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Jules LEVALLOIS
L'Opinion nationale, 14 décembre 1862

[Salammbô, par M. Gustave Flaubert]
[Jules Levallois avait annoté son article ; nous n'avons toutefois pu retranscrire ces notes du fait de leur illisibilité.]

La maladie littéraire (et par conséquent morale) de l'époque présente, c'est l'incertitude du goût. Il en est peu qui soient plus dangereuses. On revient de l'erreur et on s'en guérit ; on se corrige difficilement de l'engouement factice, de l'enthousiasme capricieux et arbitraire ; on ne renonce qu'avec peine à l'habitude étourdiment vaniteuse de distribuer la louange au gré du hasard, de décerner des couronnes sans savoir pourquoi. Les temps où le goût flotte incertain, singulièrement émoussé et blasé, sont reconnaissables à la fréquence, à la facilité, à l'éclat des succès, ou plutôt des réussites. Lorsqu'on voit plusieurs œuvres contradictoires, exclusives les unes des autres, recevoir des lecteurs un accueil également - et excessivement - favorable, il n'y a pas s'y méprendre, la conscience de l'esprit est désorientée.

Nous traversons en ce moment une crise de ce genre. La disposition dominante du public consiste en une sorte d'indécision passionnée, ou si l'on veut, de hardiesse saccadée et inquiète, prompte à s'incliner devant ce qui brille, s'affirme et s'impose ; prompte aussi à se déjuger et à se repentir. Les acheteurs se pressent chez quelques libraires ; certains livres se vendent comme des petits gâteaux. L'heure est mauvaise pour les lettres ; elle est excellente pour les éditeurs. Interrogeons-les, je vous prie ; leurs réponses nous édifieront. - « Nous en avons déjà vendu cinq mille exemplaires. » - « Tel autre est écrit dans un style insoutenable. » - « Dix mille ! » - « Celui-ci est ennuyeux et manqué complètement. » - « Quinze mille ! » - « Ce dernier enfin est ridicule et ressemble d'un bout à l'autre à une gageure contre le bon sens. » - « Vingt mille ! » Voilà ce qui s'appelle répondre victorieusement et confondre ses interlocuteurs. Ces brèves paroles, éloquentes à leur manière, sont curieuses et fort instructives.

Au défaut de mesure dans l'admiration, ajoutons, pour achever notre analyse ce défaut de sécurité et de courage dans la jouissance et l'expression de cette admiration elle-même. On ne se sent pas suffisamment autorisé à admirer, et l'on se cherche des motifs ou des excuses. Selon la diversité des caractères, les hésitations se marquent différemment. Les uns dévorent avidement le volume, puis affectent de s'en moquer ; d'autres avouent qu'ils l'ont lu parce qu'il faut tout lire et se tenir au courant. Les plus braves se hasardent à soutenir « qu'en somme, il y a du bon », tandis que les prudents qui, avant de se prononcer, attendent l'opinion des connaisseurs, gardent un silence diplomatique. Est-il rien de moins solide et de moins flatteur qu'une approbation, fût-elle unanime en apparence, - où il entre tant de précipitation, de timidité et si peu de franchise ? Comment un public, ainsi préparé et disposé, pourrait-il maintenir, défendre sérieusement les réputations qu'il élève et les succès qu'il proclame ? Il convient d'autant plus d'insister sur ce manque de sincérité dans l'assentiment, sur ce vague besoin d'appui et d'autorisation, que cette faiblesse s'est montrée dans tout son jour à propos du nouveau roman de M. Gustave Flaubert, Salammbô. Ce livre était attendu avec impatience par les nombreux admirateurs de Madame Bovary. On se disait à l'oreille, avec contentement et fierté que cette fois, l'auteur avait appliqué son talent à un sujet grave, à une manière historique, scientifique, et que l'on verrait de quoi il était capable dans le noble et le sérieux.

