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Timothée COLANI
« Quinzaine littéraire », Courrier littéraire, 25 avril 1877

S’il me fallait absolument trouver une transition pour passer au second sujet que je désire traiter dans cette Quinzaine, je rappellerais et je combattrais ce que le P. Hyacinthe disait, dans sa première conférence, de la théorie de l’art pour l’art, qu’il confond, je ne sais vraiment pourquoi, avec la réhabilitation littéraire de la courtisane. En tout cas, cette confusion puérile serait impardonnable si elle devait s’appliquer au plus consciencieux des romanciers modernes, l’auteur de Madame Bovary. Je viens de lire en entier ses trois nouvelles qui sont en cours de publication dans des feuilletons, et qui paraîtront incessamment chez l’éditeur Charpentier [En note : Un vol. in-18 jésus de 249 pages]. Elles portent pour titres : Un cœur simple, — La légende de saint Julien l’hospitalier, — Hérodias ; et elles sont empruntées à la vie réelle, à la légende chrétienne, à l’histoire.

Dans Hérodias, qui est de la même famille que Salammbô, M. Gustave Flaubert a essayé, en racontant la journée du martyre de Jean-Baptiste, de peindre avec de vives couleurs l’existence étrange de ces princes hérodiens, à la fois vils courtisans romains et petits despotes orientaux, dans les palais desquels l’Europe et l’Asie mêlaient leur corruption et leur luxe, leurs superstitions et leur frivolité. Le proconsul Vitellius accompagné de son fils, qui sera plus tard le vorace empereur de ce nom, arrive soudain au château de Machéronte, près de la mer Morte, où vit Hérode Antipas avec sa complice, la belle et astucieuse Hérodias. Pharisiens et Sadducéens accourent de Jérusalem pour intriguer auprès du Romain. Celui-ci, les traînant après lui, se promène en maître dans le château, — vous devinez avec quel art M. Flaubert le décrit, — et, croyant mettre la main sur un trésor, il découvre au fond d’une fosse un captif, homme effrayant, qui, derrière sa grille, lance au roi, à sa Jézabel, aux prêtres, aux scribes, les plus sanglantes invectives : c’est Jean ou Iaokanann. On se met à table. À la fin du repas, ou plutôt de l’orgie, qu’Hérodias préside du haut d’une tribune, apparaît soudain une enfant inconnue et admirablement belle dont les danses impudiques enflamment de désirs le roi Antipas ; d’une voix entrecoupée par des sanglots de volupté, il lui offre la moitié de son royaume : « … Elle ne parlait pas. Ils se regardaient. Un claquement de doigts se fit dans la tribune. Elle y monta, reparut, et, en zézayant un peu, prononça ces mots d’un air enfantin : « Je veux que tu me donnes sur un plat la tête de… » Elle avait oublié le nom, mais reprit en souriant : « … la tête de Iaokanann ! »

Ce zézaiement, cette hésitation, ce sourire, cet air enfantin, cette innocence charmante au milieu de l’orgie, de l’inceste et du meurtre, dénotent bien la main d’un grand artiste.

Même quand on a lu Salammbô, il est difficile de se faire une idée de l’érudition contenue dans ces quatre-vingts petites pages. Elles représentent une masse de recherches et de travail qui aurait suffi à remplir la thèse française d’un docteur ès lettres. Personne, en effet, ne pousse plus loin que M. Flaubert le scrupule de la vérité historique : nous le reconnaissons d’autant plus volontiers que nous faisons nos réserves expresses sur le genre lui-même, qui nous paraît faux, et sur certaines parties de la narration dont nous contesterions non-seulement la vraisemblance, mais la possibilité, si nous avions à entamer ici une discussion archéologique. C’est, selon moi, une entreprise bien téméraire de ressusciter cette époque si troublée de l’histoire juive, que nous n’apercevons guère qu’à travers de rares légendes évangéliques, quelques mots de Tacite et les écrits très-confus et très-mensongers de Josèphe. Envisagé comme création artistique, le récit de M. Flaubert, tout en me paraissant une œuvre d’une rare puissance, ne laisse pas d’être d’une lecture un peu fatigante, car on ne se retrouve pas aisément dans ce fouillis de personnes et de choses. L’espace manque, ainsi qu’il manquait sur le pic basaltique de Machéronte. L’auteur aurait peut-être bien fait de l’étendre, de s’allonger, de faire de cette nouvelle un volume entier. Seul, je crois, parmi les écrivains de nos jours, si diffus parce qu’ils composent trop vite, M. Flaubert se montre parfois concis à l’excès. Cette critique peut donc ressembler à un éloge, mais nous voudrions le supplier de la prendre en sérieuse considération : un pas de plus dans la concision, et il tombera dans l’obscur. Lui qui a l’esprit si net ! Il serait vraiment inexcusable.

