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Léon GAUTIER
Le Monde, 5 décembre 1862

Salammbô, par M. Gustave Flaubert

En littérature, comme en morale, il est vrai que tout excès provoque l'excès contraire. Si notre style n'avait pas trop souvent manqué de franchise, nous n'en serions pas arrivés à nous engouer de cette brutalité appelée le Réalisme ; si notre art n'avait pas trop souvent manqué d'exactitude, nous n'en serions pas venus à aimer cette parodie de l'exactitude qu'on nomme la Couleur locale !

Pour ne parler d'abord que de ce rude fléau du Réalisme envahisseur, il est certain que nous n'avons pas été trop indignes de notre châtiment. Pendant plusieurs siècles, la périphrase a régné parmi nous ; pendant plusieurs siècles, on s'est pudiquement efforcé de ne jamais écrire ou prononcer le mot propre. Si on n'eût relégué dans ce dédain ou dans cet oubli que les mots renfermant quelque mauvaise image, nous n'aurions rien à reprocher à l'école dont Boileau est demeuré le législateur trop vanté. Mais on a établi des castes parmi les mots ; il y a eu des mots parias, comme il y avait des mots sacrés et des mots nobles. Parmi les parias, beaucoup ne méritaient point leur sort : que d'innocents ont été condamnés ! Delille est resté comme le type de cette littérature à manchettes, poudrée, parfumée, médiocre et poltronne. Delille fût mort plutôt que de prononcer le mot épingle. Il faisait, pour éviter ces deux syllabes, un voyage de deux hexamètres. C'était long, et plus ennuyeux que long. Bref, ils ont, lui et ses pareils, tant ennuyé nos pères, et nous ont nous-mêmes induits en de tels bâillements, que nous n'avons pas été trop scandalisés ni trop tristes, quand un jour une troupe débraillée est entrée sous nos yeux dans ce charmant salon où quelque successeur de Delille lançait élégamment, dans un air plein de musc, la dernière de ses périphrases. Nous avons vu l'effroi comique des Nourrissons du Pinde à l'aspect de ces hommes sans vergogne qui entraient brutalement en appelant les choses par leur nom, par le plus grossier et le plus sale de leurs noms. C'était justice ; nous avions trop aimé le musc ; il nous fallut respirer la senteur des étables, et pis encore. Dans l'ordre littéraire, Watteau est le père de Courbet ; Delille a engendré Flaubert ; l'école de Florian est la mère de l'école réaliste. Ce n'est pas le cas de dire : O matre [sic] pulchra filia pulchrior ! [fille d'une mère belle, plus belle encore, Horace, Odes, 1, 16, 1.]

De même, en ce qui touche à la Couleur locale. Le Moyen-Âge n'a pas légué à la Renaissance, ni la Renaissance aux temps modernes, cette science de l'exactitude historique, trop souvent poussée jusqu'à la minutie et à la superstition. Notre littérature et notre art sont véritablement affectés d'une double maladie, de l'anachronisme depuis plus de mille ans, de la périphrase depuis plus de deux siècles. Aux origines de notre langue, les auteurs de nos chansons de geste prêtent à Charlemagne le costume et les mœurs des XIe et XIIe siècles. Nos miniaturistes couvrent les personnages de l'Ancien et du Nouveau-Testament de la lourde armure des chevaliers, ou de la robe bariolée des dames des XIVe et XVe siècles. Le prétendu retour à l'antiquité classique ne change à cet égard aucune des habitudes de nos écrivains et de nos peintres. Ils n'ont même pas la notion de la Couleur locale. Ils décrivent et ils peignent les anciennes sociétés en les affublant de tous les dehors de la société qu'ils ont sous les yeux. Les Noces de Cana, de Véronèse, ne sont qu'un grand galas du XVIe siècle ; sainte Anne porte lunettes, la vierge Marie épelle dans un livre imprimé. Notre école française du XVIIe siècle ne fait aucun progrès sérieux en exactitude et en science ; on cherche à imiter les costumes de l'antiquité grecque et latine ; on revêt de toges les Grecs aussi bien que les Romains. C'est tout. Les Juifs sont habillés comme les Athéniens, et se promènent sous des portiques ou sous des colonnades étranges, qui sont mal copiés sur les ruines de Rome. Lesueur fait brûler par saint Paul un amas de codices, quand le codex n'a été véritablement d'un usage commun que plusieurs siècles après l'Apôtre des nations. La littérature est au niveau de l'art. Seul, Bossuet perce, avec les seules lumières de son génie, les ténèbres qui cachaient alors à tous les yeux la vie intime des anciens peuples. Quant au XVIIIe siècle, il n'en faut pas parler.

