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Victor FOURNEL
Revue de l'année, Paris, Vaton, 1863

Salammbô, par M. Gustave Flaubert

Le dernier succès, ou plutôt le dernier bruit de l'année, a été pour un roman historique : Salammbô, de M. Gustave Flaubert. L'auteur de Mme Bovary, voulant révéler son talent sous une nouvelle face, a eu l'étrange idée de choisir pour sujet la révolte des mercenaires contre Carthage, après la première guerre punique. On avait fait des romans grecs, assyriens, égyptiens ; on n'avait pas encore essayé le roman carthaginois : c'est ce qui a tenté l'ambition de M. Flaubert. La tâche était rude ; pour mieux dire, elle était impossible. Le récit de Polybe, que l'auteur a pris pour guide, ne fournit qu'un sommaire qu'il fallait d'abord animer et remplir. Mais ce qui manque surtout, ce sont les documents sur les mœurs, le culte, la législation, l'administration, les usages de la grande rivale de Rome ; la description de la ville, de ses maisons, de ses monuments, tout cet ensemble de détails intimes et minutieux dont la connaissance préalable est nécessaire au roman historique, surtout à celui qui se propose de peindre beaucoup plus que de raconter. En dehors de quelques brèves indications, qui pourraient se résumer en vingt lignes, les éléments les plus essentiels faisaient défaut à l'auteur ; il a dû suppléer à tout, et en quelque sorte créer le reste, par voie d'induction, de déduction, d'analogie et de rapprochement, - tour de force qui suppose sans doute beaucoup de patience, de sagacité et de pénétration, mais qui doit nécessairement entraîner, surtout avec la manie de description minutieuse et la rage de détails de M. Flaubert, bien des hypothèses gratuites et arbitraires, des erreurs et des anachronismes.

En principe, il faut tenir compte à l'auteur d'avoir déserté les faciles succès à la façon de Mme Bovary, et d'avoir eu le courage de tromper la curiosité de la foule, pour ne s'adresser qu'à celle des lettrés. Il ne s'est pourtant pas transformé aussi complètement qu'on pourrait croire. C'est toujours ce style laborieusement pittoresque, cet amour de l'horrible, du monstrueux et du répugnant, cette tendance à tout matérialiser, à n'étudier les hommes et les choses que par le côté extérieur et plastique sans se soucier de l'âme. Il est curieux de retrouver dans le nouvel ouvrage plusieurs des types de l'ancien, reconnaissables encore sous le changement de costume ; le hideux Hannon, couvert d'ulcères et de lèpres, est une seconde édition du mendiant de la route de Rouen, et Salammbô est une Mme Bovary carthaginoise. La visite nocturne à la tente de Mâtho rappelle les entrevues de l'hôtel de Boulogne, et M. Flaubert a même eu le triste mérite de dépasser toutes les audaces de son premier roman dans une scène repoussante, où il n'a vu qu'une occasion favorable de traduire par la plume quelque bas-relief du Musée secret de Naples.

Je ne donne point l'analyse du roman : ce serait prendre une peine inutile. L'intrigue est si peu de chose qu'elle n'occupe pas la dixième partie du volume. Elle n'a d'autre but que de servir de prétexte à la description. Le roman n'est, pour M. Flaubert, que le cadre de son tableau, cadre si insuffisant et si maigre que le livre eût tout gagné à sa suppression. Y a-t-il même une idée dans ce volume ? Je ne le crois pas, et je n'y ai vu que des peintures. Ces peintures sont innombrables et impitoyables : l'auteur ne nous fait pas grâce d'un pli de robe, d'un signe, d'un cheveu, d'un point. Non seulement il accorde la même importance à tous les détails, mais on peut dire que c'est aux plus minimes qu'il s'arrête avec le plus de complaisance. C'est un greffier qui dresse un interminable procès-verbal ; c'est un commissaire-priseur rédigeant son catalogue, avec tous les minutieux raffinements d'un expert qui veut enflammer la convoitise des amateurs. Le récit lui-même n'est qu'une description qui recommence sans cesse, une mosaïque de peintures, aux lignes nettement arrêtées, aux couleurs savamment assorties et relevées par d'habiles contrastes. Il ne fait pas entrer un personnage en scène sans décrire d'abord tout au long sa figure, son attitude, sa démarche, son geste, son regard, son costume, tous les lieux par où il passe et tous les objets auxquels il touche, et la plupart de ces tableaux ne sont que des variations exécutées sur les mêmes motifs, reproduits à satiété et retournés sous toutes leurs faces. Dès qu'il cesse pour un moment de peindre, on voit qu'il est dépaysé et se sent mal à l'aise : il se hâte et court, au risque de laisser dans l'action, des lacunes et des obscurités.

