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Paul LAFFITE [signé Victor Luciennes]
L'Artiste, 15 décembre 1862

SALAMMBÔ

I

Balzac raconte quelque part l'histoire d'un peintre qui, amoureux de son tableau, consacrant ses jours à le remanier dans ses moindres détails, le retouchant sans cesse, avait fait d'un chef-d'œuvre une œuvre lourde, empâtée, surchargée. Cet artiste, n'est-ce pas Balzac lui-même, et cette histoire, n'est-ce pas son histoire à lui ? Comme la toile du peintre, il y a dans l'œuvre du romancier plus d'une page surchargée et empâtée, - je n'ose dire lourde. Exagérant le précepte de Boileau, Balzac, à force de polir et de repolir, est arrivé souvent à la diffusion et à l'obscurité. On sait les étonnantes corrections qu'il marquait sur ses épreuves. Sa copie à composer, puis à corriger, c'était les travaux forcés pour les ouvriers typographes. Ceux de l'imprimerie Everat, au moment des Contes drolatiques, se relayaient pour cette tâche ardue. De temps en temps, dans l'atelier, un ouvrier s'écriait : « J'ai fait mon heure de Balzac ! à qui le tour ? »

Quelques-uns croient que l'écrivain doit travailler sa forme à ce point, que ce qui est le fruit d'un assidu travail semble la fleur d'une inspiration naturelle. Ceci est une erreur. À certains privilégiés, comme Voltaire, il est donné de jeter leur pensée du premier coup, sans recherche, sans hésitation, dans une forme correcte. La plupart n'atteignent à ce difficile résultat que par des tentatives répétées, et ces tentatives, l'œil de l'artiste les reconnaît. Courier faisait jusqu'à quinze brouillons pour une simple lettre ; Jean-Jacques tournait et retournait la même période dans sa pensée pendant toute une nuit ; Boileau, quand il avait écrit six alexandrins, se reposait, croyant n'avoir pas perdu sa journée. Nous avions deviné tout cela avant qu'on nous l'eût appris. Pour quiconque sait lire, l'Art poétique, le Discours sur l'inégalité, la Conversation chez la comtesse d'Albany laissent voir les marques du travail : noble lutte de l'écrivain contre une forme indomptée, combat pénible où la raison dit Virgile et la rime Quinault. Mais c'est une qualité pour nous, cette trace d'efforts généreux, lorsque le style s'en dégage limpide et bien arrêté, comme dans Courier, Jean-Jacques ou Boileau. Au contraire, c'est un défaut chez Balzac, quelquefois aussi chez M. Flaubert. Dans Salammbô, telle page sans unité a été remise plus de vingt fois « sur le métier », et chaque fois l'auteur enlevait une phrase ici, là en ajoutait une. Des phrases superposées ainsi, à plusieurs jours, à plusieurs mois d'intervalle, n'ont pas entre elles cet air de famille qui constitue un style homogène : les corrections à distance se doivent faire avec le plus grand ménagement. Le manque d'unité dans la forme était plus sensible encore en Madame Bovary, où le style, comme celui de Balzac, rappelait trop souvent le manteau d'Arlequin.

Ce n'est pas que de M. Flaubert nous voulions faire un disciple de Balzac. Si madame Bovary est cousine éloignée de madame Marneffe, Salammbô, ce gracieux profil de vierge, a quelques traits de la touchante et poétique Esméralda. M. Flaubert ne procède pourtant pas plus de Hugo que de Balzac ; seulement, à Balzac il a pris cet amour des développements excessifs qui parfois cache la pensée sous d'inutiles détails, comme les Sabins cachèrent de leurs boucliers la coupable Tarpeia, en l'écrasant.

II

Un grammairien puriste qui lirait Salammbô ne sortirait pas de cette lecture entièrement satisfait. M. Flaubert prend volontiers des licences grammaticales, et elles ne sont pas toujours d'un heureux effet.

L'amphibologie est une figure qu'il affectionne. Par exemple, il dit : « Ils (les mercenaires) détestaient la légion à cause de cela, et on en avait vu qui risquaient leur vie pour l'inconcevable plaisir d'y boire. » Évidemment, y se rapporte à légion, et c'est dans la légion que les mercenaires buvaient - grammaticalement ; car, en réalité, ils buvaient dans des coupes appartenant à la légion ; mais le mot « coupes » ne se trouve que neuf lignes plus haut.

Le livre est plein de pareils quiproquo ; et je les attribue, sans hésiter, à l'addition de phrases trop nombreuses sur le premier manuscrit : le discours se trouve ainsi rompu, et les relatifs éloignés de leurs antécédents.

Et puis M. Flaubert, par horreur de la phrase toute faite encore plus que par amour de l'art, est sans cesse à la recherche de formes nouvelles. Il trouve toujours, mais non toujours bien. La crainte de tomber dans le lieu commun est une maladie dont les gens d'esprit souffrent encore : il ne faut pas cependant, pour ne point dire comme tout le monde, dire moins bien que tout le monde, et, pour éviter la phrase toute faite, écrire la phrase mal faite.

Ainsi, je lis dans Salammbô, page 27 : « Ceux qui ne dormaient pas baissaient leur tête » ; et page 132 : « S'ils avaient eu des navires, ils se seraient immédiatement en allés, etc., etc. » J'eusse préféré que l'auteur, se contentant de la phrase toute faite, écrivit comme tout le monde.

