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Armand de PONTMARTIN
Gazette de France, 21 décembre 1862

SALAMMBÔ
[Un gros volume in-8°, Michel Lévy. (Note du critique.)]

La première sensation que l'on éprouve en lisant Salammbô, c'est l'étonnement ; la seconde, c'est l'éblouissement ; la troisième, c'est l'ahurissement ; la quatrième et dernière, c'est l'ennui.

Un ennui vaste, épais, tassé, touffu, cyclopéen, monumental, carré par la base, haut en couleur, rutilant, flamboyant, truculent, humide et Numide, Punique et unique ; un ennui de la force de cinq mille Carthaginois massacrés par dix mille Barbares, ou de vingt mille Mercenaires écrasés par trois cents éléphants.

« Prenez garde, nous dit-on : il ne s'agit pas de plaisanter ; l'auteur cette fois n'a pas prétendu vous amuser, au contraire ! Il s'agit de rendre hommage à un écrivain de grand talent, qui aurait pu, s'il l'avait voulu, donner une foule de sœurs cadettes à Mme Bovary et obtenir autant de succès de vogue qu'il aurait publié de volumes, et qui, saisi d'une vertueuse horreur pour ces succès obtenus par des scènes érotiques et des débats de tribunaux, a vaillamment remonté le cours des âges, a reculé de vingt siècles, s'est enfoncé sans effroi et sans flacon dans les plus infectes ténèbres d'une époque lointaine et mal connue, et en est sorti, au bout de cinq ans de travail et de voyages, avec un livre gros de désappointements et de mécomptes pour les innombrables admirateurs des amours réalistes d'Emma, de Léon et de Rodolphe. »

Assurément nous sommes très disposé à convenir, d'abord que M. Gustave Flaubert a un très grand talent ; talent que plusieurs circonstances parasites et fâcheuses nous ont empêchés de bien juger lors de son premier ouvrage ; ensuite, que Salammbô révèle un renoncement fort honorable aux succès faciles, une force de volonté remarquable, une fougue d'exécution, une puissance de couleur et des qualités de style, aussi incontestables que mal employées : enfin, de même que le soldat peut être humain sur le champ de bataille, l'épouse chaste dans ses transports d'amour, et que Bernardin de Saint-Pierre était, dit-on, d'une humeur massacrante au moment où il écrivait les pages les plus suaves de Paul et Virginie et des Harmonies de la nature, nous croyons sincèrement que M. Gustave Flaubert est le plus doux et le meilleur des hommes alors même qu'il semble le plus se complaire à ces affreux tableaux de carnage, de bestialité, d'atrocités, de pustules et d'anthropophagie. N'exagérons rien cependant, et tâchons de rester dans le vrai. La critique n'a pas à se prononcer sur les intentions, mais sur les résultats ; elle ne sait pas gré à un auteur de ce qu'il a évité ou dédaigné, mais de ce qu'il a fait.

Premièrement, est-on bien sûr que M. Gustave Flaubert, une fois accepté comme un artiste de grande et sérieuse valeur, - et ceci est hors de doute, - ait eu beaucoup de mérite à ne plus vouloir, pour son second livre, de ce genre de vogue qu'avait obtenu et mérité Madame Bovary ? L'exemple de la grandeur et de la décadence de M. Ernest Feydeau était là, tout près de lui, et pouvait lui servir d'avertissement salutaire. En outre, ce roman de Madame Bovary avait atteint, s'il ne la dépassait pas, l'extrême limite où une œuvre inquiétante pour la morale et le goût est encore une œuvre d'art. Un pas de plus, et nous tombions dans ce que ce bon M. Delécluze appelle la pornographie : M. Flaubert aurait-il franchi ce pas ? Ses premiers juges (je parle des magistrats) lui avaient fait comprendre qu'entre son livre et un scandale il n'y avait que l'épaisseur du plaidoyer de M. Sénart. Serait-il resté en deçà ? On l'eût trouvé fade : c'est là le châtiment de ces débuts où un auteur, bon gré mal gré, réussit autrement que par des moyens littéraires. Il n'est donc pas étonnant que M. Gustave Flaubert, sûr de sa force, amoureux des difficiles entreprises, irrité peut-être du singulier malentendu qui avait défiguré son premier succès, se soit placé sur un terrain tout différent, et, sans changer sa manière, ait choisi un cadre où les plus voluptueuses peintures prennent des airs si farouches, si rebutants ou si hideux, avec un tel accompagnement de détails théogoniques, de voiles hiératiques, de serpents visqueux et d'odeurs suspectes que les imaginations les plus inflammables ne sauraient en être émues. Son choix a-t-il été heureux ? C'est ce qu'il convient d'examiner.

