ÉTUDES CRITIQUES
RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Paul de SAINT-VICTOR
La Presse, 15 décembre 1862

SALAMMBÔ, par M. Gustave Flaubert
[Saint-Victor avait annoté son article ; les notes étant illisibles, nous n'avons pu les retranscrire.]

« Et de plus, je pense que Carthage doit être détruite. » C'était la péroraison de tous les discours de Caton - « Et de plus, je pense qu'il faut restaurer Carthage », ce devrait être l'épigraphe du livre monumental que M. Flaubert vient de consacrer à la cité africaine. - Je n'ai plus à dire le succès de Salammbô : son nom est sur toutes les lèvres, le livre est dans toutes les mains ; il a élevé la renommée déjà si haute de l'auteur de Mme Bovary. Je suis de ceux qui l'admirent presque sans réserve et qui pensent que l'auteur a grandi avec son sujet.

Ce sujet est la Guerre des Mercenaires contre Carthage. Polybe en a fourni le cadre, rien de plus. Après la première guerre punique, Carthage rappelle l'armée des Mercenaires qui avaient combattu pour elle en Sicile. Mais elle leur dispute la paie de leur sang. L'armée, envoyée en garnison à Sicca, se révolte sous la conduite du Grec Spendius et de Mâtho, un soldat libyen. L'Afrique, pressurée par Carthage, grossit la sédition de ses tribus et de ses peuplades. Tour à tour vaincus et vainqueurs, les Mercenaires prennent Hippone, s'emparent d'Utique, et assiègent Carthage. Après trois ans de campagne, Hamilcar enferme leur armée, comme d'un coup de filet, « dans un ravin appelé le Défilé de la Hache ». Les Barbares affamés « s'y mangent les uns les autres », Hamilcar écrase leurs restes sous les pieds de ses éléphants. Spendius est mis en croix et Mâtho déchiré par la plèbe cruelle de Carthage.

Tel est en abrégé le récit de Polybe : une carte militaire. Avec cette carte, M. Flaubert a retrouvé un monde.

Le livre s'ouvre par le festin des Mercenaires attablés dans les jardins d'Hamilcar ! Ce qui me frappe dans cette large scène, ce n'est pas tant la splendeur du coloris et l'ampleur de la perspective, que l'étonnant relief avec lequel l'artiste caractérise les convives de ce repas de Babel. Dès le prologue, j'admire le génie ethnographique qui va se déployer dans le livre, le sentiment des races disparues, la restitution des types abolis, la faculté de ranimer et de faire revivre les familles mortes du monde antique. Grecs, Libyens, Gaulois, Numides, Nègres, Baléares, mangent, boivent et s'agitent dans la vapeur du festin, avec une spécialité de physionomie et d'allures, qui les distingue aussi nettement que les différences de conformation divisent les espèces d'un genre animal. Le vrai héros du roman de M. Flaubert s'appelle Légion, comme le Démon de l'Écriture. C'est l'Armée des Mercenaires, et les milliers de têtes de cet être hybride sont toutes marquées d'un trait différent.

Ce qui me saisit encore, dans ces premières pages, c'est la puissance avec laquelle l'auteur groupe, soulève et manie les masses. La gaîté du banquet tournant en ivresse, sa voracité qui devient féroce, l'instinct de la destruction s'allumant comme une seconde faim dans ces hommes de proie, le ravage des jardins, le massacre des éléphants, le meurtre des esclaves, l'imposante intervention de Giscon, l'apparition voluptueuse et mystique de Salammbô, surgissant au milieu de l'orgie comme Pénélope au banquet de ses prétendants, tout cela compose un tableau dont le mouvement égale la grandeur.

L'histoire commence avec le départ à demi forcé des Mercenaires pour Sicca. Leur itinéraire déroule des sites d'une beauté sinistre. La face aride de l'Afrique n'a jamais été plus âprement peinte. La masse compacte d'hommes barbares et de bêtes difformes qui traverse cet enfer torride accroît encore son horreur. Il y a là des pages d'une lumière qui aveugle et d'une chaleur qui suffoque. - La vallée des lions crucifiés semble détachée des parties les plus sauvages de la Bible. On dirait un paysage du Livre des Juges.

