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Horace de LAGARDIE
Revue Nationale, 10 décembre 1862

Si M. Flaubert, en écrivant Salammbô, a voulu étonner son public, il a bien réussi. Certes, ni les admirateurs ni les critiques de Madame Bovary ne s'attendaient à rien de pareil. Il n'y a pas jusqu'à ce titre baroque qui ne cache une surprise. Salammbô n'est pas un nom de nègre, comme l'ont supposé tant de gens en voyant ce bizarre assemblage de lettres à la devanture des librairies, c'est celui d'une jeune fille carthaginoise, héroïne du livre et fille d'Amilcar [ pour Hamilcar ], - Amilcar Barca, vous savez, cette vieille connaissance qui nous a déjà tant ennuyés autrefois ? On retrouve même Hannibal, que j'ai un instant espéré voir sacrifié à Moloch, ainsi que le souhaitait le peuple carthaginois, au dire de M. Flaubert ; mais c'était trop beau pour être vrai ! Il devait vivre, on ne le sait que trop, pour combattre à Cannes, se reposer à Capoue, fondre les Alpes, et faire enrager les collégiens de l'avenir. J'oserai dire tout d'abord, et je crois exprimer un sentiment assez général, que ces noms trop connus ne m'ont pas attiré. J'ai eu un peu de peine à me figurer que je lisais pour mon plaisir ; d'autant plus que le livre de M. Flaubert est hérissé d'érudition. Je veux bien croire qu'elle est de bon aloi, mais elle n'est certes pas de bon goût. La couleur locale est prodiguée au point de rendre inintelligible des phrases tout entières sans l'aide d'un dictionnaire. Cela refroidit singulièrement l'intérêt pour le vulgaire. On ne se rend pas bien compte, par exemple, des souffrances des assiégés carthaginois quand on lit « qu'il ne restait plus pour chaque homme que dix k'hommer de blé, trois hin de millet, et douze betza de fruits secs ; » et ce n'est guère que par réflexion qu'on s'émeut en apprenant que dans « la quatrième dilochie de la douzième syntagme, trois phalangites, en se disputant un rat, se tuèrent à coups de couteau. » Mettez là tout bonnement « trois soldats », et le frisson répond à l'appel. Quelle idée musicale espère-t-on évoquer par l'énumération des scheminith à huit cordes, des kinnor qui en avaient dix, et des nebal qui en avaient douze ? Quand tout cela serait bien exact, pourquoi le dire ? S'il s'agissait d'une histoire parisienne de nos jours, l'effet littéraire souffrirait de cette minutie puérile ; à plus forte raison est-il malavisé de s'y livrer quand les termes sont obscurs, et l'exactitude douteuse pour les neuf-dixièmes des lecteurs.

Le choix de Carthage, comme scène du roman, s'explique pourtant par le désir de l'auteur d'entasser les unes sur les autres les conceptions les plus monstrueuses : quand on veut dépasser tous ses devanciers en invraisemblances colossales, quel terrain plus favorable que la prodigieuse Afrique - Africa portentosa ? Mais l'érudition me gagne ; parlons donc de ce livre au point de vue français. C'est le genre descriptif arrivé à ses derniers excès, c'est l'orgie de l'adjectif. Le vocabulaire de l'auteur n'est qu'une palette. Et cependant de toutes ces peintures il ne reste qu'un miroitement pénible, sans qu'aucune image nette se soit imprimée dans l'esprit du lecteur. Cela rappelle à la fois la musique de M. Wagner et les tableaux de l'Anglais Martin. Serait-ce là, bon Dieu, la littérature de l'avenir ? Sans doute, on y trouve ce brillant trompeur que revêtent les arts aux époques de décadence, éclat funeste qu'on pourrait comparer aux phosphorescences de la décomposition dans le monde végétal. Mais dans ces exubérances d'épithètes, il n'y a, en somme, ni rêve ni vie. Ces ornements cachent la maigreur ; ce fard, c'est la vieillesse ; sous cette couleur il n'y a pas de dessin ; ces roulades sont l'artifice du chanteur sans voix ! M. Flaubert a eu une triste ambition le jour où il a voulu rivaliser avec les montreurs de tableaux de l'école moderne ; et son talent jeune et vigoureux devait l'autoriser à aspirer plus haut. Si dans cette enluminure punique, il a montré, comme les gens compétents l'assurent, une érudition réelle, il a fait une doublement mauvaise affaire ; avec bien moins de travail, et en s'épargnant un placage grossier, il eût pu nous donner un  beau roman, et écrire un mémoire qui l'eût fait admettre d'emblée dans toutes les sociétés d'antiquaires de l'Europe.