Il ne s'agissait plus des aventures mesquines, des vulgaires amours d'une bourgeoise campagnarde ; la fille du père Rouault allait s'effacer et disparaître devant la propre fille d'Hamilcar Barca. De quel front oserait-on comparer Boulanger de la Huchette avec Mâtho, Léon avec Narr'Havas, le pacifique abbé Bournisien avec le mystérieux et effaré Schahabarim ? Il y avait évidemment un abîme entre ces personnages ; une effrayante distance les séparait ; la même qui régnait sans doute entre les deux fictions auxquelles ils appartenaient. Carthage devait infailliblement dominer Yonville-l'Abbaye, le couvrir, et - ceci est plus délicat - le racheter.

J'ai prononcé le mot décisif, accentué la secrète pensée, et je m'y arrête. Le rachat d'une peinture exacte par une composition artificielle, d'une œuvre moderne par une composition inspirée de l'antique, d'une création originale par un pastiche, c'est là ce que comportait et sous-entendait l'anxieuse attente d'une partie du public. Salammbô apparaissait, dans le lointain, comme une magnifique apologie, comme une réhabilitation grandiose de Madame Bovary.

Nous nous retrouvons toujours en face de cette timidité d'intelligence, - grosse de préjugés, mortelle au goût, - qui n'accepte le vivant et le vrai qu'à la dernière extrémité, et qui rougit de ses admirations lorsqu'il lui est impossible de les étayer sur une idolâtrie quelconque. Ceux qui ont apprécié et goûté Madame Bovary n'ont certes aucune raison de rougir ni de le regretter, et il n'était pas nécessaire que l'on publiât Salammbô pour mettre ce point hors de conteste et de litige. Avec un peu plus d'initiative et de fermeté dans nos jugements, nous irions droit à ce qui est réellement remarquable, et nous saurions nous y tenir ; mais nous tremblons sans cesse de ne pas paraître assez instruits, assez sérieux, assez connaisseurs, assez fins, assez moraux, et, au lieu de nous abandonner à notre libre impulsion, nous ne sommes ingénieux qu'à l'affaiblir et à la fausser.

À Dieu ne plaise que j'aille - aujourd'hui du moins - jusqu'au bout de ma pensée. Ma conclusion serait trop sévère. Qu'il me soit seulement permis de constater qu'en fait de goût immédiat et contemporain, en fait de reproduction de nos mœurs par la littérature, nous offrons quelque analogie avec ces personnes qui tiennent à leur considération en proportion même de ce qu'elle semble chancelante et douteuse. Nous ne sommes point rigoureusement moraux, mais dans les livres nous aimons la moralité à outrance, et cette prétention nous vaut des romans déplorables comme Sibylle, de M. Octave Feuillet. Dans la vie, notre élévation d'idées et de caractère est très modérée ; dans l'art, c'est autre chose : nous aspirons ardemment à nous rattraper et nous tombons stupéfaits, ravis, dès que nous rencontrons une œuvre qui a une apparence d'élévation ; je dis une apparence, car les hommes compétents malheureusement sont clairsemés. Beaucoup, parmi ceux qui en parlent le plus, ne savent au juste ce que c'est qu'élévation ou moralité.

Il ne m'est pas du tout prouvé qu'en méditant et en écrivant Salammbô, M. Gustave Flaubert n'ait point partagé l'erreur du public relativement au plus ou moins de noblesse, d'élévation dans le choix du sujet et dans la manière de le traiter. Peut-être a-t-il cru, lui aussi, que son second roman rachèterait le premier. Laissons les conjectures et sortons du probable. Ce qui est certain, c'est qu'au point de vue artistique, Salammbô est un livre convaincu.

Pour le conduire à fin, il a fallu une robuste bonne foi et une confiance absolue dans l'excellence du système adopté. Ce système, je le connais ; ici et ailleurs je l'ai vingt fois combattu, et je pourrais me contenter d'opposer au roman carthaginois de M. Flaubert les objections que j'ai déjà présentées contre plusieurs tentatives pseudo-païennes. Mais cet ouvrage, par la curiosité qu'il excite, par l'importance momentanée qu'on lui accorde, par l'énorme labeur dont il témoigne, mérite bien les frais d'un examen particulier et d'une discussion renouvelée.