L'armée piétine et trépigne autour de Sicca, attendant sa solde. Le suffète Hannon, envoyé par Carthage, arrive au camp des Mercenaires pour marchander leurs services. Le rabais qu'il propose soulève la révolte ; Spendius la souffle, Mâtho la déchaîne ; Hannon s'enfuit, poursuivi par les pierres et par les huées du camp insurgé. - Ce vieil Hannon, mangé tout vif par la lèpre, est la plus terrible figure de ce poème rempli de terreurs. L'auteur en a fait la personnification physique et morale de l'impur Orient ; il en représente les vices immondes et les atroces maladies, le luxe stupide et la luxure effrénée, la cruauté froide et la rapace avarice. C'est le nabab punique dans toute son horreur. Chaque fois qu'il apparaît, il laisse après lui des traînées de sang et des miasmes de peste. De chapitre en chapitre, sa hideur s'étale, sa fureur augmente, ses plaies s'élargissent, la lèpre entame plus profondément son visage, jusqu'à ce que, crucifié par les Mercenaires, il arrive à n'être plus qu'une masse purulente dont les vautours dégoûtés s'écartent, et qui se détache par lambeaux des clous du gibet. Certes, le personnage est horrible ; il fera faire à plus d'un lecteur le geste de ces Juifs de Rembrandt qui se bouchent le nez en se penchant sur la fosse d'où sort le cadavre déjà putréfié de Lazare. Mais l'énergie de l'exécution relève cet affreux portrait, elle lui donne un sens et une grandeur historiques. L'art a un laid idéal et des beautés renversées. Si la vulgarité lui répugne, la monstruosité ne lui fait pas peur. Les Harpies volent dans l'Énéide, Homère entre dans la caverne où Polyphème mange des hommes.

La guerre s'engage avec le retour des Mercenaires devant Carthage et l'arrestation de Giscon, envoyé pour régler leurs comptes. - Edgar Pœ a une nouvelle intitulée : l'Homme des Foules. M. Flaubert mériterait ce nom. Il est le peintre des mêlées, l'artiste des multitudes. L'agitation du camp, aiguillonné par Spendius, ses alternatives de gaîté grossière et de rage aveugle, les remuements d'hommes qui assiègent comme des vagues la tente de Giscon, leurs exigences d'armée gâtée, irritée par la concession, et réclamant l'impossible, sont décrites avec une vérité saisissante. L'imagination, à ce degré de puissance, produit les effets de l'évocation. Il y a du témoin oculaire dans l'écrivain qui raconte ainsi. Les siècles s'écartent comme les plis d'un pesant rideau. On voit par les yeux de l'esprit les spectacles qu'il fait surgir, aussi clairement que par les yeux de la chair.

L'intuition est le génie de ce livre. Tous les matériaux de la science n'auraient pas suffi à relever le temple de Tanit, - l'Astarté phénicienne, - où Mâtho, guidé par Spendius, vient dérober, la nuit, le voile de la déesse : il a fallu la révélation intérieure et le sens si rare des mythes de l'Orient. Il ne reste pas un vestige plastique de la religion des Carthaginois ; on en retrouve à peine dans l'histoire quelques indices clairsemés. Il semble que les écrivains anciens aient eu honte de ses Mystères lubriques et féroces. L'Antiquité a condamné à mort les dieux de Carthage. - La description que M. Flaubert fait du sanctuaire de la Vénus africaine, basée sur les ruines des monuments phéniciens, est-elle authentique ? Les antiquaires ne sauraient ni l'affirmer, ni la contredire ; mais l'imagination désormais ne la verra plus autrement. - C'est avec le saisissement d'un Initié qu'on traverse ces portiques d'argent, ces galeries de cèdre, ces salles pleines d'ombre où luisent des choses vagues, ces jardins où des courtisanes dorment en plein air. Les dédales du mystérieux édifice vous entourent et vous fascinent comme les cercles du Serpent snore [ sic ] qu'il recèle dans ses profondeurs. Des lueurs s'éteignent et se rallument, des arômes soufflent, des haleines passent ; les idoles se succèdent, de plus en plus étranges et secrètes ; la Divinité change de forme en s'enfonçant dans son temple : elle passe de la femme à l'animal et de la bête à la pierre. Un effroi mystique vous saisit, une horreur sacrée vous pénètre ; et lorsque le lecteur entre dans la salle ronde où Tanit réside dans un cône d'ébène, il partage l'éblouissement de Mâtho devant son voile fourmillant d'astres et jonché de dieux.

