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Édouard FOURNIER
La Patrie, 19 janvier 1863

Salammbô, par M. Gustave Flaubert

Dans les premières éditions que M. de Chateaubriand donna de ses Martyrs, il ne mit aucune note, ni au bas de ses pages, ni à la fin des volumes. On l'y avait engagé, lui-même s'était dit : « Peu de livres seraient plus susceptibles d'annotations » ; et toutefois il avait résisté, soit paresse, soit dédain, et par ce sentiment de l'écrivain sûr de lui-même qui, ayant conscience qu'il dit vrai, ne veut pas prendre la peine de donner les preuves des vérités qu'il avance.

Les critiques survinrent, qui ne crurent pas sur parole et qui se mirent à crier sur tous les tons : « Fausse antiquité ! faux christianisme ! fausse histoire ! rien de vrai dans tout cela ! Le romancier perce partout, le bon archéologue, le bon historien nulle part. » M. de Chateaubriand alors s'exécuta. La troisième édition de son livre parut avec les notes qu'il tenait en réserve, et qui, sur ce point du moins, devaient facilement réduire la critique au silence. Tout l'y avait obligé, même le succès dont il avait douté d'abord. « Avant de grossir les volumes, avait-il écrit, il faut savoir si mon livre sera lu, et si le public ne le trouvera pas déjà trop long. » Or, le livre avait été avidement lu, le public ne l'avait pas trouvé trop long dans aucune partie, et il pouvait par conséquent se grossir sans danger. La vérité du reste ne fait jamais longueur ; elle s'étala dans ces notes ajoutées avec un luxe de preuves qui, je le répète, ne laissa plus le moindre prétexte aux incrédulités malveillantes.

La critique fut muette et l'auteur triomphant. « Le lecteur, fut-il alors en droit d'écrire à la fin des notes de son livre VIe, consacré à la lutte des Romains et des barbares, peut maintenant se rendre compte du plaisir que peut lui faire ce combat des Francs et des Romains. Ceux qui parcourent en quelques heures, ajouta-t-il, un ouvrage en apparence de pure imagination, ne se doutent pas du temps et de la peine qu'il a coûtés à l'auteur, quand il est fait comme il doit l'être, c'est-à-dire en conscience. Virgile employa un grand nombre d'années à rassembler les matériaux de L'É néide, et il trouvait encore qu'il n'avait pas assez lu (voyez Macrobe). Aujourd'hui on écrit lorsqu'on sait à peine sa langue, et qu'on ignore presque tout. Je me serais bien gardé de montrer le fond de mon travail, si je n'y avais été forcé par la dérision de la critique. Dans ce combat des Francs où l'on n'a vu qu'une description brillante, on saura maintenant qu'il n'y aura pas un seul mot qu'on ne puisse retenir, comme un fait historique. »

M. Gustave Flaubert, - qui, lui aussi, attend sans doute la troisième ou quatrième édition de son livre pour donner sa note, - aurait-il le droit d'écrire la même chose à propos des nombreux combats dont son roman carthaginois est encombré, et qui sont plutôt des mêlées de mots et d'épithètes que des batailles de gens ? Beaucoup disent non ; nous serons moins sévère. Après avoir relu ce qui a été écrit sur les plus importants et les plus curieux de ces combats, si inattendus dans un roman, notamment sur la bataille de Macar, nous croyons pouvoir dire que pour le fond au moins, ce qui s'y trouve décrit, est vrai. Resterait à contrôler les détails. Nous ne nous y risquerons pas. Ils sont trop touffus, trop techniques, trop savamment obscurs, et nous ne sommes pas un si grand général d'armée que M. Flaubert.

Pour expliquer Polybe, ce grand historien de la guerre, dont le plus grand guerrier de l'histoire désira si ardemment et si inutilement relire les récits dans son exil de Ste-Hélène, il ne fallut pas moins que toute la capacité militaire du chevalier Folard. Pour expliquer M. Flaubert, pour commenter et rendre claire sa belliqueuse et stratégique Salammbô, le chevalier Folard et M. de Guibert, Ternay et Puységur, Jomini et Rogniat, d'Ecrammerville et Carrion-Nisas, Dekker et Rémond, en un mot tous les habiles de la tactique et tous les artistes en stratégie ne suffiraient peut-être pas. Les combinaisons du nouveau général carthaginois leur échapperaient et ils perdraient leur science à vouloir élucider celle qu'il déploie aussi bien à Macar que dans le défilé de la Hache et au siège de Carthage pour l'attaque et pour la défense. N'est-ce pas admirable, mais n'est-il pas surtout curieux de voir que le livre, pour lequel ces commentaires de tacticien seraient indispensables, est un roman, et que ce roman est le frère cadet de Madame Bovary ?

