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Théophile SILVESTRE
Le Figaro, 8 janvier 1863

CHRONIQUE

Un cockney à quinze cent mille têtes, nommé Tout Paris, se ruait un dimanche au Champ-de-Mars pour voir un homme en ballon avec un lion. Le cockney fut bien attrapé : ce lion était empaillé.

Hier, autre mystification : on lançait la Salammbô, machine littéraire plus gonflée, beaucoup moins légère qu'un ballon, et renouvelée des Carthaginois par M. Gustave Flaubert, romancier normand. Trop chauffée par l'entrepreneur Michel Lévy, la Salammbô a crevé.

L'imprudence de Michel Lévy a été provoquée par les entrepreneurs belges de Victor Hugo, qui dernièrement travaillaient tout Paris, comme les professeurs de tambour travaillent l'onagre ; à cela près que les professeurs de tambour ont la discrétion d'emmener leurs disciples dans les terrains vagues de la banlieue et sur les hauteurs de Pantin. Les frères Lévy, moins discrets, et sûrs de saisir l'intelligence de la France par les oreilles, ont donné à la réclame déjà si bruyante de nouveaux tympanons, et convoqué à coups de saxophones la demi-tribu des critiques lampadophores, pour faire retentir et resplendir comme un triomphe romain la déconfiture carthaginoise de l'auteur de Salammbô.

Quels entraîneurs, ces frères Michel Lévy ! Il faut de ces gens-là dans le sport et sur le turf pour animer les coursiers, irriter les pointers, et passionner la galerie ; mais, en littérature, les cymbales, les cuivres, les cris, les hop ! hop ! les ksss ! ksss ! sont des moyens grossiers, inutiles surtout quand l'auteur en scène est mauvais. Exploité par d'agaçants Barnums, l'homme de lettres n'est plus qu'une bête curieuse, un sujet à gageures ; l'écrivain de génie lui-même sort sanglant et crotté de ces jeux. Hélé, accroché, bafoué avec tant d'âpreté et de fracas, M. Tout Paris finit par se fâcher ; et rien n'est plus terrible qu'un pareil cockney révolté : c'est l'éléphant écrasant son cornac.

Victor Hugo n'a eu besoin, lui, de ces sortes d'entraîneurs littéraires, ni avant ni après la chute des Misérables. Il était, il est, et il sera toujours Victor Hugo. M. Gustave Flaubert, qui, même en tombant, ne ressemble pas plus à Victor Hugo que Gustave Courbet ne rappelle Michel-Ange, vient de périr, étouffé de secours.

M. Gustave Flaubert n'avait que la double prétention d'unir en les rajeunissant le pédantisme classique et la truanderie romantique dans Salammbô, qui est à la fois un pensum colossal, une Babel de mots, quelque chose comme une fantaisie tirée de l'Antiquité du père Montfaucon, et une étude d'après nature faite au charnier de Montfaucon.

Si la littérature donne dans de pareilles monstruosités, nous verrons bientôt des troupes d'écrivains marchant sur la tête, des ballets de Gongoras, des académies de lycanthropes et de sergents-Bertrand ; on n'imprimera plus que des romans historiques où les personnages démuselés mangent indifféremment du poulet, des salamandres, de la terre et de l'homme ; boivent du bordeaux, des cosmétiques, de la sanie et du poison.

Les maîtres de cette Renaissance sont des bébés de cent ans.

M. Gustave Flaubert, lui, n'en a que cinquante, l'âge qu'il faut pour quitter le bourrelet et les lisières. Un moment tenté de prendre la plume de Théophile Gautier, comme un prétendant l'arc d'Ulysse, il s'est mis à l'école de Charles Baudelaire, qui ne lui donnera pas plus le prix de prose qu'il n'a donné le prix de vers au jeune Glatigny. Le poète des parfums et des métaux ne souffre chez lui

Ni style mal peigné, ni cuivres mal fourbis.

M. Gustave Flaubert est le fils d'un célèbre médecin de Rouen, l'ami de Dupuytren. De là sa manie de chirurgien en littérature : « Bon chien chasse de race ». Robuste, mais porté à la mollesse ; d'un caractère indépendant ; riche et ne travaillant qu'à son aise, pour son plaisir, l'auteur de Madame Bovary et de Salammbô a mené la vie sans effort, sans épreuves, et n'a jamais été martelé sur l'enclume par la Nécessité qui fait les écrivains flexibles et coupants. Il s'amusait à voyager, et son cœur, n'ayant rien à souffrir, restait vide, tandis que sa tête s'encombrait.