Cet amour forcené de la description matérielle et pittoresque conduit M. Flaubert à chercher l'effet dans des exagérations monstrueuses. Tout est forcé, grossi, excessif. Les festins deviennent des orgies ; les batailles d'horribles massacres où des milliers d'hommes s'éventrent, s'écrasent et se broient à plaisir, les supplices d'épouvantables combinaisons de tortures infernales. Jamais médecin voué aux maladies cutanées n'a rêvé dans ses cauchemars rien de comparable à la lèpre d'Hannon, dont la description minutieuse, reprise vingt fois avec des raffinements de volupté, soulève le cœur de dégoût. Ce livre est le plus effroyable salmigondis de toutes les atrocités et de toutes les monstruosités romantiques : les eunuques, les barbares, anthropophages et buveurs de sang, les mangeurs-de-choses-immondes, les serpents consacrés à Tanit, les singes consacrés à la lune, les éléphants de bataille, les lions qui dévorent les soldats et qu'on met en croix côte à côte avec les esclaves, les ripailles gigantesques, les sacrifices d'enfants, les infections, les famines et mille autres choses pareilles se heurtent, s'entassent, tourbillonnent sous les yeux du lecteur. Il n'y a pas là une seule étude humaine, - pas même, à proprement parler, une peinture de caractère : l'auteur ne voit que le corps et la draperie du mannequin. Dès qu'une chose n'est pas monstrueuse et en dehors de la nature, il dédaigne de s'en occuper. Ou s'il lui arrive, par hasard, de toucher à un détail simple et vrai, il se hâte de le peindre de manière à le dénaturer. Dans le vocabulaire spécial qu'il s'est formé et qu'il s'occupe à épuiser tout entier, il n'admet que des mots d'une physionomie extraordinaire, des substantifs gigantesques et des adjectifs fulminants. Le pis est que cette orgie de couleurs et ce dévergondage d'imagination fatiguent sans émouvoir. On n'y sent pas la moindre étincelle de passion. L'auteur reste d'une monotonie prodigieuse et d'une froideur de glace. Rien ne part de son âme et n'arrive jusqu'à la nôtre. Cette forêt de descriptions implacables n'a pas une seule clairière, pas un coin d'herbe et de mousse où l'on voie le ciel bleu et où l'on respire à l'aise.

David disait de Girodet : « En regardant les tableaux de Raphaël ou de Paul Véronèse, on est content de soi ; ces gens-là vous font croire que la peinture est un art facile ; mais quand on voit ceux de Girodet , peindre paraît un métier de galérien. » Ce mot semble fait tout exprès pour Salammbô. Je n'ai point souvenir d'avoir rien lu qui sentît l'huile au même point. Le lecteur subit lui-même la tension d'esprit de l'auteur. Il faut un vrai courage pour aller jusqu'au bout du livre, d'où s'exhale un ennui écrasant, une fois la première curiosité satisfaite. Le malaise s'accroît encore par la fausseté du genre et par les caractères incohérents et contradictoires de l'ouvrage, qui est à la fois une sorte de poème épique et un roman réaliste. M. Flaubert veut contenter la science et l'imagination, l'érudition et la curiosité ; il est trivial et il est enflé ; il imite Polybe et Balzac ; il copie en même temps les monstres hiératiques du musée assyrien du Louvre et les difformités hideuses du musée Dupuytren ; il applique au siècle et au pays d'Annibal le procédé qu'il avait suivi pour étudier un petit médecin de campagne de la Normandie ; il mêle à de savantes études, qui ne peuvent intéresser qu'une demi-douzaine de membres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, des tableaux lubriques destinés aux admirateurs de M. Feydeau. De là une dissonance générale qui inquiète l'esprit. Le roman sonne faux d'un bout à l'autre.

Il faut bien le répéter à M. Flaubert, quelque surprise et quelque chagrin qu'il en puisse éprouver : Salammbô n'est autre chose qu'une tentative nouvelle dans un genre depuis longtemps abandonné et condamné, - le roman épique et historique. Ce n'est pas l'auteur des Martyrs, ce sont les auteurs des Incas et de Numa Pompilius qui viennent de trouver en lui un rival inattendu. Dans Chateaubriand, il y a la matière d'un poème : l'idée ingénieuse et grande qui sert de point de départ à son livre, l'époque de l'action, la noblesse des scènes, les personnages qu'il a choisis, tout justifiait ce style qui fait des Martyrs une véritable épopée en prose. M. Flaubert n'a pas d'idée, je l'ai déjà dit, et l'on sait ce que sont les personnages et les scènes de Salammbô. Puisque son roman n'existe que pour servir de prétexte et de lien aux descriptions, il fallait avoir le courage de se restreindre à un cadre naïf comme celui du Jeune Anacharsis, ou, mieux encore, se borner à faire œuvre d'archéologue et d'érudit, au lieu de chercher à concilier deux choses qui se détruisent l'une par l'autre. Nous rions aujourd'hui du style de convention des Incas et de Gonzalve de Cordoue, mais les contemporains l'ont admiré, et je ne suis pas bien sûr qu'on attende même aussi longtemps pour rire un peu de celui de Salammbô. Entre nous, on a déjà commencé. Sans doute la manière de M. Flaubert n'est pas la même que celle de Marmontel ou de Florian, mais elle est tout aussi tendue et tout aussi fausse dans son genre. Était-ce bien la peine de changer, pour ne rien mettre de mieux à la place, et faut-il croire qu'il en est des révolutions littéraires comme de tant de révolutions politiques qui se vantent de détruire les abus et ne font que les déplacer ?

