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Benoît JOUVIN
Le Figaro, 28 décembre 1862

M. Gustave Flaubert
Salammbô

Devant ce livre étrange, la louange hésite et la critique se consulte, aussi embarrassée l'une que l'autre. Pour le construire patiemment et idéalement, l'auteur a dû creuser à des profondeurs inconnues jusque-là le sol enseveli d'une civilisation disparue et imparfaitement étudiée ; ramasser, en quelque sorte, Carthage en poussière dans les grains de sable que chasse devant lui le vent du désert. Il lui a fallu s'orienter d'un œil exercé et d'un pied sûr dans les données conjecturales de la science, tout en demandant à l'imagination des ailes toujours déployées dans des cieux sans limites. C'était beaucoup déjà ; cela ne pouvait suffire. Après avoir rassemblé les éléments si nombreux et si divers dans ce livre, - histoire, légende, poème, roman, tableau, tout ensemble, - il fallait l'écrire en empruntant des formes variées de style à la poésie, à la peinture, à la sculpture et même à l'architecture ; car le récit devait frapper les regards avec la même force que l'esprit, et la fiction laisser voir, au travers de sa transparence, les sombres assises de l'histoire. Tous ces dons, toutes ces facultés, concourant à former le talent de l'auteur de Salammbô ne donnaient pas encore la clef de son livre : cette érudition, mariée à cette fantaisie, devait, comme le bon grain de l'Évangile, être semée en terre féconde. Il devenait plus facile à M. Gustave Flaubert de rebâtir Carthage que de se donner des lecteurs. Et en effet, avant de jeter les yeux sur le premier chapitre de Salammbô, il est indispensable d'avoir étudié l'archéologie, l'épigraphie, la paléographie, la géodésie, les antiquités comparées et les origines puniques ; sans quoi les hiéroglyphes du roman seront, pour qui tentera de les déchiffrer, ce que sont les caractères bizarres de l'obélisque pour le gamin qui flâne sur la place de la Concorde.

Je sors, l'intelligence horriblement lasse et meurtrie, de la lecture de Salammbô. Outre mon insuffisance pour en parler avec autorité, je me demande si j'ai bien le droit, dans quelques lignes griffonnées en quelques heures, de juger un livre qui a coûté à son auteur dix ans de méditations, d'excursions et de recherches, et dont telle phrase, laborieusement incorrecte, atteste moins les recommencements sans nombre de la plume du styliste que l'effort imparfaitement dissimulé du ciseau du sculpteur ou du ciment du mosaïste ? Non, ce droit, je ne l'ai pas.

Mais je voudrais faire passer dans votre esprit les sentiments et les images qui ont étrangement affecté le mien pendant cette lecture vingt fois quittée et reprise. La tâche a ses difficultés : une comparaison va vous les faire comprendre toutes. Lorsqu'il arrive à M. Flaubert de s'égarer sur la voie des hypothèses historiques, on le voit chercher d'abord à se frayer un chemin à l'aide de la déduction ; mais si cette déduction casse entre ses doigts, comme un fil trop tendu, ou ne le conduit pas où il voudrait aller, l'historien passe sans plus d'hésitation la plume au romancier, et celui-ci se livre à une véritable orgie d'imagination. On reste étourdi, dans ce cas, du luxe de détails précis, serrés, techniques, à l'aide desquels il s'efforce de masquer à l'œil les ténèbres béantes de ce passé âgé de plus de deux mille ans ; il en parle avec l'aisance et la sûreté de mémoire d'un contemporain initié aux mystères de la diplomatie carthaginoise : ce récit si clair d'un temps si reculé est comme un manteau de couleur sombre disparaissant sous le scintillement des paillettes ; l'essentiel, c'est la broderie, et l'accessoire l'étoffe. - Eh bien ! je compte me tirer d'affaire en usant avec précaution du procédé de l'auteur de Salammbô. Lorsque ma critique ne pourra suivre, dans ses digressions aux mille circuits et dans ses peintures trop entassées, la fiction savante du romancier-antiquaire sacrifiant le détail à l'ensemble, elle s'efforcera de dominer à vol d'oiseau les grandes pages du livre, dût-elle prendre, pour la terre qu'elle quitte, le nuage placé sous ses pieds. Mais si ce malheur lui arrive, elle aura du moins la consolation de faire fausse route, plus d'une fois, en compagnie de l'écrivain qu'elle se propose d'étudier.

