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Amédée PICHOT
Revue Britannique, janvier 1863

CHRONIQUE BIBLIOGRAPHIQUE
Salammbô

[...] Et les romanciers donc ?... Oui, ils se trompent aussi ; mais justement il faut louer ceux qui changent de voie, comme M. G. Flaubert, et font servir une fiction à élucider la science ou l'histoire. Il y a mieux que cela dans Salammbô, ouvrage qui nous a rappelé le roman érudit de Bulwer : Les Derniers Jours de Pompéi, car ce n'est pas seulement de l'érudition descriptive, comme celle du voyage d'un prétendu Anacharsis chez les ancêtres de ces Grecs qui finiront par ressembler aux personnages de certaine fable d'Esope. Un drame est là avec toutes ses passions et ses péripéties, dont la fable, qui paraîtrait peut-être trop simple dans un roman moderne, est très-suffisante, étant subordonnée à l'exhumation archéologique d'un empire. Cet intérêt rétrospectif justifie aussi une prose poétique ressemblant parfois à la traduction d'une épopée ancienne, revêtant de ses périphrases harmonieuses les détails les plus vulgaires et parfois hasardant le mot propre avec cette naïveté des idiomes barbares atténuée par l'épithète homérique ou virgilienne. Il est telle scène de Salammbô dont ce style très-peu moderne voile très à propos le sens encore trop clair pour les lecteurs non innocents. Mais généralement l'archéologue absout le romancier, et si dans la scène à laquelle nous faisons surtout allusion, la chaînette protectrice de Salammbô se brise, la vierge conserve encore quelque chose de la pudeur de Virginie mourante en jetant autour de sa taille le tissu magique, appelé le zaïmph, tombé de la lune pour servir de palladium à Carthage. Ce que nous admirons sans réserve, c'est donc la science de ce volume, qu'il faut accepter de confiance, car pas une note ne vient au secours de nos rares souvenirs, et nous ne nous vantons pas d'avoir déchiffré le riche trésor d'inscriptions puniques que le voyageur N. Davis a acquis pour le Muséum britannique. M. Flaubert doit avoir vu ces débris cyclopéens dont parle le même N. Davis, qui, dans sa dernière exploration, après avoir visité trente sites de l'Afrique carthaginoise, conjecture que les sables libyens recouvrent encore cent villes à explorer ! Que de mystères archéologiques dignes de la patiente investigation de M. G. Flaubert, que de monuments grandioses à restituer, que de personnages à ressusciter ! C'est lui dire combien nous apprécions l'érudition et la poésie de ce premier roman, loin de partager l'opinion des critiques qui voudraient ramener l'auteur aux mystères de l'alcôve normande. Nous trouvons un air de réalité aux personnages même de son invention, tant ce qu'il y a d'exagéré dans leur stature, leurs gestes, leurs passions, etc., nous semble proportionné au cadre où ils se meuvent. Le sculpteur Bouchardon ne disait-il pas que les héros de L'Iliade étaient tous des géants ? Ceux de M. Flaubert n'ont que la taille d'Ajax, d'Ulysse, etc. Il en est un qui rappelle Sinon, un autre Thersite, un troisième enfin le mendiant Irus avec ses ulcères. Ce n'est pas celui-ci qui nous charme le plus, nous l'avouons, quoiqu'il se gratte avec une spatule d'aloès. Mais si l'éléphantiasis reparaît en Europe, on saura gré à M. G. Flaubert de la panacée du suffète Hannon, pâte composée avec de la farine, du soufre, de la myrrhe, du vin noir, du lait de chienne, du galbanum et du styrax.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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