ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Hippolyte LUCAS
Revue bibliographique, 20 décembre 1862

Salammbô

La critique est une chose désagréable en soi ; les hommes ne consentent guère à être blâmés, et les auteurs moins que les autres hommes. L'Alceste de Molière a raison de s'écrier, à propos de la critique :

« ...Cette matière est toujours délicate,
Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte. »

Quelque précaution que l'on prenne en effet pour administrer ce remède amer, on a de la peine à le faire accepter sans résistance, et la coupe aux bords emmiellés n'en paraît pas moins remplie d'un odieux poison. Ceux donc qui s'érigent en censeurs dans la république des lettres sont regardés, par le plus grand nombre, comme des ennemis publics, et peut s'en faut qu'on ne demande contre eux la loi de l'ostracisme. Ils accumulent sur leur tête d'effroyables haines, et, pour les punir de leurs forfaits, les galères ne paraîtraient pas trop fortes aux honnêtes gens dont ils ont blessé l'amour-propre. On sait ce que Voltaire pensait de Fréron.

Cicéron et Quintilien, pour s'épargner ces désagréments, jugèrent à propos, dans leur temps, de ne parler que des morts, lesquels ne sont pas dans l'habitude de se plaindre, bien que, de nos jours, grâce aux médiums, aux spirites et à M. Z. Pierrart, il ne tient qu'à eux de le faire dans les bureaux de la Revue spiritualiste, rue du Bouloi. M. de Vaugelas, qui marcha sur les traces de Cicéron et de Quintilien, voulait expressément qu'on ne nommât pas les auteurs vivants qu'on réprimandait, et il engageait la critique à ne s'occuper que des bons écrits, afin qu'il n'y eût que des éloges à donner. On ne saurait pousser la politesse plus loin. Mais M. de Vaugelas ne songeait pas qu'en exigeant qu'on ne rendît compte que des ouvrages excellents, on restreignait singulièrement le rôle de la critique.

Au risque de paraître à M. Gustave Flaubert un de ces insulteurs qui suivaient, à Rome, les chars de triomphe, je ne puis m'associer complètement aux éloges que lui attire de toutes parts son roman carthaginois Salammbô. Quelque mérite qu'il y ait dans le travail de reconstruction archéologique auquel s'est livré l'heureux auteur de Madame Bovary pour faire sortir Carthage des ruines qui ont consolé Marius, je ne saurais partager, au point de vue du roman, l'enthousiasme que cette étude inspire même à d'illustres aristarques, tels que MM. Sainte-Beuve, Cuvillier-Fleury, Caro, etc. Le roman de la Momie, de Théophile Gautier, me paraît en ce genre un chef-d'œuvre dont Salammbô n'a pas approché. Théophile Gautier a été Égyptien et pharaonesque autant que possible, mais humain. M. Gustave Flaubert a été Carthaginois, mais inhumain, ou surhumain, si cela lui plaît mieux. Son roman est inexpiable, comme la guerre des Mercenaires qu'il raconte d'après Polybe. Cette fameuse Salammbô, dont M. Michelet seul aurait le droit de sonder les mystères, est une espèce de sorcière qui apprivoise les serpents et qui joue avec eux comme la belle Léda avec les cygnes ; héroïne physiologique, elle n'a rien de très-attrayant et les guerres et combats de cette iliade des Mercenaires ne présentent que des scènes d'une cruauté horrible et d'une incommensurable longueur, où l'on respire une constante odeur de massacres. M. Gustave Flaubert aurait mieux fait d'adresser à l'Institut un mémoire sur les mœurs et les usages des Carthaginois et des Barbares dont ils employaient et payaient si mal les services. Il s'est donné beaucoup de peine pour créer une fable entortillée d'étranges voluptés. Je préfère la grotte d'Énée et de Didon, quelque classique qu'elle soit. Virgile me semble avoir été un autre Carthaginois que M. Gustave Flaubert, et je regrette que dans ses recherches, puisqu'il est allé en Afrique, pour la composition de son roman, il n'ait pas retrouvé cette grotte divine.

M. Gustave Flaubert n'en a pas moins déployé un très-grand talent de photographie idéale dans ses descriptions, et son livre, soutenu comme il l'est par une publicité amie, fera un rapide chemin et satisfera ses éditeurs ; mais ce qui me choque dans cet ouvrage et dans beaucoup d'autres ouvrages modernes, c'est une sorte de spéculation sur la sensualité du public, déguisée sous les apparences de dissertations historiques ou scientifiques. On ne se défie pas d'un roman carthaginois, ni d'une étude sur les sorciers, et, sous le manteau de l'histoire ou de la philosophie, qui n'est autre chose actuellement que ce qu'on appelait autrefois le manteau de la cheminée (pardon du jeu de mots), bien des gens laissent pénétrer chez eux des livres qui offrent la peinture de tous les désordres des sens, dont les mères ne peuvent guère permettre la lecture à leurs filles, ni même les filles à leurs mères.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


Mentions légales