Salammbô, je l'ai dit, est un roman du genre descriptif, pur. Il semble que l'auteur ait fait la gageure de montrer jusqu'où cela pouvait aller. Il n'a appelé à son aide, ni le dialogue, ni le lyrisme, ni même la métaphore qui vivifient les pages de Victor Hugo, et y font circuler l'air. Un simple récit sert à relier entre eux une suite de tableaux lourds, massifs et surchargés comme les temples et les idoles de cette Carthage qu'il nous dépeint. Le volume s'ouvre par une description : - Une orgie de soldats ; et se termine par une description : - Le supplice d'un écorché ; l'intervalle est rempli par d'autres descriptions encore. Il y en a de grotesques et il y en a de pédantes ; tantôt le lecteur rit, et tantôt il bâille ; mais l'auteur décrit toujours. Il pousse même le scrupule jusqu'à dépeindre consciencieusement ce que personne n'eût pu voir. Ainsi, quand la trirème d'Hamilcar le ramène à Carthage, au moment où elle double le promontoire, M. Flaubert nous dit qu'on aperçut de loin le manteau rouge du grand homme, et ajoute que « deux perles très-longues pendaient à ses oreilles. »

Le sujet du livre est la guerre entre Carthage et les Barbares mercenaires qu'elle employa dans ses guerres contre Rome, et qu'elle refusa ensuite de solder. L'intérêt se concentre principalement sur la capture et la reprise du palladium de Carthage, le zaïmph, ou manteau de la Déesse Tanit, la Vénus carthaginoise, - qu'on appelle aussi la Rabetna, je crois, et encore autre chose. - Les Dieux et les voleurs, on le sait, ont toujours beaucoup de noms. Pour enlever le zaïmph, le héros du livre, le Libyen Mâtho, s'introduit dans Carthage à la nage, dans les conduits fermés qui servent à apporter l'eau dans la ville ; pour les reprendre, la belle Salammbô s'aventure seule au milieu du camp des Barbares. Mais c'est un sacrilège que de toucher au zaïmph, donc, pour venger la Déesse Tanit, qui est le principe femelle (j'oubliais de dire cela), Salammbô mourra le jour de ses noces, et Mâtho sera écorché vif par la populace.

Voilà l'histoire ; mais dans les cinq cents pages qui la racontent le lecteur fera bien des rencontres. Il trouvera sur la route de Sicca une longue file de croix supportant des lions ! Ces lions ont été crucifiés par les paysans carthaginois pour terrifier les autres, exactement comme chez nous on cloue des chouettes sur les portes des poulaillers. Ces pauvres bêtes ont des « stalactites de sang noir au bas de leurs queues qui pendent le long de leurs croix, et les Barbares leur jettent des cailloux dans les yeux pour faire envoler les moucherons. » Il fera connaissance avec le lépreux Hannon, qu'on lui décrira minutieusement avec ses ulcères, les remèdes et ses spatules pour se gratter ; il sera témoin d'un sacrifice d'enfants à Moloch (le principe mâle celui-là) ; il verra des combats et des supplices sans nombre ; il assistera même à la prière intime d'Hamilcar, que je recommande spécialement à son attention. Son oratoire était une petite pièce ovale assez sombre où « la lumière arrivait effrayante, et pacifique cependant, comme elle doit être par-derrière le soleil dans les mornes espaces des créations futures. » Pour ouvrir cette chambre, « il avait retiré d'une coquille d'or suspendue à son bras une spatule garnie de clous. » Arrivé là, il se met à adorer......... des aérolithes ! « Les gens d'un esprit supérieur seuls honoraient ces abbadirs tombés de la lune », nous apprend M. Flaubert.