Comment apprendre, sans les effaroucher, aux frivoles lecteurs d'un journal frivole, que s'ils ont la curiosité de vouloir connaître par moi la chronique scandaleuse des amours de la belle Salammbô avec Mâtho le Libyen, il est indispensable que, se reportant à vingt-deux siècles en arrière, ils consentent à visiter Carthage à l'époque où cette cité, ayant reçu la paix des Romains après la première guerre punique, humiliée et aux trois quarts ruinée, vit menacer, non seulement sa prépondérance en Afrique, mais son existence, par les armes des mercenaires que la République ne pouvait plus ni payer ni gouverner ?

Je ne vous prends pas en traître ! M. Flaubert est double de Polybe, et il s'agit d'écouter, au bruit des épées sonnant sur les boucliers, les soupirs d'un roman carthaginois ; mais la fiction n'est qu'un prétexte pour le cadre : elle est peu de chose et le cadre est immense. M. Flaubert se pique de savoir jusqu'aux plus petits frais de la guerre inexpiable (ainsi baptisée par les Grecs à cause des atrocités commises par les deux armées) ; il décrit minutieusement les opérations militaires ; il vous dira, à un homme près, le nombre des combattants ; il a compté les éléphants ; il était au siège d'Utique, d'Hippacra et de Carthage ; et s'il n'a pas dormi sous les tentes des chefs mercenaires et carthaginois, c'est qu'il passait toutes ses nuits à en faire l'inventaire.

Les quinze chapitres de ce journal, rédigé tantôt dans le camp des assiégeants, tantôt dans les cités assiégées, nous font assister aux terribles péripéties de ce choc de barbares battant, comme une mer de casques et de cuirasses, les murailles de Carthage, et menaçant d'enfoncer sous le sable de son isthme la grande rivale de Rome. Si Salammbô, la Judith punique, est une figure de fantaisie, en revanche, ce sont des visages terriblement authentiques que Mâtho, Spendius, Autharite, Zarxas, les chefs des mercenaires ; le Numide Narr'Havas, et les Suffètes Hannon, Giscon et Hamilcar Barca.

Le roman circule à travers ces armées et ces tumultes comme un mince filet d'eau baignant au désert les racines d'un palmier. Les mercenaires ont choisi les jardins d'Hamilcar absent, situés à Mégara, faubourg de Carthage, pour y célébrer leurs victoires par un festin qui tourne rapidement à l'orgie. Lorsque les estomacs sont repus et les têtes échauffées, l'ivresse prend les proportions de la fureur chez ces hommes farouches, dont les plaisirs sont encore des combats. Ils égorgent les esclaves, ils mutilent les éléphants, ils portent une main téméraire sur les poissons sacrés. La demeure de leur hôte menace de devenir la proie des flammes, lorsque paraît Salammbô, la fille du Suffète Hamilcar. Sur son passage, ce fourmillement de barbares s'immobilise et forme de chaque côté deux murailles vivantes. Elle s'avance en chantant des hymnes, dédaigneuse du péril qui la menace, défendue par sa beauté, par sa jeunesse, par le prestige de son apparition inattendue. Insensible et inspirée, son attitude est celle d'une somnambule poursuivant, au milieu de la foule où son extase l'isole, je ne sais quel rêve hystérique. Elle remonte lentement, comme elle l'a descendu, l'escalier extérieur qui conduit à son appartement, et disparaît.

Un homme s'est élancé sur les pas de Salammbô, s'efforçant de briser la porte derrière laquelle a disparu la jeune fille ; c'est le libyen Mâtho, espèce de Goliath aux muscles d'acier comme son glaive. Ce géant terrassé par une apparition, ce sauvage trouvant une âme pour adorer un esprit : voilà le roman si simple dans une composition si compliquée ; voilà le mince filet d'eau miroitant comme une étoile perdue dans un horizon de sable.

