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E. LAMY
Revue de la Normandie, 1862

SALAMMBÔ

Voici une œuvre qu'il faut saluer très bas, parce qu'elle se présente à nous avec la double empreinte d'un grand talent et d'une rare conscience artistique. À l'heure où j'écris ces lignes, la presse parisienne n'a pas encore prononcé son arrêt. Seuls, je crois, parmi les dégustateurs influents des nouveautés littéraires, M. Taxile Delord, dans un assez faible article, et M. Sainte-Beuve, en quelques pages exquises et délicates comme tout ce que produit ce gracieux et charmant esprit, ont devancé les appréciations de leurs confrères. Quand mon travail paraîtra, tout le ban et l'arrière-ban de la critique aura parlé. Comment le nouveau livre de notre compatriote sera-t-il définitivement jugé et commenté ? Je l'ignore. Il serait à désirer que toutes les voix écoutées de l'opinion fussent d'accord pour remercier, au nom de l'art, le jeune et vaillant auteur de Salammbô.

Cette savante étude, d'un caractère si étrange, d'une originalité si vive, si inattendue, a passablement déconcerté ses nombreux lecteurs. Ç'a été pour les classificateurs et les chercheurs de généalogies littéraires, une grande surprise qu'une pareille publication, entreprise avec amour et admirablement exécutée par le moraliste attentif et le paysagiste puissant de Mme Bovary. En France, nous avons la déplorable manie de l'enrégimentation. Il faut toujours que nous dressions des colonnes et que nous alignions un nom après un autre. Nous croyons difficilement à la personnalité. Nous avons inventé les genres en littérature, en peinture, en sculpture ; et, pour chaque genre, désigné un chef de file derrière lequel quelques vieux oracles du pédantisme voudraient que tout le monde emboîtât le pas. Pour ces gens-là, le caprice, la fantaisie, la variété des aptitudes n'existent point. Après l'éclatant succès de Mme Bovary, des Aristarques à double vue classèrent bon gré mal gré M. Flaubert dans la descendance directe de Balzac. Voilà maintenant qu'à propos de Salammbô l'on établit d'ingénieux parallèles avec Atala, avec les Martyrs. Ces rapprochements oiseux amusent le public et l'égarent. Les impuissants, qui font les majorités, aiment ces restrictions à l'éloge, ces hypocrites attaques aux jeunes renommées, et vous plairez toujours à la foule envieuse lorsque vous vous écrierez devant elle : Inventeurs, vous n'inventez pas, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

Je sais cependant aujourd'hui quelque chose de nouveau et de très nouveau, c'est le roman de M. Gustave Flaubert qui a, n'en doutez pas, la prétention légitime de ne relever de personne, et s'est permis, audace grande, d'entrer, sans parrain, dans le monde des lettres. Mais il paraît qu'Horace est un sage et qu'il a eu raison de dire : La fortune aime les audacieux, car, présentement, M. Flaubert est l'enfant gâté de la fortune. Elle l'a comblé de toutes ses faveurs, elle l'a, pas à pas, suivi dans l'accomplissement d'une périlleuse aventure.