Mais le chapitre le plus caractéristique du livre est sans contredit le premier, et dès le début l'auteur a tenu à nous éblouir. Lisez le menu de ce festin de soldats où on leur sert « des oiseaux à la sauce verte dans des assiettes d'argile rouge rehaussée de dessins noirs », et « des escargots au cumin dans des plats d'ambre jaune. » Il y avait « antilopes avec leurs cornes, paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au vin doux, gigots de chamelles et de buffles, hérissons au garum, cigales frites et loirs confits » ; même l'on « n'avait pas oublié quelques-uns de ces petits chiens à gros ventre et à soies roses que l'on engraissait avec du marc d'olive, mets carthaginois en abomination aux autres peuples. » Conçoit-on qu'avec tant de bonnes choses les Mercenaires n'aient pas été satisfaits, et qu'ils aient été pêcher, au fond d'un bassin, de certains poissons « qui portaient des pierreries à leur gueule » ? « Les soldats en rirent beaucoup, leur passèrent les doigts dans les ouïes et les apportèrent sur les tables. C'étaient les poissons de la famille Barca. Tous descendaient de ces lottes primordiales qui avaient fait éclore l'œuf mystique où se cachait la Déesse. »

Ce sacrilège exaspère à ce point Salammbô, qui en a été témoin du haut de sa terrasse, qu'elle descend au milieu de ces soldats ivres, une petite lyre d'ébène à la main, pour leur faire des reproches. « Vous aviez cependant pour vous réjouir, du pain, des viandes, de l'huile, tout le malobathre des greniers », leur dit-elle. Puis des reproches elle passa bientôt aux bravades. Qu'ils brûlent le palais des Barca, que lui importe ! « J'emporterai avec moi le génie de ma maison, mon serpent noir qui dort là-haut sur des feuilles de lotus. Je sifflerai, il me suivra, et, si je monte en galère, il courra dans le sillage de mon navire sur l'écume des flots. »

Puis enfin elle se met à leur chanter les aventures de Melkrath, dieu des Sidoniens et père de sa famille. « Elle disait l'ascension des montagnes d'Ersiphonie, le voyage à Tartessus et la guerre contre Nasisabal pour venger la reine des serpents. »

« Il poursuivait dans la forêt le monstre femelle dont la queue ondulait sur les feuilles mortes comme un ruisseau d'argent, et il arriva dans une prairie où des femmes à croupe de dragon se tenaient autour d'un grand feu, dressées sur la pointe de leur queue. La lune, couleur de sang, resplendissait dans un cercle pâle, et leurs langues écarlates, fendues comme des harpons de pêcheurs, s'allongeaient en se recourbant jusqu'au bord de la flamme. »

Elle chantait tout cela aux Barbares dans un vieil idiome chananéen qu'ils n'entendaient pas, ce qui ne les empêchait pas de l'écouter la bouche ouverte, « tâchant de saisir ces vagues histoires qui se balançaient devant leurs imaginations, à travers l'obscurité des théogonies. » Si les Barbares comprenaient quelque chose à cette romance chananéenne, ils étaient, ma foi, bien habiles. J'avoue, pour mon compte, que cela me paraît tout à fait inintelligible, même en français. Elle touche pourtant si profondément le cœur de Mâtho, le chef libyen, qu'il demeure à jamais épris de la belle Salammbô, et que, quand les pensées d'amour l'oppressaient, il murmurait tout bas : « Il poursuivait dans la forêt le monstre femelle », etc., etc. Ce qui prouve une fois de plus que les amoureux n'ont pas le sens commun.

Si j'en avais le courage, je raconterais la mort de ce pauvre Mâtho, et je dirais comment son cœur fut arraché de sa poitrine au dernier chapitre du livre, par un prêtre de Moloch, et offert au Soleil sur une spatule d'or ; mais il me semble que j'en ai assez dit. Que ceux que ces horreurs attirent lisent le livre.

Pourtant, après avoir lu Salammbô, devant nos yeux éblouis, dans notre esprit fatigué, surgit une pensée consolante : la manie descriptive ne saurait aller plus loin. On ne peut dépasser M. Flaubert sans sortir complètement de l'art littéraire. Au delà de Salammbô, il n'y a plus que l'illustration, l'image sans texte, l'hiéroglyphe.

[Document saisi par Olivier Leroy, 2005. Mise en ligne 2006.]


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