Qu'est-ce que Salammbô ? Poser cette question, c'est déjà faire le procès du livre.

Est-ce une œuvre archéologique, une œuvre d'érudition et de science ? Soit : on y rencontre assez de choses inaccessibles à mon ignorance, pour que je ne dispute là-dessus ; mais alors Salammbô est du ressort de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, et non pas de la critique littéraire. En outre, qui me prouve que cette érudition est sans réplique, que ce bric-à-brac est authentique ! M. Flaubert y a mis, je le veux bien, une patience de savant, une passion d'artiste ; mais qui l'a guidé dans ses recherches essentiellement conjecturales ?

Est-ce Polybe, le plus sec des historiens, le moins pittoresque des écrivains ? On nous assure que, pendant ces cinq ans, M. Flaubert, chaque fois qu'il avait à vérifier un trait de mœurs, un détail de couleur locale, partait pour l'Afrique, et n'en revenait que surabondamment renseigné. On compare ce prodigieux travail de restauration ou plutôt de divination archéologique à celui de Cuvier ou de Humboldt, à qui il suffisait d'une côte ou d'un os maxillaire pour retrouver toute une race disparue : la comparaison ne me semble pas d'une justesse bien rigoureuse : on comprend que des savants, hommes de génie, profondément versés dans tous les mystères du règne animal, puissent procéder par induction et aller du connu à l'inconnu ; mais je me demande comment un morceau de ruine ou un fragment d'inscription peut nous apprendre qu'Hannon se grattait la peau avec une spatule d'aloès ou qu'il buvait une tisane faite avec de la cendre de belette et des asperges bouillies dans du vinaigre. Toutes ces objections seraient-elles réduites à néant, reste la plus accablante. L'érudition, l'archéologie, sont des vieilles respectables qui s'enlaidissent horriblement en mettant du rouge : or, il y a beaucoup trop de rouge dans le livre de M. Gustave Flaubert. Son imagination, naturellement portée aux extrêmes, a pris son érudition en croupe et l'a précipitée dans tous les excès de l'école ultra-coloriste. La science refuse de reconnaître comme sienne une œuvre qui relève de Victor Hugo et de Théophile Gautier plutôt que de Champollion ou de M. de Saulcy.

Est-ce une histoire ? Ici, nous serions plus près d'une solution favorable à M. Flaubert. Toutes les fois qu'il veut bien mettre un frein à son exubérance descriptive, toutes les fois qu'il consent à raconter au lieu de peindre, on sent qu'il serait capable de parler le mâle langage de l'histoire ; mais que ces pages sont rares, et que ces velléités de récit net, sobre, rigoureux, ont hâte de se perdre dans ce fouillis splendide ou horrible, comme des plantes saines étouffent au milieu d'une végétation luxuriante et sauvage ! Comment M. Flaubert, volontairement transplanté sur cette terre d'Afrique, n'a-t-il pas songé à Salluste, qui passe, ce nous semble, pour un coloriste suffisant, et n'a cependant pas sacrifié une seule des vraies qualités de l'historien ? Que dis-je ? Prenez un à un tous les écrivains qui se sont illustrés dans ce noble genre ; passez du limpide et abondant récit de Tite-Live à la concision saisissante de Tacite, de la naïve grandeur de Plutarque à la vivacité anecdotière de Suétone, de la majesté surhumaine de Bossuet à la spirituelle profondeur de Montesquieu, de l'élévation sereine de M. Guizot à la négligente clarté de M. Thiers ; chez ceux-ci et chez beaucoup que j'oublie, y a-t-il un trait, un seul, qui rappelle la manière excessive, le coloriage effréné, les monotones violences de l'auteur de Salammbô ? Les anciens nous ont laissé plusieurs ouvrages qui auraient pu, toute proportion gardée, indiquer le ton juste à M. Flaubert. Nous avons, outre le Jugurtha de Salluste, les Mœurs des Germains, de Tacite, le curieux livre de Pomponius Mœla. Un seul de ces écrivains a-t-il, comme M. Flaubert, écrasé le récit sous le tableau, l'homme sous la palette ? J'en appelle à tous les amis de la littérature classique, lesquels, en ce moment, savent peut-être un peu trop de gré à M. Flaubert d'avoir abandonné M. Homais pour Hamilcar.