Il est de haute taille, charpenté en gendarme, avec des airs de moine et des gestes noués. Moustache à la Sambre-et-Meuse, humide et pendante ; tête carrée aux longs cheveux égaux, quelque peu tonsurée ; yeux d'objectif, pleins de mots et d'images, qui rappellent tour à tour Philoxène Boyer contemplatif et Gustave Planche ruminant. Impossible de mieux porter son style dans le regard, un style visqueux et batracien qui s'enfle, s'enfle à crever pour égaler en grosseur, non pas le bœuf de La Fontaine, mais le taureau creux de Phalaris. Seulement, point de feu pour chauffer ce taureau.

M. Gustave Flaubert, aimé dans le monde pour sa bonhomie, n'a guère d'esprit et de conversation, même avec les femmes. Il faut en avoir bien peu ! Il semble méditer quand on s'amuse. Sauf le bon Chenavard, qui aime à picoter les gens, pour rire, tous ces Panpalingénésiarques à l'allemande sont à peu près les mêmes : des dandys démodés et paradoxaux, des professeurs tristes, des Babinets lugubres. M. Renan fut prêtre ; M. Baudelaire le sera ; M. Flaubert semble l'avoir été. Il jouit sans pédantisme et sans morgue d'une excellente vie ; mais il semble porter avec mélancolie la réputation qu'on lui fait. Il ne la portera pas loin.

Il eut, en publiant Madame Bovary, une de ces vogues qui vident en quelques jours la boutique de l'éditeur et remplissent le monde de vilaines pensées. Le livre plut aux vicieux et à ceux qui, sans aimer le vice, ne sont pas fâchés de le voir de près. Une volonté froidement violente, un labeur de forçat, d'incurables tics, et beaucoup de mauvais français frappèrent le lecteur de ce roman cauchois et chirurgical, où « l'odeur chaude des cataplasmes se mêlait à la verte odeur de la rosée » [ Madame Bovary, chapitre II, page 20, édition de 1862, 2 vol. Michel Lévy. (Note du critique.)].

Une pécore de la bourgeoisie pelée de province ; un Sangrado de village ; un saute-ruisseau, moitié merlan, moitié escroc ; un apothicaire esprit-fort, et quelques autres niais de la dernière espèce : voilà les insectes humains dont M. Gustave Flaubert fut le Réaumur, ou plutôt le Balzac départemental, en patois.

Oui, en patois ; M. Flaubert ne sait pas écrire autrement. Il peine, il sue et souffle pour se tirer de ses phrases ; mais il y reste embourbé. Bien loin d'être un écrivain précis jusqu'à la minutie, il se montre de la première à la dernière page de ses livres, incorrect, obscur, maniéré et pesant ; pesant en diable : sa plume est une poutre ; et il nous donne ses pages comme un joueur d'écarté qui donnerait à son partner des contrevents au lieu de cartes.

Voyez, à propos de cartes, comment il s'y prend pour dire que M. Charles Bovary est fier de jouer aux dominos :

« Taper sur des tables de marbre de petits os de mouton marqués de points noirs, lui semblait un acte précieux de sa liberté qui le rehaussait d'estime vis-à-vis de lui-même. » [ Madame Bovary, chapitre I, page 16. (Note du critique.)] C'est Jacques Delisle sur la glace, en prose patoise, et en sabots.

Et l'on accuse Champfleury de faire des cuirs !

La langue de M. Gustave Flaubert fourche, et maintes fois contrarie la pensée, au lieu de la rendre ; mais le lecteur, encore plus attaché au sens qu'à la forme des choses, les éclaircit, les rectifie ou les complète, et finit par comprendre l'auteur. Le télégraphe et les sourds-muets, qui se font comprendre aussi, ne sont pas pour cela de grands écrivains.