Le défaut du roman historique, en général, même de celui qui a à sa disposition autant de ressources et de renseignements que nous en avons peu sur l'ancienne Carthage, c'est de mêler sans cesse la vérité à la fiction, la certitude à la conjecture, de manière à dérouter l'esprit du lecteur. À plus forte raison en est-il ainsi pour Salammbô. L'assurance de l'auteur, les détails minutieux et précis où il entre, les termes techniques qu'il prodigue à chaque pas, donnent envie de lui demander ses preuves. Instinctivement on regarde au bas des pages pour consulter les notes. Souvent même il excite la défiance, à force de vouloir nous faire illusion et nous convaincre. Il sait au juste combien il y avait de k'hommer de blé, de hen de millet et de betza de fruits secs pour chaque soldat dans l'armée d'Hamilcar ; il vous dira le nombre des blessés de la quatrième dilochie de la douzième syntagme ; il fait, à un shekel ou à un kikar près, le dénombrement des richesses du père d'Hannibal. Il en remontrerait aux Carthaginois eux-mêmes pour la connaissance de cette ville, entièrement détruite depuis douze cents ans, dont il ne reste pas une seule description, et qu'il a rebâtie pierre à pierre, maison à maison et rue à rue. Un disciple de Pythagore ne manquerait pas de voir ici une preuve de plus de la transmigration des âmes. Par malheur, voici qu'un érudit allemand, - les érudits allemands sont sans pitié, - vient de jeter bas presque tout cet échafaudage si laborieusement élevé. Il a prouvé, dans un curieux article de la Revue contemporaine, qu'il y avait plus d'imagination que de science dans cet étalage dont les profanes étaient éblouis ; il a dévoilé le procédé de l'auteur, ses inductions téméraires, ses analogies vicieuses, ses emprunts inconsidérés à la langue et à la civilisation de tous les peuples, ses erreurs et ses bévues. Après cette exécution, Salammbô qui n'était pas un roman, n'est plus davantage un livre d'érudition. Il reste suspendu sans savoir où se poser, entre la Bibliothèque de l'Institut et le cabinet de lecture.

Que reste-t-il donc à ce singulier ouvrage ? Il lui reste l'honneur d'un effort vigoureux, deux ou trois scènes grandioses, beaucoup de tableaux colorés et pittoresques, un style d'un rythme savamment étudié, d'un éclat métallique et froid, où chaque syllabe a son rôle pour l'oreille et pour l'esprit. L'ouvrage ne vivra pas : il ne vit déjà plus ; mais quelques fragments méritent d'en rester. La seule pensée des recherches que s'est imposées M. Flaubert fait frémir d'épouvante. Tant de travail et un talent si incontestable dépensés pour n'arriver qu'à produire une œuvre ennuyeuse dans un genre équivoque ! Avoir couvé six ans, dans cette tête qui enfanta Mme Bovary, un nouveau livre destiné à étonner le monde, et se voir en définitive comparé à Florian (un Florian mordu par le réalisme et devenu enragé), certes, cela est triste et remplit l'âme d'une pensée mélancolique. En constatant la défaite, rendons du moins hommage au courage malheureux.

Faut-il clore sur ce mot le compte-rendu des romans de 1862 ? Tout ce bruit, fait autour de tant de livres, n'aura-t-il abouti qu'à fournir un commentaire de plus au titre proverbial de l'une des plus célèbres pièces de Shakespeare ? Hélas ! les Misérables sont en train de mourir, Salammbô est mort ; mais Sybille demeure, Sybille restera, nous voulons le croire. Il y a dans Sybille les deux choses qui font vivre les œuvres d'art : d'abord la flamme intérieure, le sentiment idéal, puis la perfection de la forme, enveloppe incorruptible de l'idéal. Cette consolation nous suffit : grâce à M. Octave Feuillet, le roman n'aura pas perdu son année.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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