Est-ce un poème, un poème en prose ? Mais alors nous voilà revenus à la prose poétique, ou, ce qui ne vaut pas beaucoup mieux, à la prose pittoresque. Franchement, était-ce la peine de faire une ou deux révolutions littéraires, d'arriver au romantisme et de descendre du romantisme au réalisme, pour nous ramener au poème en prose, c'est-à-dire à tout ce qu'il y avait de plus convenu dans un art de convention ? Vous vous moquez du merveilleux chrétien et du merveilleux païen, mis en scène dans les Martyrs. Pour moi, dût-on me traiter de ganache, je déclare préférer Cymodécée à Salammbô, Démodocus à Schahabarim (pourquoi pas Schahabaham ?) et même ces pauvres diables de dieux païens, Jupiter, Junon, Apollon, Vénus, à Eschmoûn, à Malkarth, à la Rabetna, à Tanit, à Moloch, et à cet affreux Bâal, qui mange les enfants, sans avoir l'excuse d'Ugolin. C'est d'une prononciation plus facile, d'une consonance plus douce et cela éveille de plus poétiques images. Faux pour faux, mensonge pour mensonge, j'aime mieux parcourir la gamme de sentiments et de souvenirs qui va d'Homère à Racine et de Virgile à Chateaubriand, que m'enfoncer dans ces ombres pestilentielles, dans ces théogonies abominables, qui justifieraient, au besoin, le mot célèbre de M. Proudhon, dans ces cryptes bâties par l'épouvante, hantées par l'horreur, arrosées de sang, saturées de carnage, où je ne retrouve plus ni l'élément divin, ni même cet élément humain qui a fait la fortune des dieux de l'Olympe.

Enfin ce livre est-il un roman ? C'est le titre qu'on lui donne et qu'il paraît décidément réclamer ; c'est donc à titre de roman que nous allons essayer de le soumettre à une très courte analyse et à une trop facile critique.

Le vrai sujet de Salammbô est, on le sait déjà, la lutte des Carthaginois contre les Mercenaires, entre la première et la deuxième guerre Punique, vers l'an 240 avant l'ère chrétienne, alors que les Carthaginois, croyant n'avoir plus besoin de leurs redoutables et faméliques auxiliaires, trouvèrent commode de les congédier sans les payer.

Ce qui en résulte de tueries, de massacres, d'égorgements, de plaies béantes, de membres sanguinolents, de chiens et de chevaux dévorés, de cadavres dépecés par les chacals, les hyènes et les vautours ou par des hommes plus féroces que les vautours, les chacals et les hyènes, d'appétits monstrueusement assouvis, de boucherie humaine ou bestiale complaisamment décrite, je ne vous le dirai pas, par ménagement pour vos nerfs ; et de peur que vous ne trouviez ce soir, aux beefsteaks bignon [sic] ou de Vachette, un goût de chair carthaginoise ou de Barbare qui vous ferait sortir de votre assiette. C'est là, et de beaucoup, la part la plus considérable du livre, dont la bataille de Macar et le Défilé de la Hache, forment les deux points culminants, les deux chapitres vraiment historiques. L'esclave Spendius, l'immonde et grotesque Hannon, le pontife Schahabarim, les barbares Mâtho et Narr'Havas, le rusé et terrible Hamilcar, sont les principaux personnages de ce récit, où l'on voit passer deux ou trois fois, comme une promesse ou une menace, sous les traits d'un enfant robuste, celui qui doit être un jour Hannibal. (J'adopte l'orthographe de M. Flaubert, qui n'a pas traversé pour rien le Défilé de la Hache.) Que devient le roman dans tout cela ? Bien peu de chose : Mâtho et Narr'Havas aiment tous les deux Salammbô, fille d'Hamilcar. Guidé par l'astucieux Spendius, Mâtho trouve moyen de pénétrer jusqu'au gynécée, ou, si l'on veut, jusqu'au sanctuaire, où la belle Salammbô, en compagnie de Schahabarim, d'un serpent python et d'une vieille nourrice, exhale une odeur de miel, de poivre, d'encens, de roses, et une autre odeur encore (?). - Mâtho dérobe le zaïmph, voile de la grande déesse, et s'enfuit avec cette précieuse dépouille dans le camp des Mercenaires. Comme ce voile représente la fortune et la puissance de Carthage, Salammbô se dévoue, et une scène qui rappelle quelque peu l'épisode de Judith et d'Holopherne, nous la montre, sous la tente de Mâtho, l'inamorato, se livrant à certaines coquetteries carthaginoises pour rattraper son zaïmph.