Le cœur envahi brusquement par une image qui ne s'effacera plus, le soldat africain, dont les mercenaires vont faire leur chef, ne précipitera ses hordes sur Carthage que pour y conquérir Salammbô. Une nuit, il escalade les murailles de la ville ; il y pénètre, entraîné, à demi asphyxié, par le courant de l'aqueduc ; il profane le temple de Tanit afin de s'emparer du Zaïmph, le voile tout puissant de la déesse, le palladium de la république. Maître du Zaïmph, il sera maître de Carthage, c'est-à-dire de la fille de Barca. Enveloppé de son talisman constellé de pierreries qui éclairent sa marche dans l'ombre, il pénètre, - comme Robert armé du rameau magique dans l'oratoire de la princesse de Sicile, - dans la chambre à coucher de la vierge consacrée à Tanit. Mais en héros de roman bien élevé, il se contente de la regarder dormir ; et aux cris qu'elle pousse dans son brusque réveil, il traverse les rues de la ville, défendu contre les attaques de la populace par le voile sacré dont il est enveloppé comme d'une cuirasse.

Conseillée par le grand prêtre Schahabarim, Salammbô, comme une autre Judith chez un autre Holopherne, se rend sous la tente de Mâtho afin de reconquérir le Zaïmph auquel sont attachées les destinées de Carthage. Pour cette fois seulement, Holopherne ne laisse pas sa tête dans ce doux tête-à-tête, et Salammbô paie le rachat du voile un prix que Judith, malgré son dévouement inspiré de Dieu, n'aurait pu y mettre. Le barbare et la royale maîtresse se revoient une dernière fois dans Carthage victorieuse des mercenaires. La République, dans un double transport de joie, y fait les apprêts des noces de Salammbô avec le chef des Numides Narr'Havas, et du supplice de Mâtho tombé entre ses mains et survivant à ses compagnons. Conduit comme un lion enchaîné à travers les rues de la ville, exposé à tous les outrages, torturé par toutes les sortes de supplices, mutilé par la main des femmes et des enfants, le Libyen, auquel il ne reste d'humain que les yeux, vient tomber aux pieds de la femme qu'il aime, ainsi qu'un bœuf abattu par le boucher. Salammbô, dont la destinée est invisiblement liée à celle du barbare, expire de saisissement. « Ainsi mourut la fille d'Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit. »

Les amours du Libyen et de la Carthaginoise sont le ruban de couleur pourpre avec lequel M. Gustave Flaubert a attaché les feuillets de son histoire. Il lui fallait un prétexte pour donner à une œuvre d'érudition une forme attrayante : il s'est décidé pour l'antithèse de voir Hercule asservi par une enfant, blanche comme cette lune vers laquelle montent les vagues désirs et la pensée troublée de la pénitente de Schahabarim. Cela lui permettait de reconstruire et d'ajuster ensemble toutes les pièces d'une civilisation sur laquelle les historiens ne nous ont transmis que des notes éparses, en petit nombre, et extrêmement confuses. M. Flaubert a sur tout cela des lumières qui me manquent ; et à moins de lui prouver qu'il nous surfait un peu les choses, je dois le croire sur parole : credo ! Je ne hoche point la tête devant ce miracle de Carthage debout après plus de deux mille ans. Lors même que M. Flaubert se serait trompé sur la couleur du manteau d'Hamilcar, le mal ne serait pas bien grand, j'imagine.

Il a retrouvé tout un monde ; je n'y contredis point. Mais ce monde si profondément enfoui, si merveilleusement ressuscité, qu'il voit, qu'il touche, qu'il décrit, le voyons-nous avec lui et comme lui ? Là est la question à laquelle tout lecteur, appelé au témoignage, peut répondre avec autorité.

