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Édouard FOURNIER
La Patrie, 12 janvier 1863

Salammbô, par M. Gustave Flaubert

On parle trop de ce livre, depuis tantôt deux mois, pour que nous n'en parlions pas. Disons donc aussi notre mot, bien qu'il nous répugne de le dire. Nous n'aimons pas, en effet, et notre retard est ici une preuve de notre peine à parler en pareille occasion, nous n'aimons pas à faire la critique sévère de livres où le travail, toujours respectable, perd la meilleure part de son mérite trop évident et incontesté, par l'emploi malencontreux que l'auteur en a fait. Il nous fâche d'avoir à dire à un esprit laborieux, après avoir mesuré l'importance et la fatigue de la plus longue de ses tâches : Vous n'avez pris tant de peine que pour vous tromper beaucoup, et nous tromper un peu. Or, c'est pourtant ce qu'en conscience on est obligé de dire à M. Flaubert, malgré le respect mêlé de stupeur somnolente dont on est saisi, au sortir du labyrinthe bruyant et désert, peuplé de statues d'airain, mais sans une âme humaine, qu'il appelle son roman, et que quelques-uns ont appelé son épopée !

Un roman, ce livre où, je le répète, il n'y a pas une vraie créature humaine, en chair, en os, et surtout en âme, si je puis ainsi parler ; où tout est fourbi et ciselé, mais où rien n'est vivant ; où tout reluit et résonne, mais dans l'immobilité d'un monde sans cœur ; où tout est bruit sans vibration réelle, où tout est éclat sans vraie lumière ! Poème épique, ce volume, où manque tout ce qui fait l'âme des épopées, la lutte des hommes et des dieux, où l'on ne trouve pas plus de dieux réels que d'hommes vrais !

Un poème épique, ce pêle-mêle de mythologies, cette Babel d'archéologies, ce cliquetis d'horreurs, ce bric-à-brac de monstruosités où se multiplient les morts atroces ou immondes, sans qu'il vous soit une seule fois donné de vous rafraîchir dans le courant d'une vie pure et sereine ! Un poème épique, cette corbeille de rognures, comme eût dit Nodier avec trop de politesse, ce ramassis d'antiquités hybrides, maladroitement agencées ensemble, qui en se remuant produirait le même bruit que le squelette d'un museum si un peu de vent passait pour l'agiter ! Fi donc, quelle dérision !

Qu'on nous ramène bien vite, si c'est là une épopée, je ne dis pas au Télémaque, ce frais et souriant chef-d'œuvre qui ne prétend pas à être trop antique, de peur d'être trop païen, et dans lequel le voile d'une mythologie spirituellement artificielle se laisse doucement soulever par le souffle de l'idée chrétienne ; je ne dis pas non plus aux Martyrs, de Chateaubriand, cette grande œuvre où tant d'âme rayonne, où tant de foi resplendit, où s'étale tant de véritable magnificence d'histoire et de poésie, de passion et de style ; mais tout simplement au Sethos, de l'abbé Terrasson ou bien encore au Joseph, de Bitaubé.

C'est insipide et plat, soit ! Mais après s'être traîné dans les sentiers sablonneux et sous l'aride atmosphère de cette Salammbô trop carthaginoise pour l'être assez, après s'être déchiré aux ronces de ce style de cuivre, après s'être laissé contusionner par le frottement de ces êtres-statues, dans un pêle-mêle d'or et d'airain, d'ivoire et de marbre, dans un gâchis où se fusionnent toutes les mythologies et toutes les cuisines de l'antiquité, je réponds que l'accessible platitude du Séthos serait un véritable délassement, et l'onctueuse insipidité de Bitaubé un rafraîchissement.

Je ne les ai pas relus, mais je me suis donné un plaisir pareil ; j'ai repris l'Histoire ancienne de Rollin, à l'endroit où il est parlé de la guerre de Libye ou contre les mercenaires dont le récit, fait d'après Polybe, est le résumé limpide de cette Salammbô ; je suis aussi retourné à Cornelius Nepos, autre source incolore et classique de cet ouvrage au romantisme extravagant, et je ne puis vous dire quelle satisfaction j'ai ressentie, quel soulagement et quelle béatitude à me retrouver dans l'humble lumière d'un récit sans effet, et volontiers plat, pourvu qu'il fût simple et vrai. Il me semblait boire de l'eau claire après du vitriol.

Salammbô m'avait perdu dans une rhétorique insensée, où l'on n'a souci que des sons et des couleurs, où l'on a des sens et pas de sens, où l'on empêche de voir à force de vouloir montrer ; où la plume dédaigne d'écrire, tant elle est désireuse de peindre. Le bon Rollin me remettait, lui, au petit courant de la rhétorique simple, facile et bon enfant, qui dit, un peu naïvement peut-être, ce qu'elle veut dire, mais le dit au moins ; qui ne supprime pas les transitions, croyant qu'elles sont indispensables à l'histoire, et même assez nécessaires au roman ; qui n'abuse pas des mots écorchés du latin ou du grec, et qui trouverait enfin qu'en écrivant des phrases comme celle-ci, déjà signalée par quelqu'un, entre une foule d'autres de Salammbô : « Dans la quatrième dilochie de la douzième syntagme trois phalagangites, etc. » on tombe à plat dans le prétendu ridicule des gens dont le français se traduit plus difficilement que du grec ; qui disent : odontalgie pour mal de dents, et coryza pour rhume de cerveau.