Oublions donc pendant un instant, mettons de côté les lois judicieuses et sévères qui disciplinent l'interprétation moderne appliquée au passé ; oublions que, seules, l'histoire philosophique ou pittoresque et l'érudition proprement dite ont le privilège de remonter avec fruit, avec autorité, le cours des siècles ; oublions enfin que - voyage archéologique, roman légendaire ou poème rétrospectif - les branches rapidement desséchées d'un genre essentiellement faux, n'ont porté et fourni que des productions contestables, imparfaites, pénibles. Écartons tout cela de notre souvenir. Concédons à l'auteur de Salammbô la possibilité, la légitimité de la fiction romanesque, franchissant l'espace et le temps pour aller, par un miracle de l'art, animer ou ranimer chez les Grecs anciens, à Rome impériale, dans l'Écosse barbare du moyen-âge, une période de vie à jamais éteinte. Descendons avec lui sur son terrain.

Fiction romanesque et poétique ressuscitant partiellement et passagèrement l'Antiquité, soit. Faux ou non (ce que nous n'examinons plus), ce genre a probablement des règles et des principes. Il a aussi ses maîtres et ses modèles ; par conséquent, on n'y marche pas au hasard. La fiction moderne, en ce qui concerne les temps reculés, se conçoit raisonnablement de trois manières. Il y en a une quatrième, encore pire que les autres, mais je n'en parlerai que plus tard.

1° On peut s'appuyer sur la science pure, en réduisant la fable, l'intrigue, au rôle modeste d'un simple lien, d'un léger fil, destiné à rapprocher, à réunir les principaux morceaux de l'ensemble et à dissimuler adroitement ce qu'il y a de fragmentaire dans le sujet : c'est ainsi que procède l'abbé Barthélemy dans le Voyage d'Anacharsis.

2° Non seulement on s'attache à saisir, à fixer l'aspect des lieux, la physionomie des hommes, en tel pays, vers telle époque, ce que nous appelons la couleur locale, on s'efforce en outre de deviner le génie de ces lieux, de se pénétrer des sentiments que devaient éprouver ces hommes ; à distance, et en tâtonnant, on refait leur psychologie, par imagination et encore plus par intuition, l'on revit leur existence, et dans les œuvres que l'on compose ensuite on se propose pour but de mêler en une exacte mesure l'élément humain à l'élément pittoresque et d'obtenir, grâce aux vraisemblances accumulées, une sorte de vérité générale. À cette façon de travailler, d'étudier, de comprendre, Walter Scott a dû son succès, et, en partie devra sa gloire.

3° Pour peu que l'on sache lire dans le passé, on ne tarde pas à s'apercevoir que toutes les époques, aux yeux du penseur, sont loin d'avoir la même importance, que quelques-unes sont caractéristiques ; celles par exemple, durant lesquelles s'accomplit une rénovation politique ou religieuse. On choisit alors comme objet de son étude, comme sujet de son tableau, un de ces déchirements sacrés, une de ces crises suprêmes qui transforment et régénèrent l'humanité. On retrace la lutte de ce qui s'en va contre ce qui arrive, de ce qui tombe contre ce qui s'élève, de ce qui expire contre ce qui vient de naître. On peint deux mondes aux prises, l'existence sociale modifiée par la vie morale ; les âmes à la fois ennoblies et troublées, la civilisation en suspens parce qu'elle est à la veille d'être en progrès. Malgré beaucoup d'erreurs de détail et d'insupportables longueurs, malgré une mythologie fatigante et ennuyeuse, cette haute conception, jointe à un style souvent heurté, mais constamment prestigieux, donne aux Martyrs de Chateaubriand une grandeur poétique qui finira, je le crois, par triompher des sévérités de l'opinion.

Entendons-nous bien. Je me garde de faire l'éloge plein et entier du Voyage d'Anacharsis, de Richard en Palestine, d'Anne de Geierstein ou des Martyrs. Mes louanges sont relatives, très relatives ; mais enfin je dégage de mon mieux les méthodes particulières et appropriées qui, dans ce genre convenu, assurent à ces diverses productions une supériorité marquée et les indiquent presque comme des modèles. De compte fait, je trouve trois procédés acceptables : la science pure, l'observation unie à l'imagination, la compréhension philosophique. Maintenant, à l'aide de ces moyens de contrôle examinons Salammbô.

