue ; il a dans la tête tout le dictionnaire français et probablement d'autres encore. Il sait les termes qui fixent l'idée fortement, rien ne flotte dans l'expression, tout est arrêté, trop arrêté : le mot est toujours intense. Il n'a pas le don, la fée du style français n'a pas touché son berceau ! On sent l'effort et la fatigue à chacune de ces phrases si bien faites : faites est le mot, aucune ne coule de source. Montrez-moi dans Salammbô, dans Madame Bovary, une page, une seule, qui soit vraiment belle, où le mouvement et la vie, le tour imprévu, original, se rencontrent ! Je vous en défie. L'effort, toujours l'effort : pas une ligne qui ne soit une construction pénible ; chaque substantif, chaque épithète est comme une lourde pierre apportée sur l'échafaud par le manœuvre courbé.

Une autre comparaison. Vous savez ces « pièces montées » qui dominent au milieu des grands repas bourgeois ; ce nougat aux étages superposés à l'infini paraît miraculeusement équilibré, l'on admire qu'il ne s'écroule point, on oserait à peine respirer ! Et pourtant, de la pointe du couteau, vous pouvez enlever certaines parties et même attaquer la base, sans que l'ensemble bouge et soit compromis. Ainsi pour le style de M. Flaubert ; il est monté et peut se démonter. Et même avec un peu d'attention, on reconnaîtrait que certaines phrases ont été intercalées après coup, et des morceaux entiers rapportés.

De là une affreuse uniformité, un ennui accablant. Mais en notre époque raffinée, qui a remplacé les beaux vers par les vers bien faits, le style machiné, aux jointures visibles, ne déplaît pas à certaines gens qui aiment pénétrer, en toutes choses, les coulisses et même les dessous. Moi, comme les autres, je ne m'en cacherai point, j'ai goûté à lire plusieurs pages de Salammbô les plaisirs d'une curiosité dépravée. Pensée attristante ! Les jeunes hommes de lettres sont à genoux devant cette littérature : ils veulent aussi devenir très forts ! Ils rêvent l'immobilité du style, la ligne absolue, comme ils disent ; ils ont cette ambition de donner à l'agile, à l'impatiente langue française, la roideur des attitudes hiératiques. Et parmi ceux-là, il en est de nés avec une tournure d'esprit très vive ; les malheureux !

Notre génération aurait grand besoin d'être remise à Diderot ; car elle n'a ni la grâce, ni la souplesse, ni la légèreté, ni le mouvement, rien de ce qui fait l'éternel honneur des lettres françaises : la Littérature se meurt de perfection.

Un mot encore. Je rends un respectueux hommage à la conscience littéraire de M. Gustave Flaubert. Lorsque tant d'autres se hâtent vers les éditeurs, il a mis, lui, six ans à composer Salammbô ... Je regrette que, outre les six ans, il n'y ait pas mis un peu de génie...

Article repris par l'auteur, avec des modifications et des notes, dans Nos gens de Lettres. Leur caractère et leurs œuvres, Paris, Librairie de Achille Faure, 1864, p. 55-71. Information et document communiqués par Éric Walbecq.
[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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