Le Zaïmph - c'est son nom mystique - enlevé par le libyen, a emporté dans ses plis la fortune de Carthage. L'Afrique se soulève contre ses tyrans ; l'armée des Mercenaires rallie des amas de peuples. Je passe sur les sièges d'Utique et d'Hippone et sur les premières batailles, que l'auteur développera bientôt sur des champs plus vastes. Au moment où Carthage se désespère et se croit perdue, le vaisseau d'Hamilcar paraît à l'horizon.

Cette arrivée d'Hamilcar débarquant un matin sur sa Trirème dorée par l'aurore, a la grandeur d'un début d'épopée antique. On dirait le Génie d'un peuple se levant sur lui avec le soleil. Le père d'Annibal représente le caractère héroïque et conquérant de Carthage, comme Hannon en exprime les instincts vils et cruels. Par Hamilcar, la monstrueuse Cité s'avance sur l'Europe ; avec Hannon, elle reste enfoncée dans les sables et dans les fanges de l'Afrique. - Mais le génie punique n'a rien de classique ; il reste mercantile et dur sous la gloire dont il se recouvre. En déposant leur puissance, les dictateurs de Carthage ne rentrent pas dans un champ, mais dans un comptoir. M. Flaubert a admirablement rendu cette double face d'Hamilcar. Ce n'est point dans le marbre uni des demi-dieux grecs qu'il a taillé sa figure, mais dans le jaspe sanglant qu'employaient les Anciens pour les statues des Barbares.

Un des plus merveilleux chapitres du livre nous le montre passant l'inspection de ses domaines et de ses richesses. Tout était à créer dans cet inventaire du « prince marchand » de Carthage, et tout est restitué, classé, retrouvé avec l'imagination d'un poète et la sagacité d'un économiste. - Le maître, encensé par les intendants et adoré par les esclaves, visite ses magasins et ses entrepôts. Le Chef des Navires lui raconte les navigations de ses équipages ; le Chef des Voyages lui dit les expéditions de ses caravanes. Il parcourt une enfilade de salles encombrées de métaux et gorgées d'épices ; il descend dans des cryptes remplies de monnaies que gardent des hommes attachés par le ventre à une longue chaîne scellée dans la porte. Les dalles soulevées découvrent des silos de blé enterré ; les murs entrouverts montrent des mines de pierreries entassées. On passe du laboratoire des parfums, où des ouvriers halètent et suent dans une vapeur odorante, aux moulins que tournent des hommes attelés et muselés comme des bêtes. Les pillages des Mercenaires ont fait des trous à ces amoncellements de richesses : à chaque vide qu'il découvre, Hamilcar s'indigne et devient terrible. Le héros fait place au négociant irrité. La mort et le supplice tombent de ses lèvres sur les misérables rampant à ses pieds. Les fouets sifflent, les entraves craquent, les fers rouges mordent les chairs qui grésillent. L'âme de Carthage, éparse dans le livre, se concentre là tout entière : elle gît dans ces cachettes de pirate, comme celle de l'avare dans son coffre-fort. Ces magasins secrets rappellent les trésors souterrains que couvrent des griffons [six ou sept mots illisibles] où travaille sous la verge un peuple d'esclaves, font songer aux Prisons grandioses que Piranèse a rêvées. On descend, cercle par cercle, un Enfer commercial aussi horrible que l'enfer du Dante. Mammon y règne au lieu de Satan : « Mammon, le moins élevé des Esprits tombés du ciel, car, dans le ciel même, ses regards et ses pensées étaient toujours dirigés en bas ; admirant plus la richesse de pavé céleste, où les pas foulent l'or, que toute chose divine ou sacrée. »

Hamilcar se redresse de toute sa hauteur au Conseil de nuit que tiennent les Anciens rassemblés dans le Temple de Moloch. M. Flaubert a superbement dramatisé, dans cette grande scène, les dissensions et les jalousies intestines de l'oligarchie de Carthage. - Qu'on se représente une séance du Conseil des Dix Vénitiens, agrandi par la perspective, assombri par l'antiquité, irrité par l'influence homicide du lieu où il siège. Là l'emblème de la Raison d'État n'est pas un lion héraldique recevant dans sa gueule les lettres des délateurs, mais un Dieu cannibale à tête de taureau, dont le ventre embrasé dévore les enfants.