Hamilcar, afin de s'assurer le concours du grand Narr'Havas, chef des Numides, lui accorde la main de sa fille, mais en ajournant la célébration du mariage à la fin de la guerre, et nous devons remarquer que le galant Narr'Havas accepte cet ajournement avec une résignation exemplaire. Alors commence une sorte d'antagonisme entre Narr'Havas et Mâtho, qui, par malheur, ne diffèrent pas assez l'un de l'autre pour que l'auteur puisse tirer parti de la rivalité et du contraste. À la suite d'exterminations inouïes, racontées avec un luxe de carmin et une férocité de pinceau qui ne réussit pas à en déguiser la monotonie, Mâtho est pris, enchaîné, supplicié, torturé, déchiqueté, coupé en morceaux : mais Narr'Havas ne jouit pas longtemps de son triomphe : au moment où il va enfin embrasser sa femme pour la première fois, Salammbô meurt de mort subite pour avoir touché au zaïmph : - et le roman est fini.

De bonne foi, où peut être, dans tout cela, l'intérêt romanesque ? Dans la possession du zaïmph ? Mais ce voile symbolique et sacré ne sert qu'à refroidir les scènes d'amour et à jeter une teinte hiératique et sacerdotale sur les quelques pages où nous voudrions enfin rencontrer quelques accents de passion : dans le conflit qui s'engage entre Mâtho et Narr'Havas ? Mais il est à peine indiqué, et je défie le regard le plus pénétrant de découvrir une nuance qui distingue de l'amour du Numide l'amour du Barbare. Dans le personnage de Salammbô ? il est bizarre sans être intéressant. Chez elle, la thaumaturge nuit énormément à la jeune première : on ne sait pas si elle est éprise de Mâtho ou du zaïmph, de Narr'Havas ou des mystères de la grande déesse. Et puis quel entourage ! Que d'accessoires faits pour mettre en fuite les amours !

Lugete, veneres cupidinesque ! ... [Pleurez, Vénus et vous les Amours !, Catulle, poème n° 3 sur la mort de sa bien aimée Lesbie.]

Vous figurez-vous Roméo escaladant le balcon de Juliette et se trouvant nez à nez avec le pontife Schahabarim, une odeur de poivre et un serpent à sonnettes ? Couleur locale, que me veux-tu ?

Sérieusement, le roman historique, à quelque période de l'histoire qu'il se rattache, est un genre faux, bien qu'il ait produit des chefs-d'œuvre. Pour qu'on lui pardonne, pour qu'on l'admire, pour que ses avantages l'emportent sur ses inconvénients, il est essentiel que ce faux originel et inhérent au genre même disparaisse ou s'atténue dans trois sortes de vérité : la vérité historique qui peut subsister tant bien que mal à travers une fable inventée ; la vérité locale ; et enfin, la plus importante de toutes, la vérité humaine. M. Flaubert ne s'est préoccupé que des deux premières, il a complètement négligé la troisième. Histoire ou roman, son livre ne présente à nos regards ni des hommes, ni des femmes, mais des monstres. Il ne s'est pas occupé de rapprocher son sujet de nous ; il a voulu nous plonger violemment dans son sujet : il n'y parviendra pas : l'effort est trop grand, et l'attrait trop petit.

Les maîtres du genre ne s'y sont pas trompés : ils savent que, s'il fallait absolument sacrifier quelqu'une de ces trois vérités, il leur suffit de rester fidèles à la vérité humaine pour faire excuser leurs infidélités envers les deux autres. On est déjà revenu du bric-à-brac de Walter Scott, et nous ne croyons pas que le Meschacébé et le Manitou de Chateaubriand aient conservé beaucoup d'admirateurs. Mais, au fond, avec des différences de costume et d'époque suffisamment indiquées, Diana Vernon, Alice Lee, Jeanie Deans, Atala, Amélie, Velléda, Cymodécée, appartiennent à la grande famille dont nous reconnaissons les traits, les battements de cœur, les sourires et les larmes ; de même que, sur un autre théâtre, Chimène, Andromaque, Phèdre, Bérénice, Monime, probablement très fausses au point de vue de l'exactitude historique et locale, sont vraies d'une vérité meilleure qui les fait vivantes et immortelles. Salammbô n'est ni une jeune femme, ni une jeune fille, mais une créature passive, dominée par des puissances fatales, sentant le miel et le poivre, gouvernée par un absurde grand-prêtre, enroulée dans des plis de voile sacré et dans des nœuds de serpent. Elle est peut-être admirablement vraie comme Carthaginoise de l'an 240 avant J.-C. Comme femme, comme personnage de roman, comme figure poétique, elle n'existe pas.