Madame Bovary n'était pas l'essai d'un jeune homme ; c'était le début d'un quadragénaire préparé de longue main à frapper un grand coup. Il le frappa. Cela fit scandale ; et, faire scandale est, à ce qu'il paraît, le meilleur moyen d'attirer à soi la Renommée, cette fille des rues. L'héroïne du livre, Madame Bovary, quoique mariée, n'est elle-même qu'une fille, une cousine campagnarde de la Dame aux Camélias, de Marco, de Fanny et de tant d'autres princesses du bitume.

M. Gustave Flaubert ne montra qu'un genre d'observation bas, cynique et endurci ; il étudia la dépravation et la bêtise, non pas en médecin profond et délicat, pris de mélancolie philosophique ; mais avec la dureté barrée d'un aide-major et la callosité de cœur d'un vétérinaire. Après avoir opéré le cancer Bovary, il en fit un moulage de cire pour le musée Dupuytren. Cela fut trouvé beau et plein de vie. E putrefactione vita.

Malgré la platitude du sujet, l'abus de la loupe et l'infirmité du style ; malgré les coupures envenimées qu'il se faisait lui-même, en disséquant, il prit une place d'observateur et de créateur parmi les romanciers français du second ordre. Il vient de donner sa démission de romancier et de Français pour se faire archéologue et Carthaginois dans Salammbô, livre qui fait du bruit aujourd'hui et qui n'en fera plus demain. Salammbô ! Ce nom remplit la bouche, et l'orthographe sent le puff. Ce titre-là ne serait-il pas même un pauvre jeu de mots, préparé par quelque cénacle néo-romantique pour molester le Philistin ?

La chose certaine est que Salammbô avec ses deux mm dans le corps et son chapeau sur la tête, c'est-à-dire sur l'o, n'est ni un roman, ni une histoire, ni un poème, ni un cours d'antiquité, ni un voyage, ni un commentaire ; c'est une narration historico-pittoresco-cynique et bouffonne. On la dirait écrite par un pion boursouflé, qui, s'inspirant du Jeune Anacharsis, de l'Antiquité expliquée, des Incas, de Numa Pompilius, de la Gaule poétique et de quelques récits mexicains, veut immoler Homère, Milton, Tasse, Fénelon, Chateaubriand, en quatre cent soixante-quatorze mortelles pages in octavo, et massacrer à tout prix Polybe et le chevalier Folard, sans compter Elien, Arrien, Végèce et Tite-Live, à coups de Dupuis, de Creutzer, de Rich et de Samuel Pitiscus.

Malgré tant d'inanité et d'extravagance, M. Gustave Flaubert est glorifié comme poète, comme historien, comme antiquaire et comme romancier ; c'est le rhapsode des races héroïques et l'évocateur des siècles disparus. Ainsi que Belzoni ouvrit les hypogées de l'Égypte, ainsi que Layard a découvert les temples d'Assyrie, M. Flaubert aurait tiré Carthage de la poussière et restitué tout un monde perdu. Les journaux, qui n'ont qu'un jour à vivre, promettent la durée du bronze et l'éternité du granit à son livre, qui déjà tombe en morceaux, comme un bas-relief grimaçant, sculpté par l'eustache de quelque pâtre sur les flancs d'une citrouille énorme et congelée.

Déguisé en Carthaginois, M. Gustave Flaubert rappelle Jean-Jacques Rousseau, vêtu en Arménien. Mais Jean-Jacques n'eut pas de peine à trouver son costume ; il meurt tous les ans quelque Arménien à Paris. L'auteur de Salammbô n'ayant rien découvert ni chez les marchands de vieux habits, vieux galons, ni dans la friperie de l'histoire, s'est drapé de ses propres rêves. Robinson Crusoé, couvert de la peau de ses chèvres, était mieux habillé.

Carthage n'a pas encore de Cuvier. Les lois de l'organisme physique étant absolues, on peut recomposer par induction les formes animales au moyen de fragments fossiles ; mais on ne recompose pas le caractère et les gestes d'un peuple, surtout quand il ne reste pour témoignages que l'oraison funèbre écrite par un vainqueur féroce, vingt pages de Polybe, le périple d'Hannon et deux ou trois idoles.

M. Ernest Renan n'a tiré de ses fouilles en Phénicie que des billets de la banque de France ; M. Flaubert n'a rapporté de ses voyages en Orient et à travers les bibliothèques que des silhouettes de paysage et des mains de papier noirci. Si jamais savant reprend ce sujet, son premier soin sera de balayer l'auteur de Salammbô.