De la science pure, il n'en faut pas parler. L'auteur connaît l'Antiquité à merveille, j'y consens ; mais où il n'y a rien à savoir, la science perd ses droits. Pour s'exercer sérieusement, l'étude demande une manière précise, déterminée : on n'étudie pas le néant. Or, justement, c'est ici le cas. M. Flaubert est allé chercher dans le monde antique un peuple que les Anciens eux-mêmes n'ont connu que pour le combattre, l'exterminer, et qu'ils paraissent avoir très peu, très mal compris. Dans l'histoire de ce peuple, il s'est adressé de préférence à un épisode doublement et triplement obscur.

Il a voulu raconter, poétiser, romancer le soulèvement des Mercenaires contre Carthage : atroce révolte que châtia une répression plus atroce encore et qui resta frappée de ce surnom terrible : la guerre inexpiable. Décrire Carthage, la ville matérielle, la cité politique et morale, suivre et exposer dans ses alternatives la guerre des Mercenaires ; tel est le but complexe que s'est proposé M. Gustave Flaubert dans Salammbô. Quels sont, pour y atteindre, ses renseignements, ses lumières, ses points de repère, ses points d'appui ?

Sur la rébellion et la destruction complète des Mercenaires, nous possédons quelques pages de Polybe. Quant à Carthage, - à la Carthage punique, celle d'Hamilcar Barca et d'Hannibal - malgré les ingénieuses hypothèses de Dureau de la Malle, les consciencieuses investigations de Falbe, les travaux habilement et fermement menés par M. Beulé, nous sommes contraint d'avouer qu'il en subsiste à peine quelques débris, que les savants ont longuement disserté, discuté sur son emplacement probable, et ne sont pas parfaitement d'accord, à l'heure qu'il est, et qu'à moins d'un prodige, sa topographie intérieure demeurera éternellement incertaine et conjecturale. Ainsi, les bases sur lesquelles repose le roman archéologique de M. Flaubert se réduisent à ceci : presque rien pour les Mercenaires ; pour Carthage, rien du tout.

Cependant, ouvrez Salammbô, vous serez frappé, dès les premières pages, du détail minutieux, méticuleux, infini, où l'auteur se complaît. Qui oserait nier l'érudition de M. Flaubert après avoir lu le festin des soldats dans les jardins d'Hamilcar ? Est-ce qu'avant lui on avait entendu parler de ces « oiseaux à la sauce verte » qu'on apportait « sur des assiettes d'argile rouge rehaussées de dessins noirs » et des escargots au cumin « servis sur des plats d'ambre jaune » ? Est-ce qu'il ne faut pas être cent fois, mille fois plus docte que le vulgaire, pour connaître à fond et énumérer « les hérissons au garum, les cigales frites, les loirs confits » et les « gamelles en bois de tamrapanni » où « flottaient, au milieu du safran, de grands morceaux de graisse » ? Qu'y a-t-il de plus couleur locale, en fait de cuisine, que « ces petits chiens à gros ventre et à soies roses que l'on engraissait avec du marc d'olives, mets carthaginois en abomination aux autres peuples » et cette merveilleuse tisane que buvait le suffète Hannon, cette « tisane faite avec de la cendre de belette et des asperges bouillies dans du vinaigre » et des langues de phénicoptères, et les graines de pavot assaisonnées au miel (il y a aussi quelque part des poissons au miel !). J'en passe et des meilleurs. Est-ce que tout cela n'est pas carthaginois à l'excès, à indiscrétion, extra-punique, extra-antique ?