Cependant Hamilcar sort du temple de Moloch, investi de la dictature ; il l'exerce et il l'applique avec une activité souveraine. La guerre commence, « la guerre inexpiable », comme Polybe l'appelle. Elle remplit le reste du livre de ses excès et de ses horreurs. L'auteur la décrit en grand peintre et la conduit en vétéran de Carthage. On voit, pour la première fois peut-être, vivre et se mouvoir la bataille antique. Les syntagmes manœuvrent, les phalanges oscillent, les lances ondoient, les vélites voltigent, les chevaux numides tourbillonnent, les éléphants labourent la mêlée et vident en l'air leur tours chargées de frondeurs : c'est la stratégie morte de Végèce prenant souffle et vie. Puis l'Afrique, soulevée par les Mercenaires, vient cerner Carthage. Toutes ses tribus informes et difformes défilent comme sous une baguette d'enchanteur. On croit voir les spirales de la Colonne Trajane se mettre en mouvement. Les machines de guerre avancent lourdement. Redressées avec la science qui a recomposé les fossiles, les Balistes et les Catapultes lancent des rochers sur Carthage. À cette lapidation, la ville répond par des éruptions : les créneaux vomissent le feu et la poix bouillante. Il y a là des assauts qui rappellent les gigantomachies fabuleuses, et où Carthage étreinte semble craquer entre les bras d'un Titan.

Tandis que la guerre l'assiège au dehors, la faim l'extermine au dedans. Je ne crois pas trop admirer la famine décrite par M. Flaubert en la comparant aux pestes de Lucrèce et de Thucydide. - Carthage désespérée se tourne vers Moloch : elle lui vote le sacrifice de ses premiers-nés. Les serviteurs du Dieu entrent dans la maison d'Hamilcar, pour y prendre Annibal qui apparaît superbe et farouche, pareil à Achille sortant de la grotte du Centaure. Hamilcar pleure comme Jephté et comme Abraham ; il substitue à son fils l'enfant d'un esclave dont le désespoir ébranle un instant son âme inflexible. - Cette scène pathétique, la seule peut-être qui attendrisse ce livre sévère, n'en est que plus forte et que plus touchante. On recueille les larmes qui coulent sur les joues bronzées d'Hamilcar, comme on boirait dans le Désert des gouttes d'eau vive suintant d'un rocher.

Car la pitié dans l'épouvantable scène du Sacrifice à Moloch est étouffée par l'horreur. La magie du récit étend sur elle les vapeurs d'un rêve. La description a le vertige des choses qu'elle raconte. Ce clergé baroque, ces idoles béantes, ce peuple fou, ces mères qui hurlent, ce Monstre d'airain qui ronfle sous la flamme, et dont les mains mécaniques jettent des poignées d'enfants dans son poitrail de fer rouge, tout cela tourbillonne comme les spectres d'un cauchemar.

Moloch rassasié, combat pour son peuple. Hamilcar enferme l'armée des Mercenaires dans le Défilé de la Hache. Elle y meurt de faim en se dévorant comme une troupe de bêtes prises au piège qui feraient d'elles-mêmes une curée. Ce cirque d'Ugolin est le point culminant du poème ; l'horreur ne saurait atteindre plus haut. La poésie et l'art ont fait des chefs-d'œuvre de l'agonie d'un homme ou d'un groupe ; mais étudier la mort sur la face d'une multitude, étendre les tortures de la faim sur l'échelle immense d'une armée, multiplier les formes du désespoir par toutes les physionomies d'une mêlée de races, c'est ce qu'aucun poète n'avait tenté encore, et c'est ce que M. Flaubert a réalisé avec une incomparable énergie.

Je mets plus haut encore la perspective formidable qui termine ce tableau tragique. Après la guerre, les Anciens de Carthage envoient un homme au Défilé de la Hache pour voir ce qui reste des Mercenaires. L'homme se penche au haut d'un précipice et regarde... Des lions repus reposent ou dorment sur la plaine jonchée de squelettes. « Tous avaient l'air repus, las, ennuyés ; ils étaient immobiles comme la montagne et comme les morts. La nuit descendait, de larges bandes rouges rayaient le ciel à l'occident. » - Il faut remonter haut pour retrouver des images si extraordinaires et si grandes. Ce n'est guère que du sommet de Patmos qu'on entrevoit des visions pareilles. Les lions du défilé de la Hache seraient dignes d'apparaître dans un horizon de l'Apocalypse.