On n'est pas un Nieburhr sans textes, un Belzoni sans hiéroglyphes, un Layard sans inscriptions. L'histoire, d'ailleurs, n'est pas seulement une collection de monuments écrits et figurés ; c'est une suite de traditions orales. Aussi Carthage ne sera-t-elle jamais bien connue : Rome lui a coupé la langue. L'histoire, c'est encore l'Humanité toujours vivante, l'Humanité tantôt attendrie, tantôt irritée, pour glorifier les grands hommes et châtier les scélérats. Le génie historique, comme le génie de l'action, est un composé de vérité, de grandeur, de force et de prudence. M. Gustave Flaubert, indifférent à tout ce qui n'est pas jonglerie de mots, n'a que faire de ces moralités.

On lui pardonnerait jusqu'à un certain point sa double manie de peintre et de rhéteur, s'il gardait quelque respect pour Polybe et le chevalier Folard, tout en les amplifiant, au lieu d'étaler, d'un bout à l'autre de son sujet, la Guerre des Mercenaires, une prose hydropique et débraillée.

Les quinzième, seizième, dix-septième et dix-huitième chapitres de Polybe sont clairs et laconiques. Les caractères d'Amilcar, de Hannon, de Gescon, de Mathos, de Spendius, de Naravase, de Zarxas et d'Autharite sont gravés en quelques coups de style dans ce grand drame qui eut pour commencement l'avarice et l'ingratitude de Carthage ; pour milieu, l'exaspération et la férocité de ses défenseurs spoliés et trahis ; pour fin, le triomphe de la nation punique. Hommes et choses, injustices, révoltes, combats partiels, batailles rangées, embuscades, sièges, victoires, défaites, fléaux, trahisons, supplices, traits héroïques et noirceurs : tout a été faussé par M. Flaubert, ce froid enragé de pittoresque.

Au lieu d'agrandir en les transfigurant certains types historiques et de tirer de faits anciens quelque impression nouvelle, il horrifie les caractères, barbouille de rébus au charbon les paries claires de la tradition, en noircit encore les parties obscures, mutile tous les traits et gâche toutes les couleurs de la nature pour faire du relief plastique et de l'intensité pittoresque ; il change enfin les théogonies en cauchemars, les institutions civiles en mascarades ; grimé, tantôt en marquis de Crac Carthaginois pour nous ébaubir ; tantôt en Croquemitaine Libyen pour nous effrayer.

L'imagination n'est ni la flatuosité d'un fou, ni l'indigestion d'un orgiaque.

Quels types ! quels types !

Mathos, « l'homme libre », le soldat de Sicile, révolté, n'est plus qu'une sorte d'Holopherne épargné ou plutôt de Samson, amoureux et tondu, gardant en double pour lui-même cette mâchoire fameuse dont le héros biblique se servait contre les ennemis.

Spendius, « homme fort et hardi jusqu'à la témérité », est peint en chétif, rusé et scélérat poltron, composé par anticipation de Bertrand, d'Iago et de fourtine. Tout en servant de proxénète à Mathos, il le pousse à voler le voile de Rabetna, ce palladium de Carthage, autrement dit à faire le mouchoir à la lune.

Hannon, le général Suffète, « un rien » comme guerrier et comme politique, mais aimant « à se bien traiter », - une espèce de Véron Carthaginois, - Hannon nous apparaît en lépreux, ne faisant qu'un chemin du Conseil des Anciens à table, de la table à l'armée, du camp à l'étuve, de l'étuve au gibet, où il tremble comme un renard, pleure comme un veau et crève comme une tumeur. Notre littérature a de ces Hannons-là.

Naguère Jean Valjean, le forçat-modèle de Victor Hugo, rôdait par dévouement dans les égouts de Paris ; maintenant Gescon, le parfait prisonnier de M. Gustave Flaubert, se promène par nécessité sur ses jambes cassées dans la fosse d'aisance des Mercenaires. Il ne va pas vite ; il n'en bougerait même pas, n'était le devoir pressant d'aller, à la dérobée, et en uniforme d'ammoniaque, vitupérer la fille d'Amilcar, venue nuitamment sous la tente de l'ennemi. Cette semonce patriotique n'est qu'un repoussoir bouffon et assez malpropre.