Après la question de la guerre s'en trouve une autre non moins inattendue, en un pareil livre, et qui s'y étale aussi ténébreuse ; c'est la question des mythologies. M. Flaubert, sous prétexte qu'on ne sait pas au juste quelle était la véritable religion des Carthaginois, fait pratiquer par sa Carthaginoise Salammbô à peu près tous les cultes de l'antiquité orientale. Dans le nombre, le vrai doit se trouver, qu'on le cherche.

« Ô Rabetna ! s'écrie Salammbô en ses litanies polyglottes, ô Baalet !... Tanit !... Anaïtis ! Astarté ! Decerto ! Astoreth ! Mylitta ! Athara ! Elissa ! Tiratha ! etc. » Voilà certes bien des dieux et bien des déesses, et à première vue on s'étonne qu'un peuple aussi bon calculateur, et partant aussi économe de son temps et de son argent que devait l'être le peuple trafiquant de Carthage, se fût donné le luxe, toujours coûteux, d'un si grand nombre d'idoles. Examinons-les l'une après l'autre, tout s'expliquera.

Nous verrons qu'en somme Carthage n'était pas aussi abondamment pourvue de divinités, et que si Salammbô en adorait autant, c'était par fantaisie particulière, par manie de religion. Il lui fallait des dieux de tous pays, et je suppose que les pilotes de son père Amilcar, revenant des contrées lointaines, lui apportaient chaque fois une petite idole de plus. Mylitta lui avait été sans doute apportée ainsi des pays assyriens, car on ne l'adorait pas ailleurs. Demandez à M. Maury, qui nous a donné une si belle histoire des Religions de l'antiquité.

Anaïtis venait à peu près des mêmes contrées ; c'était une déesse médique, et Salammbô, la Carthaginoise, n'avait pu la connaître encore une fois que par suite de sa manie, et comme collectionneuse de religions. Decerto, la déesse poisson, était la Vénus des Syriens. On l'adorait dans Ascalon, mais à Carthage ? rien ne le prouve, quoi qu'en dise M. Flaubert. Sa dévote mythologique, la maniaque Salammbô, ne se contente pas d'adorer les dieux qui ne sont pas de son pays, elle adore ceux qu'elle aime sous toutes sortes de noms différents, ce qui jette dans la litanie citée tout à l'heure de la confusion. Rabetna, par exemple, qu'elle invoque d'abord, et Tanit, à qui elle s'adresse ensuite, ne sont qu'une seule et même déesse. Il faut en dire autant d'Astarté et d'Astoreth, qui n'ont jamais été sous l'un et l'autre nom, qu'une seule et même divinité ; si bien que M. Flaubert nous disant que Salammbô adorait Astarté et Astoreth, Rabetna et Tanit, commet la même erreur qu'un Chinois qui écrirait : en France on adore Marie et la Sainte Vierge, le Christ et Jésus.

M. Flaubert aurait dû, à propos de la religion des Carthaginois, peuple trop marchand, encore une fois, et trop occupé pour beaucoup croire et beaucoup adorer, s'en tenir à Melkarth, l'hercule tyrien, qui avait en effet des temples dans Carthage ; à Eschmoûn ou Aschmoûn, l'Esculape phénicien ; à Moloch, le saturne du culte carthaginois, et surtout au dieu soleil, dont il ne nous semble pas assez parler, et qui avait à Carthage un temple si magnifique, suivant Appien. Des lames d'or le recouvraient tout entier, et la statue du dieu, tout en or pur, ne pesait pas moins de mille talents.

À propos de Moloch, on a fait à M. Flaubert quelques chicanes qui ne nous paraissent pas fondées. Tout en admettant les sacrifices humains, dont il fait un des sanglants attributs de son culte, on n'a accepté qu'avec réserve les hécatombes de jeunes enfants qu'il veut qu'on lui ait offertes en holocauste. On a nié surtout que la statue du Saturne carthaginois fût disposée comme il l'a décrite, et machinée d'une aussi terrible manière. Cette figure où l'on enfermait les victimes pour les y brûler, « appartient, a-t-on dit, à la religion gauloise, et M. Flaubert n'a aucun prétexte d'analogie à invoquer pour justifier son audacieuse transposition ». Cette fois, la critique a tort.