Rien d'ailleurs n'est plus facile à expliquer que cette regrettable absence de toute exactitude et de toute couleur. La critique historique est née au dix-septième siècle ; elle est née avec le jésuite Papebrock, avec le bénédictin Mabillon. Quant à l'archéologie, elle vient de naître. Or, sans l'histoire et l'archéologie, il n'y aura jamais, il ne peut y avoir de couleur locale. L'intervention des érudits est ici absolument nécessaire au littérateur et au peintre. L'érudit est le truchement indispensable entre les anciennes sociétés et ceux qui se proposent de les rendre populaires par la plume ou par le pinceau. L'érudit entre chez l'artiste : il lui donne des leçons d'histoire, d'archéologie hébraïque, grecque, latine et comparée. L'artiste écoute, saisit, retient. Il se met ensuite à l'œuvre, et l'on s'aperçoit bientôt que l'érudit n'a pas perdu son temps. Voilà bien Charlemagne tel qu'il est dans Eginhard, et saint Louis tel qu'il est dans Joinville ! Voilà un temple de Jérusalem qui ne ressemble pas au Parthénon ; voilà une cathédrale de Reims qui ressemble à une cathédrale. Enfin, voilà, voilà la couleur locale !

Hélas ! l'homme a la malheureuse habitude de ne pas savoir user des meilleures choses ; c'est pourquoi il a dû abuser, et il a abusé en effet de ces deux qualités si péniblement conquises par la littérature de notre siècle, de la franchise dans le mot et de l'exactitude dans le tableau. On ne s'est pas contenté d'atteindre le but, on l'a violemment dépassé. Deux types nouveaux sont apparus dans la république des lettres, déjà trop riche en types curieux. Nous avons le Réaliste, et nous avons le Coloriste. Nous avons Flaubert et Théophile Gautier. Encore si nous n'avions que ces deux-là ! Mais cette double engeance est innombrable autant que dangereuse ; elle grouille partout, elle menace tout, elle infecte tout ! Plaies d'Égypte.

Le Réaliste est épris de la réalité laide, et enlaidit le beau pour le rendre réel. C'est la première fois peut-être que l'on voit toute une foule se passionner pour le laid, marcher, courir, voler à sa recherche, pousser des cris de joie à sa découverte, se prosterner devant lui et l'adorer. Si le Réaliste est dans une ville, il préfère à la vaste et noble cathédrale, cette ignoble et déshonorante échoppe qui s'est collée comme une souillure aux murs du temple magnifique. Le Réaliste visite les égouts et dédaigne les palais. Le ruisseau de la rue lui plaît plus que le fleuve aux eaux pures ; le tas d'ordures a pour lui des charmes que n'a point la corbeille de fleurs. Et s'il échappe dans cette campagne du bon Dieu qu'il devrait lui être interdit de fouler, ne croyez pas que les champs chargés d'épis, les prés verts et les collines, avec des échappées sur la vaste mer, ne croyez pas que ce grand spectacle remue son cœur. Attendez : quelque chose attire en ce moment et retient toute son attention ; c'est une grosse charrette pleine de fumier, qui s'est embourbée dans une flaque de boue. Le charretier blasphème : c'est un charme de plus. Vite, mettons cela sur le papier ou sur la toile. Quelle est là-bas cette charmante rivière qui craint d'être vue et se cache derrière les saules ? Le Réaliste l'aperçoit, mais il faut qu'il déshonore cette beauté ainsi que toutes les autres : il fait de la rivière une abjecte baignoire, et nous y montre une créature énorme, massive, plus laide que nature, une de ces laideurs enfin qui ne devraient pas se baigner dans la beauté de cette eau ! Rappelez-vous la Baigneuse de Courbet. Mais c'est surtout la face humaine, ce resplendissement de la face de Dieu, c'est surtout ce chef-d'œuvre que les Réalistes ont profané. Ils ont inventé des variétés de verrue et de lèpre auxquelles les civilisations les plus corrompues n'ont pas encore fait arriver l'espèce humaine. Ils promènent leurs yeux sur tous les visages de leurs frères. Semblable par un seul côté et pour la méthode seulement à ce statuaire de la Grèce qui avait composé sa Vénus avec des traits empruntés à mille modèles différents, le Réaliste compose sa laideur avec des traits méticuleusement empruntés à mille laideurs différentes. Le procédé est le même ; mais le résultat, grand dieu, le résultat !