À Hérodias nous préférons de beaucoup la Légende de saint Julien, qui est tout simplement un chef-d’œuvre. Un être surnaturel a prédit au sanguinaire chasseur Julien, fils d’un riche seigneur féodal, qu’il tuera son père et sa mère. Pour échapper à cette malédiction, Julien disparaît, va guerroyer en Espagne, et après de longues aventures il y épouse la fille de l’Empereur. Cependant ses vieux parents qui n’ont cessé de le chercher à travers tous les pays, arrivent chez lui, en son absence. Leur belle-fille leur fait le meilleur accueil et pour les honorer elle leur cède le lit conjugal. Rentré au milieu des ténèbres, Julien les y trouve et croit son honneur perdu : il les tue. Lorsqu’ensuite il les reconnaît, il se condamne, dans son désespoir, à la plus dure pénitence. Il quitte sa femme chérie, il s’en va, mendiant sa vie par le monde et racontant à tous son horrible histoire. On le fuit comme un pestiféré. Il finit par s’établir au bord d’un fleuve large et rapide, et se met gratuitement à transporter sur sa barque les voyageurs d’une rive à l’autre. Une nuit, par un furieux ouragan, il voit entrer dans la barque un lépreux. Après une traversée des plus pénibles, l'homme hideux s’installe dans la cahute de Julien. « J’ai faim ! » dit-il, puis : « J’ai soif ! » enfin : « J’ai froid », et Julien surmontant tous les dégoûts donne au misérable son pain, lui apporte sa cruche, lui allume son bois. « Ton lit ! » murmure l’autre, et il lui abandonne son lit. « C est comme de la glace dans mes os ! viens près de moi ! » Et il s’étend à côté de lui. « Déshabille-toi, pour que j’aie la chaleur de ton corps ! — » « Réchauffe-moi ! Pas avec les mains ! non ! toute ta personne ! » Julien s’étale bouche contre bouche, poitrine contre poitrine. Alors le lépreux l’étreint… Et une joie surhumaine inonde l’âme de Julien, car celui qui l’étreint c’est le Seigneur Jésus lui-même, qui l’emporte dans le ciel à travers les espaces bleus.

Quand vous lirez cette légende, vous remarquerez sûrement avec quel art M. Flaubert marque, dans l’âme de Julien, l’éveil des goûts sanguinaires. Enfant, c’est un petit saint, doux et modeste, qui ne trouve jamais les offices trop longs. Mais un jour, pendant la messe, il aperçoit une souris blanche qui trottine près de l’autel. Chaque dimanche elle revient ; il l’attend, en est importuné, se prend de haine contre elle, et finalement il la tue. Il y a aussi une scène de cauchemar qui donne le frisson. C’est pendant les heures qui précèdent le parricide. Julien qui, voulant dompter ses instincts, a renoncé depuis longtemps à la chasse, sort de nuit pour se livrer une fois encore à son plaisir favori. Mais tous les animaux qu’il a poursuivis jadis s’approchent, l’entourent d’un cercle étroit ; quand il fait un pas, ils l’accompagnent d’une allure sournoise comme s’ils méditaient un plan de vengeance ; quand il se met à courir, ils courent eux aussi, le sanglier lui frotte les talons avec ses défenses, le loup, l’intérieur des mains avec les poils de son museau… Jamais le fantastique n’a paru plus réel.

J’ai dit Hérodias une œuvre d’art puissante, la Légende de saint Julien un chef-d’œuvre ; je n’hésite pas à ajouter qu’un Cœur simple est un bijou exquis, l’un des plus délicieux dans tout le trésor de notre littérature. Ces pages deviendront classiques. Elles renferment la biographie de Félicité, la servante à Mme Aubain, de Pont-l’Evêque, chez qui elle est restée un demi-siècle pour 100 francs par an.