La chose la plus repoussante du livre c'est l'interprétation du caractère d'Amilcar. Ce profond politique, ce grand citoyen, ce capitaine foudroyant, « l'ancre de salut » de la République, paraît successivement masqué en tyran domestique, en bourreau d'esclaves, en Birotteau sophistiqueur, en Gobseck rapace, en démagogue de carrefour, en général du Cirque, en traître de la Gaîté. Et dire qu'un tel faux est commis pour le plaisir de phraser et de phraser niaisement !

Cette caricature d'Amilcar a pourtant trouvé des admirateurs. On a presque osé dire que M. Gustave Flaubert, non content de démêler tous les secrets privés de cet homme fameux, explique ex professo pour la première fois ses opérations militaires. Rien d'étonnant si M. Gustave Flaubert se trouvait demain bombardé à Paris plus grand capitaine qu'Amilcar.

Soyons vrais. Le Végèce normand n'a montré en cela qu'une légèreté présomptueuse. Ce savant peut sentir la mèche, mais il ne sent pas l'huile. Voyez d'abord Gescon, entreprenant de solder seul, homme par homme, plus de vingt mille Mercenaires. Huit mois, à dix heures de travail par jour, ne lui suffiraient pas. Voyez ensuite Amilcar, avec la tactique supposée par M. Flaubert, infailliblement écrasé à chaque rencontre. Le récit de la bataille du Macar est plein de non sens et de contresens. Le plus simple et le plus bel ensemble de manœuvres y paraît être la danse de Saint-Guy de deux armées. Tout y perd son caractère et sa place : les lignes ont des « flancs », les colonnes des « ailes » : les éléphants se mêlent à la cavalerie et passent par des trous de rats ; la Phalange est tout d'une pièce, comme une énorme bête hérissée de fer, et, dans le même moment, divisée comme une fourmilière.

Quelle erreur et quel aplomb de dire qu'Amilcar, n'ayant pas eu le temps de se mettre en bataille, se trouve surpris par l'ennemi ! Cette prétendue faute est précisément un trait de génie.

Le grand tacticien a tellement concentré son armée déjà si petite, qu'il semble n'avoir là qu'une poignée d'hommes. Les Mercenaires, deux fois et demi plus nombreux que les Carthaginois, et les croyant une proie facile, fondent en désordre sur eux.

Tout à coup, moitié par la droite, moitié par la gauche, la cavalerie démasque le front de la Phalange ; tourne, par un quart de conversion, le dos à l'ennemi ; s'écoule, pour ainsi dire, en deux colonnes parallèles le long des flancs de la Phalange ; et, après l'avoir dépassée, s'arrête, se remet face en tête.

La Phalange se déploie par un mouvement qui va du centre aux ailes. Les escadrons accourent aux deux bouts de la ligne, s'y rangent successivement en bataille, et, par une double conversion des ailes se rapprochant l'une de l'autre, enveloppent l'armée des Mercenaires.

Les éléphants, disposés sur deux lignes, en avant de la cavalerie, ont fait volte face en même temps qu'elle, se sont portés sur l'emplacement qu'elle occupait, remis face en tête et déployés sur une seule ligne couvrant le front de bataille de la Phalange.

Ainsi les Mercenaires, enserrés par la cavalerie, sont poussés à fond de train sur les éléphants, qui les écharpent ou les écrasent ; et tout ce qui échappe aux éléphants tombe sur les sarisses des Phalangites.

Quoi de plus simple et de plus facile à comprendre que ce grand coup de filet militaire ?

Tout entier à ses casques de Clinabares, à ses panaches de plumes d'autruche, à ses phalariques flamboyantes, et à mille oripeaux, M. Gustave Flaubert ne voit rien des actions qui élèvent ou détruisent les Empires et transfigurent l'Humanité. Les Amilcar, les Annibal, les Condé, les Napoléon « vite comme les aigles et courageux comme les lions », l'intéressent beaucoup moins que des saltimbanques bariolés et pailletés.