La guerre des Mercenaires contre Carthage, sur laquelle repose l'intérêt de Salammbô, n'a été constatée que très brièvement par l'histoire. Le récit froid et insuffisant de Polybe est à peu près le seul texte que nous ait laissé l'antiquité. Ajoutez-y quelques fragments de Tite-Live et de Strabon, et vous avez la courte liste des minces documents d'où nos historiens modernes ont tiré, le bonhomme Rollin en tête, la narration banale, incolore d'un des plus grands faits des annales puniques. Quant à la physionomie extérieure et intérieure de la ville de Didon ; quant à la vie politique, religieuse, commerciale et administrative de ce peuple Carthaginois qui fut un des plus terribles adversaires de l'antique Rome, les écrivains anciens, ignorants ou mal renseignés, sont muets. M. Gustave Flaubert a osé tenter de combler cette lacune de l'histoire. Il fallait ce fier et mâle esprit à cette rude entreprise. Ce sera une des gloires de ce siècle si calomnié, d'avoir magnifiquement agrandi le champ de l'art et de la pensée humaine et jeté des yeux avides sur tous les horizons inconnus. Nos écrivains n'ont jamais été plus libres, plus indépendants, plus hardis, plus chercheurs. Leur impatience, leur ardent désir de tout fouiller, de tout comprendre, de tout révéler a donné naissance à des œuvres de portée haute. Ce mouvement se produit simultanément dans l'histoire, la critique, le théâtre et le roman. Un dédain de plus en plus général de la convention, une recherche très évidente et une préoccupation constante de l'art vrai caractérisent exactement les tendances contemporaines. De là beaucoup d'efforts laborieux vers la science dont les hommes d'imagination se sont emparés. On n'a jamais mieux su ni su davantage qu'aujourd'hui, en toutes choses. L'alliance de l'érudition et de l'imagination est un fait maintenant consommé. Cette introduction si habilement opérée de l'élément scientifique dans le roman constitue même une des plus curieuses phases de l'originalité littéraire du temps. Provoquée et accréditée par une certaine secte de l'école réaliste dont M. Flaubert est le plus remarquable représentant, elle laissera sa trace lumineuse dans l'histoire des lettres françaises.

Le livre de Salammbô consacre avec éclat le triomphe des doctrines nouvelles. D'où est sorti ce livre bizarre, étonnant ? A quelle source mystérieuse M. Flaubert a-t-il puisé cette prodigieuse abondance de renseignements sur un monde barbare mort jusque dans sa langue ? Quel historien, quel poète, quel archéologue, quel conteur inconnu a dirigé ses investigations ? C'est la question que chacun se pose et que nul ne résout. Et cependant M. Flaubert se promène à travers Carthage, à travers ses lois, ses mœurs, sa religion, ses coutumes avec une merveilleuse aisance, une science de détails éblouissante, incroyable et, comme en se jouant, par je ne sais quel surprenant tour de force, il a tiré de l'ombre des siècles cette civilisation phénicienne engloutie dans son passé ténébreux, inexploré, jusqu'à ce jour fermé à l'œil du savant. Comme un contemporain d'Hamilcar, il connaît Carthage, ses palais, ses temples, ses murailles, ses rues, ses ports, ses places publiques. Il a appris les noms des mois de l'année et ceux des jours de la semaine, il a compté les degrés des temples d'Eschmoûn, de Khamon et de Moloch, il a visité l'Acropole, assisté au conseil des Anciens, vu la place de Khamon, la porte de Cirta, traversé le marché aux Herbes, les galeries de Kinisdo, le Faubourg des Parfumeurs, Malqua, Mégara, Byrsa, les Mappales ; le grand-prêtre de Tanit lui a dit les rites sacrés, la sombre théogonie punique ; il sait que l'armée carthaginoise se servait de machines de guerre appelées carrobalistes, onagres, catapultes et scorpions ; que la phalange pouvait se former en carré, en cône, en rhombe, en trapèze et en pyramide ; que les masseurs du suffète Hannon lui écrasaient, après le bain, sur les articulations, une pâte composée avec du froment, du soufre, du vin noir, du lait de chienne, de la myrrhe, du galbanum et du styrax ; que le suffète Hamilcar louait cent quatre-vingt-douze maisons dans les Mappales à raison d'un béka par lune ; trois palais autour de Khamon à douze kesitah par mois ; qu'il prêtait à Tigillas, deux kikar au denier trois ; à Bar-Malkarth, quinze cents sicles ; à Statoniclès de Corinthe et à trois marchands d'Alexandrie, dix mille drachmes athéniennes et douze talents d'or syriens ; qu'il envoyait des flottes à Gadès et à Thymiamata et des caravanes dans l'extrême Éthiopie, aux pays des Atarantes et du Harousch-Noir, et qu'il avait, pour gouverner sa maison, des intendants qui portaient les titres de Chef-des-Navires, Chef-des-Voyages, Chef-des-Odeurs.

M. Flaubert a procédé par un ensemble de descriptions admirablement colorées et d'une magnifique intensité de relief. La première, celle qui ouvre magistralement le livre : Le Festin des mercenaires, est assez belle et assez large pour que je ne résiste pas au plaisir d'en citer un ou deux passages :

« C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar. Les soldats qu'il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d'Eryx, et comme le maître était absent et qu'ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et buvaient en pleine liberté.