Il faudrait signaler encore le Calvaire stoïque où les chefs des Mercenaires crucifiés agonisent, au-dessus d'un champ de bataille, le dernier combat furieux et désespéré de Mâtho, son supplice éperdu à travers les rues de Carthage en fête. Mais je préfère rester sur cette haute impression.

L'histoire domine le roman dans le livre de M. Flaubert : ils se mêlent, ils se pénètrent ; mais, comme à Carthage, le principe mâle l'emporte sur le principe femelle, et Moloch triomphe d'Astarté. L'amour de Mâtho pour Salammbô plane sur la guerre des Mercenaires. C'est pour posséder la fille d'Hamilcar que le chef libyen veut prendre Carthage, c'est pour l'obtenir qu'il enlève le voile de Tanit ; et, lorsque Salammbô, comme la Judith juive, vient se livrer à lui sous sa tente pour lui reprendre ce palladium de la ville, c'est le souvenir de cette nuit nuptiale qui relance Mâtho, jusqu'à la mort, contre les murs de Carthage.

Il y a du rêve et du mirage dans la passion de Mâtho. Salammbô, en effet, touche à peine la terre. On dirait une incarnation transparente de la Lune qu'elle adore entre les tourbillons des cassolettes allumées. Vouée à Tanit, élevée par les prêtres dans la subtilité des rites orientaux, elle regarde le monde avec des yeux aussi lointains que les astres. Si elle allume l'amour de Mâtho, c'est sans le voir et sans le vouloir, comme une flamme d'holocauste qui, détachée de l'autel, irait enflammer l'un des assistants. Elle sort du lit du Libyen comme d'un songe impur ; ce songe l'obsède et la consume. Elle n'aime Mâtho que lorsqu'il lui apparaît déchiré par la populace de Carthage. Ce regard sanglant lui révèle le mystère de chair et de sang qui troublait son cœur. Elle en meurt, comme se dissipe une Ombre étreinte par des bras vivants.

Il y a un rayon du ciel chrétien dans l'auréole lunaire qui illumine Salammbô ; Mâtho, au contraire, est l'homme antique à l'état de nature. Son âme, aussi bien que son corps, appartient à la zone torride ; il aime comme les lions ont faim, avec des fureurs et des rugissements. De même que les statuaires, lorsqu'ils veulent exprimer les convulsions qu'imprime au corps la douleur, prennent pour modèle un type athlétique, de même le poète a fait choix d'un type à demi sauvage pour étudier sur lui les effets de la plus violente des passions. Rien de plus vrai, d'ailleurs, en ces temps extrêmes, que cet amour dévorant. - La passion de Phèdre, dans la tragédie d'Euripide, présente tous les caractères d'un empoisonnement matériel - « Son âme fut courte pour mourir », dit le texte hébraïque de Samson aimant Dalila. - Amnone, fils de David, épris de la sœur Thamar, se couche dans son lit de cèdre et ne veut plus voir le soleil.

Tel est ce livre, créateur et original entre tous, qui reconstruit et qui repeuple toute une partie du Monde antique. Les difficultés étaient effroyables. L'épée de Rome a raturé Carthage de la surface de la terre. Que reste-t-il de cette civilisation colossale ? un livre de quelques pages, - le Périple de Hannon, - quelques médailles, deux idoles en bronze au musée de Cagilari, vingt vers puniques inintelligibles dans une comédie de Plaute ; à peine de quoi remplir le tombeau d'un homme. Ajoutez à ces vagues indices de rares renseignements disséminés dans les historiens, qui racontant les Guerres Puniques, ne voient de Carthage que ses flottes et que ses armées. Pour le sujet qu'il a choisi, M. Flaubert avait le récit sec et presque abstrait de Polybe, à peine la configuration de la guerre. - Tant d'obstacles n'ont fait qu'exciter son mâle et robuste esprit ; il a fouillé toute l'Antiquité pour rassembler les ruines de Carthage ; il est allé à Tunis consulter le Génie du Lieu et dessiner les lignes de son cadre. Son grand instinct historique a fait le reste et complété l'œuvre. La ville morte, si puissamment évoquée, s'est relevée sous sa plume, plus vivante que Ninive sous la pioche des archéologues. Rien de heurté, rien de disparate, dans cette reconstruction faite de tant de morceaux épars : la conjecture s'emboîte dans le fait, l'hypothèse poursuit la notion acquise, la couleur remplit le contour, sans lacune et sans disparate. Tout se tient dans ce monde étrange, à demi-exhumé, à demi-crée.