M. Flaubert n'invente rien ici ; il ne fait que décrire, avec l'exagération, il est vrai, qui est sa principale faculté, ce qu'on trouve indiqué dans Philon, Diodore et Lactance, dans le Traité des Superstitions par Plutarque, dans l'Apologétique de Tertullien, et même, d'après tous ces auteurs, dans ce bon Rollin lui-même, qui semble ne pas avoir trop d'indignation contre ces épouvantables sacrifices d'enfants. « C'était, dit-il, une coutume à Tyr, que, dans les grandes calamités, les rois immolassent leurs fils pour apaiser la colère des dieux... Cette coutume se conserva longtemps chez les Phéniciens... On brûlait inhumainement ces enfants en les enfermant dans une statue de Saturne qui était tout enflammée.

Pour étouffer les cris que poussaient ces malheureuses victimes, on faisait retentir pendant cette barbare cérémonie le bruit des tambours et des trompettes. Les mères se faisaient un honneur et un point de religion d'assister à ce cruel spectacle, l'œil sec et sans pousser aucun gémissement ; et s'il leur échappait quelques larmes ou quelques soupirs, le sacrifice en était moins agréable à la divinité, et elles en perdaient le fruit... Diodore rapporte un exemple de cette cruauté qui fait frémir. Dans le temps qu'Agathocle était prêt de mettre le siège devant Carthage, les habitants, se voyant réduits à la dernière extrémité, imputèrent leur malheur à la juste colère de Saturne contre eux, parce qu'au lieu d'enfants de la première qualité qu'on avait coutume de lui sacrifier, on avait mis frauduleusement à leur place des enfants d'esclaves et d'étrangers. Pour réparer cette faute, ils immolèrent à Saturne deux cents enfants des meilleures maisons de Carthage... Diodore ajoute, dit encore Rollin, qu'il y avait une statue d'airain de Saturne dont les mains étaient penchées vers la terre, de telle sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains tombait aussitôt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu. »

Or, c'est justement ce qu'on voit dans le XIIIe chapitre de M. Flaubert à travers la lentille grossissante et couleur de sang qui lui sert de lorgnon. Il n'a donc, encore une fois, rien inventé ici, et l'on a eu tort de le croire indûment en frais d'imagination lorsqu'il ne faisait dépense que de coloriage exagéré pour enluminer des faits vrais. S'il eût donné les notes que réclame chaque page, chaque ligne, chaque mot de son livre, moins fait pour le commun des lecteurs que pour les archéologues, il n'eût pas encouru ce soupçon. La critique ne se fût pas trompée en disant qu'il se trompe.

Pour une foule d'autres endroits de son livre, il en serait de même. Lorsqu'il nous détaille, avec son exubérance ordinaire, les merveilles du commerce carthaginois héritier chaque jour plus riche de Tyr et de Sidon ses aïeules, pourquoi ne nous indique-t-il point par une notule que cette description dont les incrédules s'étonnent, tant elle est éblouissante, ne fait que développer ce qu'a dit des mêmes magnificences le prophète Ezéchiel en son 25e chapitre, lorsqu'il nous décrit aussi la toilette de Salammbô ? pourquoi ne rassure-t-il pas les incrédules sur son exactitude de détails si complaisamment donnés, en citant soit Isaïe (ch. 3, verset 21), soit le Thalmud (VI, 39, 43, V, 42, VIII, 5), soit encore Tertullien où tout ce qui concerne la parure des femmes juives est délicatement esquissée ? On serait plus vivement intéressé, car on croirait davantage.

Resterait, il est vrai, un point à débattre, celui de savoir si l'habillement des Juives et celui des Carthaginoises était absolument le même ; mais M. Flaubert en cela n'aurait pas grand'peine à avoir raison. Qui pourrait d'ailleurs lui donner expressément tort ?

En somme, la vérité archéologique manque dans ce livre, bien moins que l'intérêt du roman, qui pourrait en être tout à fait absent, sans qu'il dût s'en trouver plus mal ; et les notes, partie vraiment indispensable, et seul assaisonnement capable de donner à de tels ouvrages la pointe savante, l'appât d'érudition qui les conservent et les rendent durables, y manquent beaucoup trop. Comme roman, Salammbô est un livre mort-né ; comme archéologie, si une annotation substantielle vient l'embaumer à point, c'est une œuvre durable.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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