Ce qu'il lui faut ce sont des mots, des nomenclatures :

« Dans la quatrième dilochie, de la douzième syntagme, trois phalangites, etc. »

Belle science ? De quelle pentachiosarchie était, s'il vous plaît, cette syntagme ? De quelle chiliarchie était cette pentachosiarchie ? Et cette chiliarchie, à quelle téléartérarchie appartenait-elle ? Pourquoi ne pas nous dire aussi quelque chose

Des quatre Phalangarques,
Des huit Mérarques,
Des seize Chiliarques,
Des trente-deux Pertachosiarques,
Des soixante-quatre Syntagmatarques,
Des cent vingt-huit Taxiarques,
Des deux cent cinquante-six Tétrarques,
Des cinq cents douze Dilochites,

du fourrier, du héraut, du porte-enseigne, du serre-file extraordinaire, qui était au flanc des troupes à peu près ce que le chien est au flanc des troupeaux, et qui empêchait le soldat d'aller à la haie quand il faut marcher à l'ennemi ?

Tout cela ce n'est ni une bataille d'Amilcar, ni même un assaut donné par le général Flaubert à l'intelligence du lecteur, c'est un choc et une confusion de mots creux et sonores, qui battent la retraite de la Littérature sans style, sans jugement et sans esprit.

Après avoir si bien pris ses coudées franches avec la science, avec l'histoire ; après avoir tourné au grotesque les plus grands caractères, M. Gustave Flaubert se fait-il pardonner tant d'abus par l'invention d'un seul type intéressant ? Voyons :

Salammbô, fille d'Amilcar, prêtresse de la Lune, a trois amants, Schahabarim, prêtre émasculé (amant purement putatif) ; Mathos, sorte d'ogre somnolent ; et un serpent qui manque de santé. Toute l'intrigue, tout le merveilleux de cette façon de poème épique en méchante prose est le vol du zaïmph, voile de Rabetna, palladium de Carthage, qui contient dans ses plis les destinées puniques. Salammbô, appelée par M. Sainte-Beuve, « une demoiselle du Sacré-Cœur Carthaginois », vient reprendre, au milieu du camp des Mercenaires, à l'amoureux Mathos, la loque volée. Cette Judith à ressorts, poussée par Schahabarim, sauve sa patrie par ce voyage nocturne et par ce second ou ce troisième sacrifice de sa vertu. Mathos a l'air, du reste, de n'en pas mieux profiter que ne le faisaient avant lui Schahabarim, l'homme empêché, et le boa valétudinaire. Naravase épouse plus tard la demoiselle ; mais un autre prétendant arrive sans se faire annoncer et laisse au chef numide, non pas le temps de connaître sa femme, mais seulement celui de boire à sa santé. Ce cinquième larron, c'est la Mort.

Ainsi, ni poète, ni romancier, ni historien, ni archéologue : voilà M. Gustave Flaubert. Le mépris du surnaturel, le goût des choses contre nature, l'amour du détail immonde et puéril font de lui, non pas un grand écrivain, un lion de lettres, mais un rhéteur infirme et perverti. Son affectation, d'abord involontaire, volontaire ensuite, n'est que l'expression de l'impuissance.

On compare M. Théophile Gautier à un vase étrusque décoré de caprices et de chimères ; M. Théodore de Banville, à un rython grec, orné de pampres et de mascarons ; M. Charles Baudelaire, à une urne sicilienne, dont les rouges figures tranchent sur un fond noir. M. Gustave Flaubert, le pot colossal de ce musée Campana littéraire, n'a pour ornements que des cannibaleries affreuses. Que ses Mangeurs-de-choses-immondes portent leur digestion plus loin.

M. Flaubert ressemble par maint côté au peintre belge, M. Wiertz, qui, pour étonner le monde, peint tour à tour les héros de l'antiquité emmanchant leurs piques de chênes séculaires et lançant des montagnes en guise de cailloux ; les enfants de l'avenir tordant des canons comme des épingles ; les prolétaires affamés, cuisant au pot leur progéniture ; des léthargiques, ensevelis vivants, cognant de leurs poings crispés les parois du cercueil, et le cadavre en dissolution des suppliciés, dont l'âme s'envole comme la buée des marécages.