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Il y avait là des hommes de toutes les nations, des Ligures, des Lusitaniens, des Baléares, des nègres et des fugitifs de Rome. On entendait, à côté du lourd patois dorien, retentir les syllabes celtiques bruissantes comme des chars de bataille, et les terminaisons ioniennes se heurtaient aux consonnes du désert, âpres comme des cris de chacal. Le Grec se reconnaissait à sa taille mince, l'Égyptien à ses épaules remontées, le Cantabre à ses larges mollets. Des Cariens balançaient orgueilleusement les plumes de leur casque, des archers de Cappadoce s'étaient peints, avec des jus d'herbes, de larges fleurs sur le corps, et quelques Lydiens portant des robes de femmes dînaient en pantoufles et avec des boucles d'oreilles. D'autres, qui s'étaient par pompe barbouillés de vermillon, ressemblaient à des statues de corail.

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On leur servit d'abord des oiseaux à la sauce verte, dans des assiettes d'argile rouge rehaussée de dessins noirs, puis toutes les espèces de coquillages que l'on ramasse sur les côtes puniques, des bouillies de froment, de fève et d'orge, et des escargots au cumin sur des plats d'ambre jaune.

Ensuite les tables furent couvertes de viandes : antilopes avec leurs cornes, paons avec leurs plumes, moutons entiers cuits au vin doux, gigots de chamelles et de buffles, hérissons au garum, cigales frites et loirs confits. Dans des gamelles en bois de Tamrapanni flottaient au milieu du safran de grands morceaux de graisse. Tout débordait de saumure, de truffes et d'assa-fœtida. Les pyramides de fruits s'éboulaient sur les gâteaux de miel et l'on n'avait pas oublié quelques-uns de ces petits chiens à gros ventre et à soies roses que l'on engraissait avec du marc d'olives, mets carthaginois en abomination aux autres peuples. La surprise des nourritures nouvelles excitait la cupidité des estomacs. Les Gaulois aux longs cheveux retroussés sur le sommet de la tête, s'arrachaient les pastèques et les limons qu'ils croquaient avec l'écorce. Des Nègres n'ayant jamais vu de langoustes se déchiraient le visage à leurs piquants rouges. Mais les Grecs rasés, plus blancs que des marbres, jetaient derrière eux les épluchures de leur assiette, tandis que des pâtres du Brutium, vêtus de peaux de loups, dévoraient silencieusement, le visage dans leur portion.

La nuit tombait. On retira le vélarium étalé sur l'avenue de cyprès et l'on apporta des flambeaux.

Les lueurs vacillantes du pétrole qui brûlait dans des vases de porphyre effraya, au haut des cèdres, les singes consacrés à la lune. Ils poussèrent des cris, ce qui mit les soldats en gaîté.

Des flammes oblongues tremblaient sur les cuirasses d'airain. Toutes sortes de scintillements jaillissaient des plats incrustés de pierres précieuses. Les cratères, à bordure de miroirs convexes, multipliaient l'image élargie des choses ; les soldats se pressant autour s'y regardaient avec ébahissement et grimaçaient pour se faire rire. Ils se lançaient, par-dessus les tables, les escabeaux d'ivoire et les spatules d'or. Ils avalaient à pleine gorge tous les vins grecs qui sont dans des outres, les vins de Campanie enfermés dans des amphores, les vins des Cantabres que l'on apporte dans des tonneaux, et les vins de jujubier, de cinnamome et de lotus. Il y en avait des flaques par terre où l'on glissait. La fumée des viandes montait dans les feuillages avec la vapeur des haleines. On entendait à la fois le claquement des mâchoires, le bruit des paroles, des chansons, des coupes, le fracas des vases campaniens qui s'écroulaient en mille morceaux, ou le son limpide d'un grand plat d'argent. »