Et la topographie de Carthage ? M. Flaubert a l'air de la mieux savoir que Falbe et M. Beulé. Peut-être la possède-t-il mieux que ne faisait Hamilcar lui-même. C'est plaisir de voir comme il s'oriente, comme il circule dans les faubourgs et les rues ; il va et vient de Malqua à Mégara, de Mégara aux Nappales ; il traverse les rues de Sateb, de Boudès, de Sœpo, aussi tranquillement qu'un bourgeois de Paris qui des Halles, par la rue Saint-Honoré, s'en irait à la Madeleine. Est-il nécessaire de rappeler avec quelle aisance, avec quelle facilité il se meut dans les souterrains, les aqueducs, surtout dans les innombrables corridors du temple ? Oh ! le temple ! il y triomphe. Je dirai même qu'il en abuse. Évidemment s'il y fût entré, il en serait sorti à la barbe du grand Schahabarim si le grand Schahabarim n'eût été imberbe. Quoi de plus concluant, de plus décisif, et que faut-il encore ?

Eh bien je ne suis pas convaincu. En me renfermant strictement dans le domaine de l'archéologie, je ne saurais accepter Salammbô à titre de Guide de l'Étranger dans Carthage, ou de nouvelle salle, de salle carthaginoise ajoutée au musée Campana. Que les détails qui encombrent ce livre soient antiques, tirés d'auteurs anciens, latins et grecs, à la bonne heure ! mais purement et exclusivement carthaginois, non pas ! Tant de souterrains, d'escaliers, de corridors ne me dépaysent point. Tant d'étrangetés ne m'ébranlent nullement. Je résiste aux cigales frites et suis insensible aux langues de phénicoptères, aussi bien qu'aux loirs confits. Pour se ranger à cette opinion et s'y tenir, il suffit d'avoir du bon sens et de ne pas oublier que là où les documents font défaut le roman historique devient absolument impossible.

Parlons net, sans gaucherie et sans duperie ; l'antiquité, telle que nous l'offre cet ouvrage, est de l'antiquité rapportée, plaquée, enchâssée, encastrée, sortie brin à brin, moitié jeu de patience, moitié mosaïque. Salammbô me produit l'impression d'un personnage chez lequel tout serait grec et romain, tout excepté le nez. Par exemple, le nez serait authentiquement carthaginois. Ma foi, cuisine pour cuisine, et qu'on me passe la vulgarité de la comparaison en faveur de son exactitude : la meilleure sauce du monde (même la sauce verte) fût-elle servie sur un plat d'argile rouge rehaussé de dessins noirs ne parviendra jamais à dissimuler l'absence totale de poisson.

Je n'ai assurément pas, en ce qui touche les Carthaginois, plus de renseignements que M. Flaubert ; mais je suppose qu'en définitive c'étaient des hommes. Ils étaient pères, époux, fils, amants, amis, à leur façon sans doute et puniquement, c'est possible, - naturellement, toutefois ; car le cœur humain ; en ses affections instinctives, est identique en lui-même à travers les âges.

Nous sommes donc en droit de demander au romancier à quel degré il s'est rendu compte des passions et des idées de ses personnages, à quelle profondeur il est descendu dans leur âme, par quels moyens, par quels actes, par quelles paroles il a essayé de traduire ce qu'il croyait voir en eux. Nous voilà revenus à cette divination psychologique qui, ainsi que je le disais plus haut, fait la force et le charme de Walter Scott et communique à quelques-uns de ses romans une autorité durable. En vertu d'un échange mystérieux et légitime, la vérité des sentiments exprimés s'étend aux objets extérieurs ; l'inexactitude historique est couverte et sauvée par l'exactitude morale. Il y a dans Ivanhoé et dans les Puritains d'Écosse des parties d'une fidélité supérieure que le progrès de la science ne renversera point.

Du moment que l'auteur de Salammbô écartait avec dédain, ou même ne soupçonnait pas la portée philosophique de son sujet (par là du moins son livre n'a aucun rapport avec les Martyrs), il était permis d'espérer qu'il s'engagerait résolument dans la voie de l'observation intime, et qu'il y apporterait autant d'ardeur et de curiosité qu'à la transcription simplement matérielle. Après avoir cherché le vrai architectural, le vrai topographique, le vrai mobilier, le vrai culinaire de Carthage, M. Gustave Flaubert pouvait sans inconvénient se mettre en quête et en peine du vrai humain. Je dois constater qu'il ne l'a point fait, ou que, s'il l'a tenté, il a presque complètement échoué.