Sortons de cet air empesté, et entrons chez Théophile, chez Théophile ou chez un de ses élèves. Ô couleur locale ! voici ton temple. La maison du coloriste est une première démonstration de son système. Toutes les civilisations sont représentées ici par leurs costumes, leurs armes, et quelques pierres, échantillons de leur architecture. Voici un atrium, à la dernière mode... de Pompéi. Cette chambre est assyrienne ; deux monstres à tête d'homme, dont la barbe forme les tire-bouchons les plus redoutables, ornent une cheminée qui sans doute n'existait pas à Ninive ; mais il faut bien faire quelque concession à son siècle. Au dessus de la cheminée s'épanouit une inscription en caractères cunéiformes que le maître de la maison a la modestie de ne pas déchiffrer. Le salon est « Moyen-Âge », genre flamboyant. Ogives lancéolées, fenêtres avec meneaux en fleurs de lis et vitraux éclatants, clefs de voûte avec les armoiries de quelque fils des croisés, grands fauteuils en vieux chêne dont la seule vue fait pleurer de tristesse, et des panoplies au lieu de tableaux. Poussez la porte : vous êtes à Athènes ; on voit que M. Beulé a passé par là ; on respire je ne sais quelle atmosphère d'atticisme qui mettrait en fuite toute une armée de réalistes. Avez-vous bien l'idée de cette étrange maison que nous venons de décrire ? Eh bien ! la littérature de la nouvelle école ressemble à cette maison prétentieuse et ridicule ; c'est le même bric-à-brac. Tel écrivain a voulu avoir son roman égyptien, son roman grec, son roman latin et son roman hébraïque, comme tel banquier se donne le luxe d'avoir un salon Moyen-Âge, une chambre Renaissance et une antichambre à la Romaine. On ne peut plus maintenant commencer un roman ou tout simplement une nouvelle sans s'entourer d'infelio, sans convoquer le ban et l'arrière-ban de l'érudition. On n'étudie pas les caractères, mais les costumes. On rougirait de mettre à la toge d'un romain une agrafe qui ne s'y trouvait pas, et on ne rougira pas de placer dans l'âme une passion invraisemblable et fausse. Pour tout dire en un mot, la Couleur locale était une qualité réelle qui manquait trop à notre style ; mais après tout, c'était une qualité secondaire. On en a fait une qualité de premier ordre. C'était là l'excès, c'est là le vice de l'école ; c'est par là qu'elle périra.

Tels sont aujourd'hui les deux systèmes organisés contre le beau. Chose singulière ! ils tendent de plus en plus à n'en faire qu'un. Oui, le Réalisme et la Couleur locale ne sont pas sans amitié l'un pour l'autre. Après s'être fait une guerre d'escarmouche, ils en sont venus, au lieu de se livrer une bataille décisive, à signer entre eux un traité d'alliance solennel. Mais il fallait qu'un ouvrage à succès, signé d'un nom connu, fit ratifier ce traité par les suffrages populaires. Il fallait que l'on prouvât littérairement que l'alliance était possible, et qu'elle était heureuse. De là Salammbô, œuvre bizarre, où le réalisme et la couleur locale sont présentés au peuple les bras entrelacés et se donnant le baiser de paix. Le peuple applaudira-t-il ? Du moins, ce n'est pas nous qui crierons : Plaudite cives !

D'ailleurs, les lauriers de Théophile Gautier empêchaient M. Flaubert de dormir. Le chef de l'école avait, il y a quelques années, imaginé de faire un roman égyptien, roman tout baigné par les eaux fécondantes du Nil, tout fleuri de lotus, tout plein de crocodiles, d'ichneumons et d'ibis, tout dominé par la grande figure du bœuf Apis. C'était hardi, sans doute, mais ce n'était pas encore assez hardi. M. Flaubert, aujourd'hui, nous offre un roman carthaginois. Le roman carthaginois nous manquait. À tous ceux qui demandaient un roman carthaginois, on était obligé de répondre : « Nous n'en avons pas encore. » Grâce à M. Flaubert, cette lacune est comblée. Nous tenons enfin un roman véritablement carthaginois ; gardons-le bien.

