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H. FOURNIER
Revue du mois littéraire et artistique, t. III, décembre 1862, Lille, p. 105-106.

Le mois littéraire
Salammbô, roman carthaginois, par M. G. Flaubert.

Le nouveau roman de M. G. Flaubert, Salammbô, a rencontré moins d’ennemis enragés que Le Fils de Giboyer [d’Émile Augier], mais non moins de dangereux amis. À l’occasion de son apparition, les débris des gens « de l’art pour l’art », la vieille queue romantique, les réalistes, extrême gauche, et quelques classiques de la droite, ont jugé à propos de rééditer un vieux manifeste bien connu et déjà jugé. « Lisez, crient-ils, lisez le nouveau roman carthaginois si longtemps attendu ! Il n’y a pas de caractère, il n’y a pas d’intrigue, presque pas de personnages, surtout pas une idée ; le héros n’a pas de physionomie, mais quelle belle maladie de peau ! Comme il se gratte élégamment avec une spatule d’aloès et comme il déguste avec grandeur son bouillon de vipères et sa tisane de belettes brûlées vives ! Et puis, voyez dans cet immense paysage passer cet éléphant qui se balance avec une flèche dans l’œil ! » Et si le lecteur naïf insiste sur le côté historique du livre, sur l’étude d’une civilisation qui ne nous était connue que par quelques pages de Polybe, l’ami imprudent laisse entrevoir que M. Flaubert pourrait bien avoir inventé la civilisation carthaginoise. Nous n’en croyons rien, quant à nous. M. Flaubert est un savant, versé dans la connaissance de l’antiquité ; il a longuement visité les débris de Carthage et les débris de Tyr, la ville-mère ; l’analogie de toutes ces civilisations à esclaves a dû lui donner la clef de bien des détails, et, s’il a suppléé en nombre d’endroits au défaut absolu d’autorités, il l’a fait avec une logique érudite qui fait le charme de son livre. Si les Carthaginois n’ont pas été tels que nous les montre M. Flaubert, ils ont eu tort.

Salammbô n’est donc simplement, si l’on écarte les prétentieuses revendications que quelques séides bien autorisés par leurs propres œuvres à admirer les romans sans idées et sans caractères, une étude de reconstruction archéologique, comme il y en a tant sur les civilisations romaines et grecques, essayée sur une époque moins connue, par un homme de talent et de style. Si une certaine recherche de détails horribles, racontés avec un sang-froid affecté, fatigue le lecteur, des descriptions admirables reposent son esprit agacé par cette érudition d’amphithéâtre. Le mystère en plein soleil, les édifices orientaux, aujourd’hui encore si éclairé de rayons et si fermés aux regards, a bien été compris par M. Flaubert. Carthage, vue la nuit, nous a remis en mémoire la belle description de Sodome par Victor Hugo, et c’est assez en faire l’éloge. Si ce livre ne fait pas rêver, ni songer, il fait voir ; et si le lecteur, en le quittant, n’a pas une idées nouvelle sur l’histoire et la loi de l’homme, il a du moins la consolation de voir devant ses yeux demi-fermés au bercement recherché de la phrase de M. Flaubert, passer les armés de mercenaires couverts d’écailles entre les arbres de la route où sont crucifiés des lions, dorés par le soleil couchant.

Œuvre de décadence, somme toute, purement descriptive, habile et jamais émue. Et les sots de crier : « Bravo ! » Et les fanfarons de la nullité morale d’applaudir à grand bruit et de se figurer qu’eux seuls comprennent l’art antique parce qu’ils n’en voient que la lettre et n’en regardent qu’un côté. Baladins, que l’on laisse s’ébaudir aux festins et aux portiques des temples, Périclès vous fermerait le gynécée, Thémistocle vous chasserait du conseil, Léonidas vous mettrait à la porte de sa tente, le grand prêtre ne vous montrerait point la bonne déesse toute nue, et Socrate, prêt à mourir, et voulant parler du devoir avec ses disciples, vous enverrait faire ses commissions, tas d’esclaves !

[Texte découvert par Jean-François Delesalle ; saisi par Yvan Leclerc, avril 2009 ; relu par Hélène Hôte, 2011.]


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