III

Nous avions lu Madame Bovary, nous avons lu et relu Salammbô, croyant ne pas bien trouver. Dans l'évocateur d'une civilisation disparue, dans le poète qui a ressuscité la triste Carthage, nous reconnaissions le peintre des mœurs normandes, le minutieux observateur de la vie provinciale. Montrer les mêmes qualités, les mêmes défauts dans deux sujets aussi opposés, c'est faire preuve d'une puissante individualité. - Ce qui constitue l'individualité, c'est l'imperfection. Combien d'œuvres fortes sont plus vivantes par leurs défauts que par leurs qualités ! - Quoi de plus imparfait que les œuvres visibles de Dieu ?

Le fantaisiste de la Tentation de saint Antoine s'est retiré dans ce désert qu'on nomme la province ; là, profitant des loisirs qu'un dieu lui avait faits, il a médité patiemment son premier roman. Le Temps, qui traverse en courant Paris affairé, semble s'arrêter dans le calme des champs, et laisse à l'écrivain des heures pleines pour sa difficile étude. Je me suis toujours figuré le Temps comme un chiffonnier lugubre qui, la lanterne de Diogène à la main, fait la chasse aux hommes ; dans sa hotte, le vieillard jette les humains ; de son crochet, il saisit leurs productions, livres mort-nés, feuilles éphémères, et s'enfuyant les emporte avec lui.

Comme le premier, le second roman de M. Flaubert a été pensé longuement, beaucoup médité. Un jour, à la place où Tyr l'orgueilleuse avait fondé sa grande colonie, un voyageur s'arrêta. Le voyageur, courbant la tête, dit à cette poussière qui avait été Carthage : « Lève-toi ! » Et la cité morte sortit de son tombeau.

Revenu en France, M. Flaubert a écrit ce qu'il avait vu, ce qu'il avait lu, sans doute aussi ce qu'il avait deviné. Il a reconstruit Carthage avec quelques pierres brisées, comme avec quelques os Cuvier reconstruisait un être oublié. Il faut bien admirer la conscience, le travail, l'érudition qui étaient nécessaires pour réunir les matériaux de Salammbô. La composition du livre est habile ; les chapitres sont heureusement coupés ; le style, un peu maniéré dans l'analyse psychologique, devient le style dans la narration. Il y a tel récit de bataille qui rappelle ces historiens latins de qui la forme, simple comme la toge dont ils se couvraient, et comme elle savamment drapée, retombait en plis majestueux.

Malheureusement, sous l'archéologue, le romancier, par moments, s'efface. L'abus des détails archéologiques nuit à la marche rapide du récit, à l'intérêt de l'action et au développement des caractères - au roman - et Salammbô est un roman.

IV

Mais le véritable sujet du livre est la révolte des Mercenaires contre Carthage, après la première guerre punique. À la défaite navale des îles Egates, Carthage, manquant de vaisseaux pour continuer la  lutte, d'argent pour construire de nouvelles galères, avait demandé et obtenu une paix onéreuse. Les Mercenaires revinrent en Afrique, exigeant de la République le prix de leurs services. Le trésor était vide : on refusa de payer. Alors entre les Carthaginois et leurs anciens défenseurs commença une guerre terrible, pleine d'horreurs, de massacres et de trahisons, que l'histoire épouvantée nomma la guerre inexpiable.

Le barbare Mâtho et l'esclave Spendius sont nommés par les historiens : Spendius et Mâtho commandaient les Mercenaires soulevés. Dans le roman, Annibal enfant paraît à peine ; l'auteur lui donne une sœur, Salammbô, la douce fiancée du Numide Narr'Havas.

La lutte du suffète avec les Anciens, où M. Flaubert s'est à peine arrêté, pouvait à mon sens, être étudiée plus longuement. Amilcar demande, pour continuer la guerre, des hommes et de l'argent. Les Anciens, tous riches marchands, refusent de donner de l'argent, parce qu'ils sont avares ; refusent de se battre, eux ou leurs fils, parce qu'ils sont lâches. Cependant le danger est vaincu cette fois. Mais, après la première guerre punique, viendra la seconde, puis la troisième ; un Scipion se trouvera qui, jonglant avec la foi jurée, détruira la ville d'Annibal. Quand la dernière heure sonnera, les Carthaginois pourront se frapper la poitrine : les Carthaginois auront perdu Carthage ; la république, par sa déplorable organisation, se sera tuée elle-même. Cette nation qui se suicide est une des pages les plus curieuses de l'histoire ancienne.

Les commerçants de Carthage, convaincus qu'avec de l'or on peut tout payer, au lieu de se défendre eux-mêmes, payaient des défenseurs et les payaient mal : ainsi, comme un poitrinaire condamné, la République portait la mort dans son sein. Elle devait mourir ; elle mourut, frappée par cette impitoyable logique des événements qu'avaient devinée les Grecs sous le nom de Fatalité. Si M. Flaubert, dans la civilisation carthaginoise, se fût moins attaché au côté purement extérieur, il eût trouvé en cette société malade un magnifique sujet pour son scalpel hardi.

Et tel qu'il est, ce roman de Salammbô est du petit nombre de ceux qui marquent. Nous tous qui écrivons aujourd'hui des articles oubliés demain, saluons ce livre consciencieux, savant, travaillé sinon fini, - chose rare dans notre siècle d'art électrique et de littérature à la vapeur.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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