Mais est-ce bien un roman ou un traité d'érudition ? En réalité, on aurait pu intituler ce livre : Éléments d'archéologie punique, ou bien encore : Guide de l'étranger dans Carthage. Si Carthage n'était pas détruite, c'est un livre que M. Hachette pourrait placer dans la catégorie de ses Itinéraires. Si nous avions foi au spiritisme, nous penserions que Salammbô a été écrit par l'esprit d'un commissaire-priseur de Carthage ou de Sicca, habitué à l'estimation des mobiliers de son pays. Cinq cents pages de descriptions ! M. Flaubert connaît sa Carthage bien mieux que son Paris. Salammbô est une révélation. Les auteurs de l'antiquité ne nous avaient laissé que quelques lignes sur Carthage. Nouveau Cuvier, M. Flaubert a reconstruit de ses mains puissantes toute une société avec ces quelques éléments. Nous avions une idée très incomplète de l'ensemble : le nouvel historien nous donne une idée très complète des plus petits détails. Encore une fois, n'y a-t-il pas du spiritisme sous roche ? Et M. Sardou n'aurait-il pas fourni quelque medium à M. Flaubert ?

Salammbô est l'histoire de cette guerre de mercenaires qui, entre la première et la seconde guerre punique, a compromis durant quelques années les destinées de Carthage. Salammbô, c'est la fille d'Hamilcar, c'est la sœur d'Annibal (non, d'Hannibal, veux-je dire). Salammbô est la gardienne du manteau de la déesse Tanit. À la possession de ce manteau est attachée la fortune de Carthage. Un barbare, Mâtho, parvient à s'emparer de ce palladium. Mais Mâtho aime la fille d'Hamilcar et en est aimé. Il lui rend le manteau sacré que la fille du suffète est venue chercher jusque dans le camp des Mercenaires, jusque dans la tente de Mâtho, leur chef. La guerre se poursuit, horrible. Mâtho est trahi ; il est fait prisonnier ; il est atrocement torturé. Salammbô, qui, durant tout le roman, a été habilement placée par l'auteur entre son amour pour Mâtho et son amour pour Carthage, Salammbô s'est réjouie d'abord de la capture du plus cruel ennemi de son pays. Mais elle ne peut survivre à sa mort, et au moment où le prêtre de Moloch vient de « fendre la poitrine de Mâtho, de lui arracher le cœur, de le poser sur une cuiller et de l'offrir au soleil jusqu'à la dernière palpitation de ce cœur tout rouge », à ce moment, la fille d'Hamilcar tombe raide morte de douleur. « Ainsi mourut-elle pour avoir touché au manteau de Tanit. »

Voilà tout le résumé du roman. Mais l'action n'est rien dans cette œuvre étonnante ; tout est dans le détail. Nous avons rarement vu plus de science et plus de talent aussi mal, aussi inutilement dépensés. Pour terminer cette œuvre, il a fallu à l'auteur plusieurs années de travail, et d'un travail pénible. Il est dur de penser que tant de veilles n'auront servi qu'à produire un livre auquel la plupart des lecteurs décerneront la seule épithète de bizarre, et que bien peu certainement auront le courage de lire jusqu'au bout. Il est impossible de se donner plus de peine pour être si prodigieusement ennuyeux.

Et cependant, jamais on n'avait jeté dans un livre, à mains plus pleines, les trésors de la couleur locale. Il y a cinq cents pages absolument pareilles à celle-ci, que nous citons au hasard :

« Les tables furent couvertes de viandes : antilopes avec leurs cornes, paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au vin doux, gigots de chamelles et de buffles, hérissons au garum, cigales frites et loirs confits. Dans des gamelles en bois de Tamrapanni flottaient, au milieu du safran, de grands morceaux de graisse. Tout débordait de saumure, de truffes et d'assa-fœtida. Les pyramides de fruits s'éboulaient sur les gâteaux de miel, et l'on n'avait pas oublié quelques-uns de ces petits chiens à gros ventre et à soies roses que l'on engraissait avec du marc d'olives, mets carthaginois en abomination aux autres peuples. La surprise des nourritures nouvelles excitait la cupidité des estomacs. Les Gaulois aux longs cheveux retroussés sur le sommet de la tête s'arrachaient les pastèques et les limons, qu'ils croquaient avec l'écorce. Des nègres n'ayant jamais vu de langoustes se déchiraient le visage à leurs piquants rouges. Mais les Grecs rasés, plus blancs que des marbres, jetaient derrière eux les épluchures de leur assiette, tandis que des pâtres de Brutium, vêtus de peaux de loups, dévoraient silencieusement, le visage dans leur portion. »

Voilà bien le mélange du réalisme et de la couleur locale. Et tout le livre est dans ce ton. Seulement, pour réveiller de temps en temps ses lecteurs de plus en plus endormis par ces milliers de descriptions plus archéologiques que littéraires, M. Gustave Flaubert s'approche d'eux et leur fait respirer les rudes parfums du Réalisme. Quel réveil !