Avec Cornelius Nepos je redescendais davantage encore et ne m'en plaignais pas, tant les raboteux volcanisés du roman de M. Flaubert m'avaient rendu la montée difficile ; je me retrouvais en cinquième, et, je le répète, je n'avais pas honte de recommencer ainsi mes classes, tant sont mauvaises celles que nous fait faire cette littérature à la Salammbô, ce mélange hurlant du roman et de l'archéologie, d'où le bon style français est banni, comme détail trop moderne ; où le roman ne tient à l'archéologie que par l'ennui et l'archéologie au roman que par l'invention. Ce qui manque d'imagination dans l'un se retrouve amplement chez l'autre. Comme romancier M. Flaubert n'invente guère, mais comme érudit, ainsi que nous le ferons voir, il se dédommage.

La lecture de Cornelius Nepos ne nous fut pas seulement rafraîchissante par sa limpide platitude, mais profitable aussi par tout ce qu'elle nous remit doucement en mémoire au sujet d'Amilcar, le père de Salammbô, et au sujet de son fils Annibal. Une scène nous frappa surtout, c'est celle de ce serment de haine qu'Amilcar fit jurer à son fils contre Rome, et dont Annibal, retiré chez Antiochus, faisait si fièrement le récit : « Amilcar, dit Plutarque, contraignit Annibal, encore jeune enfant, de s'obliger par serment en un sacrifice qu'il fit qu'aussitôt que l'âge le permettrait, il se montrerait être ennemi aux Romains. La mémoire et recordation des quelles choses se représentait incessamment aux yeux du jouvenceau, comme une idée de la haine paternelle et le pressait toujours de chercher moyen pour pouvoir ruiner l'empire romain. »

Il y avait là certainement, pour un écrivain à effet comme M. Flaubert, un beau chapitre à écrire ou plutôt à peindre. Il l'a dédaigné pourtant. Annibal, chez lui, n'est qu'un gamin rageur et crépu, auquel Amilcar, sommé de payer la dîme de sang que lui demande Moloch, substitue le fils d'un esclave.

Dans ce roman, dont son enfance eût dû remplir une partie, Annibal ne paraît que pour disparaître. Le futur grand homme est tout à fait oublié. Mais que n'oublie pas M. Flaubert ! À peine a-t-il l'air de savoir que Rome et Carthage ont été en guerre, et qu'à l'époque dont il parle, la grande inimitié a commencé entre les deux rivales pour ne plus s'éteindre.

C'est cette haine, déjà si grande à sa naissance, qu'il eût été bon de nous faire voir. Mais il faut un cœur et non des sens pour bien peindre la haine comme pour peindre l'amour, et M. Flaubert le matérialiste ne connaît le cœur qu'à l'état de viscère. Il n'est pas moins curieux toutefois que Rome soit presque absente d'un livre sur Carthage !

S'il ne prend pas à l'histoire ce qui pourrait l'enrichir lui-même, M. Flaubert, en revanche, n'est pas avare envers cette prodigue dédaignée d'une foule de choses, dont elle s'était passé jusqu'ici et qu'elle n'enviait guère. Dans son amour du hideux et de l'épouvantable, il lui prête par exemple des monstruosités qu'elle n'a pas connues, et que nous ne demandions pas à connaître. Carthage, à l'époque choisie pour cette Salammbô, avait un suffète du nom d'Hannon, assez insignifiant et difficile à colorer même dans un roman de haut style. Pour accentuer sa physionomie, qu'a fait M. Flaubert ? Il l'a gratifié d'un épouvantable éléphantiasis, qui fait de ce malheureux suffète le plus beau cas de lépreux connu. Nous avons ainsi une variété de magistrat carthaginois fort curieuse, mais de difficile approche, il faut le dire ; et de là découlent toutes sortes de particularités pharmaceutiques et thérapeutiques, et je ne sais quelle purulence de détails qui peuvent mettre en joie l'apothicaire de Mme Bovary, mais qui sont d'un vilain ragoût pour quiconque n'est pas artiste en roman médical.

C'est pourtant là que M. Flaubert triomphe surtout. Un si beau malade, une lèpre qui se présente si bien, et qu'on soigne avec de si merveilleux remèdes : des bains de sang humain, sur lesquels surnagent les têtes des victimes, comme sur une soupe à la tortue ! Quel régal ! On s'en délecte chez M. Flaubert, mais chez d'autres, et nous en sommes, on s'en dégoûte.

Nous examinerons la prochaine fois quelle est la valeur archéologique de ce roman d'archéologie, et nous essayerons de prouver que, dans sa reconstruction de Carthage, où tout lui manquait, M. Flaubert, prenant à droite et à gauche dans les autres antiquités, a fait de la devise de Bilboquet : « Ceci doit être à nous », sa formule la plus savante.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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