Ce monde est horrible, sans doute : des dieux atroces, des types monstrueux, des mœurs frénétiques, des êtres d'une méchanceté si énorme et si excentrique, qu'ils font songer aux animaux antédiluviens. On se croirait par instant transporté dans une de ces planètes dont le feu sombre semble trahir une sphère infernale. Nous croyons pourtant que les fictions même de l'artiste ont plutôt restitué qu'exagéré la réalité. Tout ce qui nous reste de Carthage dénonce une civilisation scélérate. Que devait être un peuple qui crucifiait ses suffètes vaincus, et qui, assiégé par Agathocle, jetait en un jour deux cents enfants et trois cents hommes dans le brasier de Moloch ? L'instinct africain persiste même dans son héros à demi-classique. Hannibal fait précipiter dans des puits et étouffer dans des bains les sénateurs de la Campanie. Il fait brûler vives les femmes des Brutiens qui quittent son parti. Il massacre tout une armée d'Italiens qui refusaient de l'accompagner en Afrique. - Quant à la guerre des Mercenaires, Polybe lui-même en frémit et des mouvement d'horreur soulèvent çà et là son style impassible.

Ce n'est donc que le choix du sujet qu'on pourrait reprocher à M. Flaubert, mais je comprends que son imagination sévère ait été attirée vers ce coin le plus sombre et le plus tragique de l'histoire. La Guerre des Mercenaires lui offrait d'ailleurs le plus haut attrait qui puisse tenter l'esprit d'un artiste, celui d'une création spontanée et sans précédents. - Nous avons dit quelle science éclatante il a montrée dans cette création : guerres, fêtes, armées, conseils, cérémonies, sacrifices, temples, festins, costumes, armes, monnaies, vases, ustensiles, il a tout tiré du chaos, sinon du néant. Mais ce n'est pas seulement la façade de Carthage qu'il a relevée ; il en a scruté l'âme et pénétré la nature. J'admire plus encore la psychologie que l'archéologie de son livre. - Avez-vous rêvé quelquefois, au Louvre, devant ces bas-reliefs Ninivites où se déroulent les fêtes, les chasses et les supplices de l'Assyrie ? La vie est partout dans cette chronique de sculptures, excepté dans les physionomies de ses personnages. La placidité pétrifiée de ces figures innombrables déconcerte l'intelligence. On reste stupéfait devant elles comme devant les Cynocéphales et les Sphinx. Vous avez beau questionner leurs profils droits à barbe tressée, ils ne vous répondent rien, sinon qu'ils ont trois mille ans, et que le roi de Ninive était un grand roi. - Les Carthaginois et les Mercenaires apparaissent ainsi dans l'histoire antique ; il s'agissait de faire penser, parler, aimer et haïr selon la conformation de leur crâne et la nature de leur race, ces hommes incompréhensibles. Il fallait s'assimiler le génie punique, pénétrer dans le cœur barbare : entrer dans des passions toutes bestiales ; exprimer les idées bornées et violentes qui tournent dans un cerveau africain. Il fallait lire dans ces âmes sauvages comme l'auspice dans les entrailles des taureaux... M. Flaubert a réussi.

Quant au style, je le jugerai par ses seuls défauts : l'abus de la force, l'excès du relief. Pas une touche fausse et pas un trait inutile, une concentration étonnante, une vigueur de ton qui enlève je ne sais quoi de sculptural dans le jet et dans la manière ; des phrases qui détachent comme d'un coup de ciseau, une attitude extraordinaire ou une figure qu'on n'oubliera plus. Pour tout dire, autant de hauteur que de profondeur ; l'analyse moderne resserrée dans les tours d'une langue lapidaire.

Salammbô restera entre l'histoire et le roman, qui peuvent également la revendiquer : Il y avait un vide, de Tyr à Rome, dans l'immense monument de l'Antiquité. Ce vide, M. Flaubert l'a comblé par un bas relief gravé dans l'airain. Les œuvres de cette trempe ne périssent pas : Oere perennius [plus durable que l'airain (Horace, Odes, III, 30, 1)].

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


Mentions légales