M. Gustave Flaubert s'est créé une palette plutôt qu'un style pour couvrir les grandes toiles de son roman historique ; il a cherché la couleur avant la ligne (je ne l'en blâme pas) ; il y a réussi : mais il est presque aussitôt tombé dans un excès où l'énergie de son talent et sa phrase tout en saillie devaient l'entraîner plus loin qu'un autre. Peignant toujours de grandes multitudes : dans les jardins de Mégara, sous les murs de Sicca, dans les plaines du Macar, au siège de Carthage, outre que son procédé ne varie point, il se pique d'être aussi précis dans le détail que dans l'ensemble. La loi de la perspective est complètement supprimée ; tout frappe également les yeux, de près comme de loin, dans ses tableaux. Le sable violet qui poudre les cheveux de Salammbô est accusé avec le même relief que les quatre étages en terrasses du palais d'Hamilcar, bâti en marbre numidique tacheté de jaune. M. Flaubert a plus tôt achevé la peinture d'un camp de barbares qu'il n'a décrit les pièces du vêtement de Mâtho. L'inventaire des richesses enfouies dans les salles basses du Suffète Hamilcar n'occupent pas moins de place, dans l'un des chapitres du roman, que le tableau des opérations stratégiques de la bataille du Macar et l'énumération des combattants : les diamants y paraissent plus gros que les hommes. De là, un défaut de proportion extrêmement choquant dans ces peintures si savantes et si consciencieuses d'ailleurs ; de là surtout une insupportable monotonie. Les scènes les plus imprévues, les situations les plus contrastées, traitées par un procédé unique, ne sont jamais que des recommencements. M. Flaubert a décrit, il décrit ou il va décrire : abîmes du ciel et de la terre, effets du soir ou du matin, plaines fertiles, déserts de sable, paysages intérieurs, camps, cités, nuages rayant le ciel en feu, rides sillonnant un front courbé vers la terre : il aura pour tout cela des mots lumineux qui éclateront comme une rangée de pétards le long des 471 pages de son livre. L'attention du lecteur aura beau se cabrer, ainsi qu'un cheval entre les jambes duquel on viendrait à tirer un feu d'artifice, l'implacable coloriste ne tiendra compte ni de sa fatigue ni de ses éblouissements.

Qu'on ne s'y méprenne point : je ne veux pas faire ici la critique de la manière d'écrire de M. Flaubert, au point de vue de l'excellence du style, l'écrivain est pour le moment hors de cause ; c'est le peintre, et le peintre consommé dans les roueries du métier, que je prends à partie. M. Flaubert est un maître dans une langue dont il précipite la décadence. Sa phrase, serrant de près la pensée, dit vite, dit juste, et toujours d'une façon saisissante : l'artiste l'a domptée, mais il y a mis le temps. Les tours incorrects ont leur raison d'être, les constructions violentes ont été froidement calculées : c'est l'arc bandé avec effort qui doit chasser le mot à effet et le faire rebondir. On ne saurait donc contester les qualités originales de cette langue empruntée à des arts parallèles : la sculpture et la peinture. Mais j'ai peur que, pour lui avoir trop demandé, l'écrivain n'ait faussé son instrument. Quinze lithographies, coloriées par un barbouilleur, placées devant les quinze chapitres du roman, feront passer sous les yeux d'un lecteur illettré la civilisation carthaginoise : paysages, cités, hommes et choses ; tandis que tout l'art descriptif de M. Flaubert courra le risque de ne donner aux têtes studieuses courbées sur son livre qu'un violent mal de tête. Outre les plans et les cartes nécessaires, si l'historien de Carthage ne se hâte d'alléger la fatigue des lecteurs en donnant un lexique de la langue composite qu'il parle, il aura dépensé bien du talent en pure perte. Pour l'honneur littéraire de M. Flaubert, il ne suffit pas qu'on lise Salammbô, c'est une chose faite ; mais il ne faudrait pas qu'on sortit de cette lecture l'intelligence brisée et dans l'état pitoyable du Libyen Mâtho.