À travers cette galerie de tableaux si montés de ton, si débordants de sève, de mouvement et d'éclat, au milieu des développements archéologiques, historiques, religieux, militaires, qui sont tout l'ouvrage, l'écrivain a jeté, avec un tact parfait et une habileté de premier ordre, une intrigue romanesque d'une simplicité tout à fait dans le goût antique, la rivalité de deux barbares, le libyen Mâtho, généralissime des Mercenaires, et un roi de Numidie, Narr'Havas, épris d'un même amour pour la fille d'Hamilcar, Salammbô, vierge mystérieuse, éthérée, à demi symbolique, ensevelie dans les rites étranges du culte de Tanit. « Personne ne la connaissait. On savait seulement qu'elle vivait retirée dans des pratiques pieuses. Des soldats l'avaient aperçue la nuit, sur le haut de son palais, à genoux devant les étoiles, entre les tourbillons de cassolettes allumées. C'était la lune qui l'avait rendue si pâle, et quelque chose des dieux l'enveloppait comme une vapeur subtile. » Cet élément romanesque, si peu important qu'il soit dans l'ordonnance générale de la composition, a pourtant inspiré à M. Gustave Flaubert quelques scènes d'un rendu saisissant, notamment le chapitre de la Tente, que tous les journaux ont reproduit.

Mais, comme je l'ai déjà dit, le livre n'est pas là. Il est dans la peinture minutieuse, énergique, violente, mouvementée de la sanglante et terrible lutte de Carthage aux prises avec les hordes déchaînées des Barbares vomis de tous les coins de l'Afrique ; il est surtout dans la résurrection gigantesque, étrange et merveilleuse d'une civilisation absolument ignorée. On ne pouvait surmonter plus d'obstacles, faire œuvre plus artistique avec plus d'érudition, de sagacité, de conscience et de talent. Je ne crains pas d'affirmer que M. Flaubert a travaillé en maître et déployé, à tous les points de vue de la critique, des qualités éminentes où s'affirme un tempérament d'écrivain des plus rares, des plus solides et des mieux assurés contre les retours de la vogue. Il a élevé son sujet barbare à de grandes hauteurs et l'a traité dans un sentiment surprenant et une intelligence exquise des hommes, des choses et des temps. Par la puissance de l'accent, par la grandeur sauvage de la mise en scène, par l'ampleur de la description, la touche sobre et mâle du style, la rude complexion des personnages ; Spendius, Mâtho, Hamilcar, Hannon, colossales figures traversant ces pages et les éclairant d'une lueur sinistre ; le roman, à de certains endroits, se transfigure, il devient épopée, et nous donne comme un ressouvenir de la manière homérique. M. Flaubert a eu de ces bonnes fortunes. Je suis heureux de n'être pas seul à le constater.

Arrivons maintenant à l'éloge de la forme et disons que le travail de la langue est immense dans Salammbô. Il y a là une science du vocabulaire, un remuement de mots d'un dilettantisme littéraire, que les délicats apprécieront et admireront à côté de cette exécution précise, nette et ferme de la phrase et de ce beau style plastique si admirablement descriptif.

Armé comme il l'est, écrivain sûr de lui-même, assoupli à toutes les difficultés, en garde contre toutes les surprises de plume, M. Flaubert a, dès à présent, conquis l'avenir. Quelque magnifiques qu'aient été les résultats de cette excursion savante d'un artiste ironique et fier, dédaigneux des succès faciles, au sein des ténèbres d'un monde ancien ; quoiqu'il soit sorti de là une œuvre forte, étudiée, élaborée avec un art exquis, dans la méditation d'un travail de six années, je souhaite que M. Flaubert revienne maintenant à la vie moderne. Il se doit à la lutte contemporaine. Il est trop fort pour ne point rentrer dans la mêlée. Que ce psychologiste vigoureux, que cet analyste opulent reprenne le cours de ces belles études de la passion où il excelle et qui ont refait au roman, depuis dix ans, une originalité si vivace. Il ne peut faillir à la tâche, il a, dans le passé et dans le présent, deux gages certains d'une réussite éclatante, destinée à consacrer définitivement la célébrité de son nom ; deux livres écrits avec toutes sortes de qualités, particulièrement distinguées, et ce qu'on pourrait appeler l'aristocratie du talent.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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