Sauf Spendius, qui est fortement et finement dessiné, pas un des personnages qui s'agitent dans ce long roman ne supporte un examen attentif, pas un n'est construit selon des données logiques ou seulement tolérables, pas un n'existe réellement, Hamilcar, Mâtho, Narr'Havas, Schahabarim, Salammbô elle-même ne sont que des mannequins dont l'inconsistance et la débilité sautent immédiatement aux yeux du lecteur le plus sympathique ou le plus novice.

Cette immense imperfection réagit sur la forme, sur le style. Certes, M. Gustave Flaubert n'est point de ceux à propos de qui l'ont est porté à se demander : Son livre est-il bien écrit ? Cela va de soi. Quand on a eu l'honneur et le bonheur de produire Madame Bovary (honneur et bonheur que M. Flaubert n'appréciait peut-être pas assez, et qu'il sentira mieux maintenant), on a son brevet de grand styliste ; on est de ceux qui ne peuvent point mal écrire.

Mais dans Salammbô il y avait, inhérentes au sujet et compliquées, des erreurs de l'exécution générale, des difficultés contre lesquelles le plus habile rhéteur n'aurait pu lutter. L'écrivain a voulu compenser la monotonie des évènements, l'inanité des personnages, la désespérante stérilité du sujet, par la violence des effets et la constante élévation du style. De là une tension perpétuelle qui lasse et donne le vertige. S'il faut articuler franchement nos reproches, il y a dans ce volume trop de choses horribles enguirlandées de belles phrases. À force d'être soigné, caressé, médité, prémédité, c'est glacialement cruel. Par moments, en lisant Salammbô, on croit se trouver à l'Odéon, écoutant le ronron turbulent et somnolent d'une tragédie romantique.

Si cette critique ne contenait un enseignement, les pages précédentes seraient puérilement et inutilement sévères. Nous avons examiné et discuté Salammbô selon sa valeur intrinsèque ; nous n'avons point encore déterminé sa signification comme tentative, comme procédé artistique. L'interprétation moderne appliquée à l'Antiquité comporte trois méthodes différentes, disais-je au début de cet article, et j'en signalais une quatrième à laquelle je me proposais de revenir. Cette quatrième méthode est celle que M. Flaubert a suivie et qui l'a égaré. Il est temps de la nommer par son nom - cela me dispensera de la définir - c'est la fantaisie appliquée à l'Antiquité.

M. Théophile Gautier a été l'inventeur de ce genre ou plutôt de ce sous-genre. Une Nuit de Cléopâtre, Le Roi Caudaule, Le Roman de la Momie sont des ballons d'essai adroitement lancés dans cette direction. Peut-être, grâce à la sympathie qui accueille les productions de cette belle plume indolemment spirituelle, la fantaisie se retournant vers le passé et s'y jouant aurait-elle eu gain de cause ? Peut-être, nous serions-nous enrichis d'une nouvelle hérésie littéraire ?

Salammbô est venu réveiller les indifférents, dissiper les illusions, trancher la question. À présent, on sait à n'en pas douter qu'il y a des sujets (et ces sujets-là sont les sujets antiques) où se consument en vain les plus beaux talents, comme il y a des écueils où se brisent les vaisseaux de ligne eux-mêmes. Espérons qu'au moins la leçon nous sera profitable à tous.

M. Gustave Flaubert en sera quitte pour donner dans quelques années une sœur ou un frère à Madame Bovary et pour reprendre ainsi sa place au premier rang de nos modernes romanciers. Salammbô, passé à l'état de légende, servira à convaincre les plus incrédules que l'Antiquité porte décidément malheur à ceux qui s'y attardent ou s'y oublient ; et l'on en reviendra à la parole sensée, railleuse, décisive de Molière dans Le Malade imaginaire : « Les Anciens sont les Anciens et nous sommes les gens de maintenant. »

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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