Le style de M. Flaubert excelle à peindre toutes les couleurs et toutes les hideurs physiques, et l'écrivain apporte dans ces tableaux d'un relief repoussant, auxquels il semble se complaire, des raffinements de tortionnaire et une vérité poussée jusqu'à la vérité. Là est la marque certaine d'un talent de décadence. La description, étudiée à la loupe, de la lèpre qui ravage le corps tombant en pourriture du Suffète Hannon, est d'un irréalisme à soulever le cœur du carabin le plus endurci. Dans la flagellation des esclaves de Barca, on entend les os craquer, on voit la chair fumer, on regarde siffler les lanières dont les extrémités sont teintes en rouge ; on aperçoit des créatures humaines tournant, sous le fouet qui les surmène, la meule qui écrase le froment ; le chef des esclaves les a muselés comme des bêtes fauves pour les empêcher d'apaiser la faim qui les torture. Cela est horrible, cela est inutile. Il est des spectacles d'un mauvais exemple pour les yeux de l'esprit comme pour les yeux du corps : ne blessez pas du moins les nerfs du lecteur, si vous ne pouvez vous empêcher d'offenser son goût !

Ce besoin de faire crier notre sensibilité est une volupté de l'écrivain réaliste : il mutile des trompes d'éléphant, dès le premier chapitre ; il nous montre Giscon, un centenaire ! se traînant sur ses moignons broyés ; il nous convie au repas de chair humaine des Mercenaires survivants enfermés dans le défilé de la Hache ; il nous fait compter les enfants Carthaginois que les bras d'airain de Moloch précipitent dans le brasier allumé pour la fête du sacrifice ; et dans la course à travers Carthage de Mâtho tué en détail, le géant apparaît comme une longue forme complètement rouge.

« ...Ses liens rompus, dit M. Flaubert, pendaient le long de ses cuisses, mais on ne les distinguait pas des tendons de ses poignets tout dénudés ; sa bouche restait grande ouverte ; de ses orbites, sortaient deux flammes qui avaient l'air de monter jusqu'à ses cheveux ; - et le misérable marchait toujours ! »

À l'aspect de cet écorché, Salammbô va rêver d'amour.

« Bien qu'il agonisât, elle le revoyait dans sa tente, à genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces ; elle avait soif de les sentir encore, de les entendre encore... »

Pouah ! Jamais le manque de goût n'égara plus complètement un homme d'esprit.

Il faut y prendre garde ! L'écrivain, qui met de la volupté dans la peinture de la souffrance, a l'imagination salie ; son talent peut glisser plus bas encore ; la torture est sœur germaine de la débauche : témoin le portrait de l'eunuque Schahabarim, le grand-prêtre de Tanit. Ce hideux vieillard, amoureux de Salammbô, et jetant la vierge dans les bras de Mâtho, comme un défi à ses désirs impuissants, est un épisode inutile ; je ne veux rien dire de plus. Que penser encore de la scène dans laquelle la fille d'Hamilcar joue avec le serpent enroulé autour de son corps ?

Il faudrait pourtant avoir en finissant une opinion sur ce livre singulier ; je l'ai demandée en vain aux réflexions qui sont nées avec maturité de cette lecture : plus j'ai creusé mon esprit, moins j'ai vu clair dans mon jugement. Que ce soit là l'œuvre d'un artiste puissant, qui le nie ? Mais de quelles richesses nouvelles cette œuvre consciencieuse dote-t-elle les lettres françaises ? Voilà où l'unanimité cesse, où chacun interroge, où personne ne répond. Au risque de ce qui arrivera, je me veux faire l'écho, non des jugeurs de profession, mais du public : Eh bien ! le livre est ennuyeux ; en France, c'est un arrêt de mort : la science aura beau se récrier et prouver qu'on a condamné un innocent, et un innocent de race souveraine, il s'exécutera. Si d'ailleurs notre frivolité est incapable de pénétrer les pages substantielles, vigoureuses, originales de M. Flaubert, il reste au romancier mal jugé le recours à une réhabilitation future et l'appel à la postérité. S'il a foi dans son œuvre, quelque éloigné que soit le terme de la justice, il peut attendre avec le calme de la force, et sans trop mépriser ses contemporains.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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