Rien de plus prosaïque, rien de plus monotone qu’une pareille existence, assurément. Eh bien, la poésie y abonde et le drame y apparaît mainte fois. Ainsi, un soir, au retour d’une promenade, pour sauver la vie à sa maîtresse, que poursuit un taureau, Félicité déploie, sans même s’en douter, un dévouement héroïque. Son cœur est toujours rempli de quelque tendresse. Comme tant d’autres, elle a eu d’abord son histoire d’amour passionné, désespéré. Puis elle s’est attachée, comme une mère, à Virginie, la fille de Mme Aubain, et à son propre neveu, brave petit mousse, à la taille bien prise, aux bons yeux francs, la poitrine nue, le chapeau de cuir placé en arrière. Il meurt de la fièvre jaune à la Havane, et Virginie succombe à une maladie de poitrine. Quoique le désespoir de la pauvre Félicité soit immense, il ne gêne en rien le mécanisme de son travail quotidien. À la nouvelle de la mort de son neveu, elle tombe bien inerte sur une chaise, mais, des femmes passant par la cour avec du linge, elle se rappelle sa lessive, qu’il faut rincer aujourd’hui. Saisissant son battoir, elle les suit. « Les prairies étaient vides, le vent agitait la rivière ; au fond, de grandes herbes s’y penchaient, comme des chevelures de cadavres flottant dans l’eau. Elle retenait sa douleur, jusqu’au soir fut très-brave ; mais dans sa chambre, elle s’y abandonna, à plat ventre sur son matelas, le visage dans l’oreiller, et les deux poings contre les tempes. »

Félicité a l’intelligence des plus incultes ; en dehors du ménage, on peut même la trouver un peu sotte. La religion, toutefois, devient pour elle une source de poésie. Non qu’elle soit dévote. Accompagnant Virginie au catéchisme, elle dort quand le curé parle des dogmes, mais elle écoute avec admiration les récits éblouissants de la Bible. La Passion la fait pleurer. Pourquoi l’ont-ils crucifié, lui qui a voulu, par douceur, naître au milieu des pauvres ? Elle se prend à aimer plus tendrement les agneaux par amour de l’Agneau, les colombes à cause du Saint-Esprit. Mais comment se représenter le Saint-Esprit ? Car il n’est pas seulement un oiseau, mais encore un feu, et d’autres fois un souffle…

On lui fait cadeau d’un perroquet. La pauvre âme se donne à lui comme à un fils, comme à un époux ; toutes ses tendresses, qui n’avaient plus d’objet, se reportent sur Loulou. Il meurt. Pour ne pas le perdre tout entier, elle le fait empailler. Or, regardant un jour une image d’Épinal qui représentait le baptême de Notre-Seigneur, elle trouve dans la colombe aux ailes de pourpre et au corps d’émeraude une ressemblance extraordinaire avec l’oiseau chéri. Point de doute, ce n’était pas une colombe, puisque d’ailleurs ces bêtes-là n’ont pas de voix. Désormais, ses oraisons, elle les récitera agenouillée devant l’image et devant Loulou. Et, lorsqu’enfin elle se meurt après tous ceux qu’elle a aimés, lorsqu’elle exhale son dernier soupir, elle croit voir dans les cieux entr’ouverts un perroquet gigantesque planant au-dessus de sa tête.

Je ne sais si mes lecteurs découvriront dans cette analyse une pointe de moquerie ; ce serait bien à mon insu quelle s’y serait glissée, et, en tout cas, j’affirme que le récit de M. Flaubert n’a pas la moindre teinte d’ironie ; tout y est simple et sérieux comme le noble cœur dont il nous dit les joies et les souffrances. Sans doute vous y chercheriez en vain un mot qui indiquât ce que l’auteur pense de son héroïne : c’est par le récit lui-même, c’est par le choix des faits, c’est par la peinture des paysages servant de cadre aux événements qu’il exprime sa sympathie et qu’il nous la communique. Voilà enfin le véritable réalisme artistique, qui s’éloigne autant des procédés du photographe que de ceux du peintre « impressionniste ». Tout est méticuleusement exact, mais tout est à sa place dans une harmonieuse composition ; tout contribue au même but, et ce but c’est de rendre visible la beauté dont peut être imprégnée la plus humble existence humaine. On détacherait aisément de cette nouvelle une dizaine de petits tableaux ravissants, dont chacun présente ce double caractère de précision et de poésie : la scène du taureau, le départ du paquebot, le retour des barques, la première communion, la procession, etc. Partout la poésie se dégage des choses elles-mêmes.

Nos jeunes romanciers ne sauraient trop étudier cette œuvre de M. Flaubert, la meilleure, selon moi, qu’il ait encore publiée. Toutefois, pour produire des œuvres aussi achevées, il faudrait, non-seulement du talent, — ils en ont, — mais des loisirs qu’ils ne peuvent ou ne veulent pas s’accorder. Le roman est devenu une industrie, obligée comme toute autre, vu la concurrence, de faire vite et à bon marché. L’auteur d’un Cœur simple aura beaucoup d’admirateurs et peu d’imitateurs.


[Document découvert par Stéphanie Dord-Crouslé, et saisi par Olivier Leroy, janvier 2021.]