Il y a des peintures que Courbet se hâtera de reporter sur toile. Écoutez le récit du supplice d'Hannon :

« Les mercenaires lui arrachèrent ce qui lui restait de vêtements, et l'horreur de sa personne apparut. Des ulcères couvraient cette masse sans nom ; la graisse de ses jambes lui cachait les ongles des pieds ; il pendait à ses doigts comme des lambeaux verdâtres ; et les larmes qui ruisselaient entre les tubercules de ses joues, donnaient à son visage quelque chose d'effroyablement triste, ayant l'air d'occuper plus de place que sur une autre figure humaine. »

Et ailleurs :

« Au milieu des entrailles ouvertes, des cervelles épandues et des flaques de sang, les trônes calcinés formaient des tâches noires ; et des bras et des jambes à moitié sortis d'un monceau se tenaient tout debout comme dans un vignoble incendié. »

« Quand la nuit fut descendue, des chiens à poil jaune, de ces bêtes immondes qui suivaient les armées, arrivèrent tout doucement au milieu des barbares. D'abord, ils léchèrent les caillots de sang sur les moignons encore tièdes ; et bientôt ils se mirent à dévorer les cadavres, en les entamant par le ventre. »

Et à côté de ces dégoûtantes peintures il y a de fortes pages, il y a quelques caractères puissamment ébauchés. La figure du jeune Hannibal n'apparaît qu'un instant dans le livre, mais elle est peinte énergiquement. C'est du Delacroix qui fait oublier le Courbet.

Néanmoins, malgré tant de talent et de beautés réelles, Salammbô ne fera point gagner, ni la cause du Réalisme, ni celle de la Couleur locale. L'exagération de ces deux systèmes dans une seule œuvre frappera tous les yeux, éclairera tout ce qui reste encore parmi nous de saines intelligences. Nous ferons lire cette œuvre aux jeunes gens séduits par les doctrines nouvelles, comme les Spartiates montraient un ilote ivre à leurs enfants qu'ils voulaient détourner de l'orgie.

Mais faut-il pour cela tout condamner dans les deux écoles que nous avons essayé de juger ? Loin de là. Répudions le Réalisme qui, en détournant les âmes du Beau souverain, les éloigne en même temps du Bien suprême ; répudions le Réalisme, mais répudions aussi la périphrase, cette hypocrisie du style. Ayons hardiment la franchise du mot et la franchise de la phrase : le style a sa sincérité comme l'âme.

Disons aux réalistes : « Le péché a répandu la laideur sur toute la surface de la terre ; pourquoi irions-nous placer une seconde fois sous les yeux de l'homme la constatation de son châtiment ? S'il y a des laideurs dans la nature, n'en mettons pas dans l'art ; n'aggravons pas notre supplice. » Et disons ensuite aux partisans extrêmes de la littérature des derniers siècles : « L'Évangile est le type de toute littérature, comme il est le résumé de toute vérité. Or, l'Évangile appelle les choses par leur nom : faisons de même. » Il nous sera même permis, dans une certaine mesure, de peindre ou de décrire quelque laideur. Mais ce sera uniquement pour donner une ombre et un contraste utiles à la Beauté qui doit tout dominer, tout illuminer, tout remplir.

Il en est de même de la couleur locale. Proscrivons-en les excès ridicules ; mais mettons hardiment l'érudition moderne au service de l'art. Soyons exacts, mais sans superstition : nous avons des tableaux à faire, et non des inventaires à dresser. Ne plaçons pas au premier rang l'exactitude historique ; mais ne la reléguons pas au dernier. Évitons l'anachronisme, mais surtout étudions les âmes, les caractères, les passions, les tempéraments. Un contre-sens dans la peinture d'une âme est plus odieux que le plus odieux des anachronismes. Sachons tout concilier. N'avons-nous pas d'ailleurs des livres d'un rare mérite, et qui sont pour nous des modèles ? Il est un livre qui n'a pas encore assez de lecteurs, et qu'il serait curieux de comparer à celui de M. Flaubert. C'est également un roman, et un roman historique. Il est vrai qu'il n'est pas Carthaginois, mais simplement Romain. La couleur locale y abonde, comme dans Salammbô. L'auteur est même plus savant que M. Flaubert, si c'est possible. Nous engageons sérieusement ce dernier à faire cette profitable lecture. Le romancier que nous recommandons est, d'ailleurs, assez connu. Il se nomme le Cardinal Wiseman, et le livre a pour titre : Fabiola.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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