Une fois la curiosité du premier moment apaisée ou déçue, la destinée d'un pareil livre peut donc se prédire à coup sûr. Ayez du génie, comme Victor Hugo ; ayez un grand talent, comme M. Gustave Flaubert : vous ne ferez pas que l'esprit français, que la langue française consentent à abdiquer pour vous plaire, à accepter leurs contraires, à se dépouiller de toutes les qualités qui sont leur influence et leur force : vous ne ferez pas qu'un pays, une littérature qui règnent, depuis trois siècles, par la clarté, la sobriété, la finesse, l'élégance, l'harmonie entre le mot et l'idée, par un heureux  accord de beauté et d'ajustement, par un je ne sais quoi de leste, de svelte, de dégagé, d'aéré, de naturel et d'engageant, se laissent choir dans ces gouffres, accabler sous ces entassements : vous ne ferez pas que la santé accepte la fièvre typhoïde, que le salutaire équilibre des facultés de l'esprit et du corps subissent volontairement le delirium tremens, l'éléphantiasis, le choléra, la peste, l'apoplexie et toutes les hideuses maladies d'Hannon. Il y a de tout cela dans Salammbô : M. Gustave Flaubert, qui a des médecins dans sa famille, n'a pas prévu un inconvénient de Salammbô, un obstacle à son succès. Il est très probable que les médecins interdiront cette lecture à la plus belle moitié de leur clientèle, qui y récolterait, non seulement des migraines, mais des spasmes et des attaques de nerfs. Quant aux femmes grosses, c'est effrayant que d'y penser : prohibition absolue de Salammbô, sous peine d'accoucher de petits monstres et de compromettre les générations futures. Il y aura donc chute, mais chute honorable, presque glorieuse, une de ces chutes qui ne font pas perdre à un écrivain un pouce de sa taille ; après lesquelles on voudrait leur tendre la main, pendant qu'on se détourne de ces triomphateurs, dont le succès s'achète par l'hommage aux vainqueurs et l'insulte aux vaincus.

Au reste, j'ai été tellement étourdi par cette vertigineuse Salammbô, que, me méfiant de mes impressions et incapable d'asseoir mon propre jugement, j'ai demandé l'avis d'un féroce rimeur de mes amis : il m'a répondu par les variations suivantes sur un vers célèbre de Boileau, variations en rimes masculines, dédiées, par conséquent, à Baal, lequel, d'après M. Flaubert, représente le principal mâle :

« Ô la plaisant projet de Gustave Flaubert,
« Qui va pour son héros prendre Eziongaber !
« Hallucination d'un écrivain subtil,
« Qui de tant de héros s'en va choisir Gurzil !
« Quelle bizarre idée et quel coup de marteau,
«  Parmi tant de sujets avoir choisi Mâtho !
« Qu'as-tu dis, qu'as-tu fait, correspondance Havas,
« Quand on a du talent et quand on a le sac,
« Comment pour son héros choisir le Thaanach ?
« Ô l'étrange dessein du client de Sénart,
« Qui de tant de héros va choisir Hamilcar ?
« Fâcheuse vision d'un conteur en renom,
« Qui de tant de héros s'en va choisir Hannon !
« Ah ! c'est jouer le whisth sans atouts et sans as,
« Parmi tant de héros avoir choisi Zarzas !
« N'est-ce pas se moquer que d'offrir Schalischim
« Au lecteur épaté du grand Schahabarim ?
« En vérité, je crois mordre sur un granit
« En dévorant ce livre imbibé de Thanit !
« Ô l'incroyable erreur d'un célèbre Gaulois,
« Qui, pour nous éblouir, se fait Carthaginois !
« Funeste aveuglement, et d'un genre nouveau,
« Qui voit le propre en laid, qui voit le SALE EN BEAU ! »

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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