Un des vices les plus étranges de l'auteur de Salammbô, c'est une enflure sans pareille :

« Aux coups que le canon tiroit,
Le ciel, de peur se retiroit ;
La mer se vit toute allumée ;
Les astres perdirent leur rang ;
L'air s'étouffa de la fumée ;
La terre se noïa de sang. »

Mais Théophile Viau, l'auteur de ces vers, savait sa langue, et ne manquait ni de talent, ni de feu. L'emphase chez M. Gustave Flaubert n'est pas une enflure du cœur ou de la tête, c'est une maladie des parties inférieures, une éléphantiasis littéraire. À tant d'exagérations froides et vides se mêlent des simplicités plus que primitives. On croit avoir à faire à quelque Gongora, revenu de la tour de Babel, et retombé en enfance, ou à M. de La Palisse, coiffé de la tiare de Sardanapale.

Quand l'auteur de Salammbô affecte le style lapidaire, il écrit à peu près comme ceci :

LA DIVINE,
L'INCOMPARABLE JULIETTE,
À L'ŒIL CARTHAGINOIS,
SI RAVISSANTE HIER SOUS SA PAILLE DE RIZ,
DANS SON SCHALL DE POURPRE,
AVEC SA ROBE D'ANGE,
AU CHATEAU DES FLEURS.

Par ses inversions, il rappelle parfois la chanson de Jeannot :

« Je fis une tache à ma veste de graisse,
De ma culotte à la cuisse de drap,
À mes beaux bas que mon père de laine
M'avait donnés, avant d'mourir violets.
Le pauv'cher homme est mort d'une migraine
Tenant un'cuisse dans sa bouche de poulet. »

La place nous manque pour relever ici les innombrables misères de pensée et d'exécution qui se trouvent à chaque page de ce livre. Presque tout y est faux : les portraits, les mœurs, le costume, l'architecture. Le paysage que l'on a tant loué n'est souvent qu'une pochade de Polyphème aveugle. Que de métaphores inexactes et ridicules ! Quelle altération du sens des mots ! L'homme hurle, le loup beugle, le vautour fuit, les flots bourdonnent, les moucherons se brisent ; la citerne devient un plat ; le plat, un bouclier ; le bouclier, une flaque d'eau ; le soleil perd son sang ; la lune, son lait ; les mamelles gonflées des montagnes ont besoin, pour guérir, d'un collier de bouchons ; les plumes d'oiseaux fument dans les cassolettes ; l'éléphant se fait îlot ou maître d'armes ; le serpent perd d'abord son paletot trop large, se change ensuite en glace, et puis en libertin.

Dans certains passages de cette prose rythmée, à la fois lourde et sautillante, on voudrait, sur chaque syllabe, les dactyles et les spondées du Gradus, pour les scander en s'accompagnant de castagnettes, comme ceci :

1 23456
Tandemdeniquetandemtandemdeniquetandem

Voilà donc ce maniériste qui trouve la nature plate, et qui, pour lui donner plus de relief, sculpte des brins d'herbe et modèle ses nuages en ronde-bosse ! La vanité corrompt le goût. Quelle logomachie ! Quel vomitoire de termes saugrenus, sans vérification possible ! Vous croirez, par exemple, que les carroubes sont les fruits du caroubier ? Erreur. Faites attention aux deux rr du mot, et apprenez que les carr oubes sont des durillons faits aux maxillaires du soldat par la mentonnière du casque. C'est absolument comme si l'on disait : « Les poi rr es faites à votre front par votre chapeau. »

L'ineffable Salammbô est quelque gageure. Il en sort un ennui qui n'est peut-être sorti d'aucun livre, un ennui tellement fort qu'il paraît être un phénomène nouveau, même aux littérateurs accoutumés depuis longtemps à ne pas s'amuser. On le sent d'abord, cet ennui, suinter en froides gouttelettes, puis se congeler en stalactites ; vient enfin la débâcle du dégel ; et l'on se noie dans la glace fondante et dans la boue.

Voilà pourquoi, sans doute, l'on compare M. Gustave Flaubert, ce Moloch dévorateur de mots, à Homère, à Virgile, à Milton, au Tasse, à Fénelon. Il n'est pas même à Chateaubriand ce que le phosphore est à la flamme.

M. Gustave Flaubert va cesser d'écrire au moins six ans. On dira peut-être qu'il fait, en se taisant, bonne réserve de beautés épiques. Mais son temps est passé.

Comme le Roi d'Yvetot, - son compatriote, - levé tard, il se couchera tôt, et dormira sans gloire.

[Document saisi par Virginie Basquin, 2002. Mise en ligne par Emmanuel Vincent, 2006.]


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