RECHERCHE
Contact   |   À propos du site

Fausses nouvelles concernant Flaubert

Yvan Leclerc
(février 2020)

« Madame Bovary, c’est moi ! »
On n’a jamais retrouvé de trace écrite de cette phrase. D’après une tradition orale, Flaubert l’aurait dite à Amélie Bosquet (avant 1869), qui l’aurait répétée à M. de Launay, qui l’aurait rapportée à René Descharmes, qui l’imprime dans sa thèse Flaubert. Sa vie, son caractère et ses idées avant 1857, parue chez Ferroud en 1909, soit quarante ans après le début de la chaîne de transmission, dès lors très peu fiable. Par ailleurs, de nombreux commentaires de Flaubert sur son roman vont à l’encontre d’une identification avec son personnage. Voir une mise au point sur cette question :
https://flaubert.univ-rouen.fr/ressources/mb_cestmoi.php


Le « gueuloir »
Ce mot inventé par Flaubert ne désigne pas un lieu précis (le cabinet de travail ou l’allée de tilleuls de Croisset), mais la « performance » orale qui consiste à « gueuler » ses phrases, où qu’il soit, ou, par contiguïté, l’œuvre elle-même (une œuvre est ou non un « gueuloir »).
Voir l’article d’Yvan Leclerc, « Flaubert au gueuloir », Revue des sciences humaines, « “Ce qui parle en moi” : l’étrangeté de la voix », textes réunis par Stéphanie Genand et Françoise Simonet-Tenant, n° 333, 2019, p. 159-174.


Yonville et l’identification avec Ry
Flaubert a connu l’histoire d’Eugène et de Delphine Delamare, qui s’est déroulée à Ry. Eugène Delamare, officier de santé, élève d’Achille-Cléophas Flaubert, né en 1812, se trouve veuf après le décès d’une première épouse plus âgée que lui. Il épouse alors en 1839 Delphine Couturier, âgée de 17 ans. Elle donne naissance à une fille, Alice, en 1842, et meurt en 1848, à 26 ans. Eugène décède à son tour en 1849, à 37 ans. On reconnaît le canevas narratif de Madame Bovary et, à quelques années près, la chronologie du roman. Pour reconstituer l’histoire du couple Delamare, nous connaissons des actes d’état civil, une reconnaissance de dettes à l’égard des parents Flaubert, un inventaire après le décès d’Eugène et ses contributions aux délibérations du conseil municipal de Ry et aux débats du club républicain dont il fut un des fondateurs en 1848 (Eugène Delamare a été plus actif que Charles !), mais rien, absolument rien sur les mœurs de Delphine ni sur les causes de sa mort prématurée. On lui prête des amants parce qu’Emma en a eu ; on suppose qu’elle s’est suicidée parce que c’est la conclusion du roman.
La confusion entre la réalité et la fiction de ce roman est source de constructions imaginaires depuis la fin du XIXe siècle. Exemple récent : le 8 août 2019, le quotidien gratuit 20 minutes, en partenariat avec le pourtant sérieux Retronews, site de presse de la BnF, a consacré une série aux faits divers qui ont inspiré la littérature française. Parmi eux, bien sûr, l’affaire Delamare et Madame Bovary : « En 1890, la France découvre la véritable Madame Bovary. Trois décennies après la parution du roman de Gustave Flaubert, un journal révèle l’histoire d’une jeune normande. Les similitudes avec Emma Bovary sont troublantes, mais ce n’est pas la seule affaire qui inspira l’écrivain. »
https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2576475-20190808-romans-faits-divers-1890-france-decouvre-veritable-madame-bovary
Des spécialistes de Flaubert sont appelés à témoigner.
Interrogé par 20 minutes, Jacques Neefs colporte la version erronée des années 1950 : « Dans le fait divers, ce sont les dernières péripéties les plus importantes. Flaubert fait exactement l’inverse : le milieu du livre, c’est l’adultère avec Rodolphe, ensuite, tout va très vite, ça se précipite. Là encore, c’est une différence avec la réalité. » Mais la « réalité » supposée de l’histoire est une construction à partir du roman.
20 minutes cite également l’article sur Delphine Delamare paru dans le Dictionnaire Flaubert (Garnier, 2017), qui reprend sans distance la biographie de cette femme, imaginée par Georges Dubosc en projetant la fiction sur la réalité : « Gagnée par l’ennui de la vie de province, Delphine prend un premier amant, Louis Campion, puis un second, Narcisse Bollet, qui rompent avec elle. »
Dans le même article, Pierre-Marc de Biasi mentionne l’affaire de Marie Lafarge en ces termes : « L’auteur [Flaubert] ne retint de la célèbre empoisonneuse qu’une figure de jeune femme romanesque et déséquilibrée, comme elle apparaît dans les Mémoires. » Or, Flaubert n’a lu ces Mémoires qu’en 1852, alors qu’il travaillait sur son roman depuis près d’un an (voir la lettre à Louise Colet du 27 mars 1852).
Sur la question des sources de Madame Bovary, les références les plus fiables sont Claudine Gothot-Mersch, La Genèse de Madame Bovary, Corti, 1966, réimp. Slatkine, 1980 (I, 1, « Les sources documentaires », p. 19-60), et plus récemment Gilles Cléroux, « De Yonville-l’Abbaye à Ry : nouvel examen de la question », Bulletin Flaubert-Maupassant, n° 22, 2008, p. 7-35.
Une version remaniée et mise à jour de cet article est disponible en ligne sur le site des Amis de Flaubert et de Maupassant :
https://www.amis-flaubert-maupassant.fr/wp-content/uploads/2020/04/yonvillery_cleroux.pdf


Flaubert n’a pas écrit Salammbô à Carthage
Flaubert a fait un voyage en Algérie et en Tunisie après avoir commencé à écrire Salammbô, en avril et mai 1858. Pendant ce séjour, il a pris des notes dans un carnet, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, mais il n’avait pas emporté son manuscrit et il n’a écrit aucune page de son roman sur place, contrairement à ce que laissent entendre Patrick et Olivier Poivre d’Arvor (ce dernier ambassadeur de France en Tunisie), engagés dans la noble mission de réhabiliter une maison que « Flaubert aurait occupée à Carthage ». Voir l’article de France-Info du 18 octobre 2017 :
https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/culture-africaine/tunisie-les-freres-poivre-d-arvor-se-mobilisent-pour-la-maison-de-flaubert_3058789.html


Flaubert n’est pas le père biologique de Maupassant
La légende d’une filiation biologique entre Flaubert et Maupassant a pour origine un lapsus de la mère de Maupassant, rapporté dans le Journal d’Edmond de Goncourt, le 1er octobre 1893. Il est vrai que Laure de Maupassant (née Le Poittevin) est une amie d’enfance de Flaubert, mais une relation entre eux est peu vraisemblable, au vu de la correspondance conservée. Les dates rendent impossible une rencontre entre Flaubert et Laure de Maupassant neuf mois avant la naissance de Maupassant, le 5 août 1850. Flaubert quitte Croisset le 22 octobre 1849, Paris le 29 et il s’embarque le 4 novembre à Marseille pour l’Égypte, alors que Laure de Maupassant s’installe avec son mari au Château de Miromesnil, loué en septembre ou octobre. Pas de paternité biologique, mais une filiation symbolique, littéraire, spirituelle, oui !
Légende entretenue par Pierre-Marc de Biasi : « Et si, finalement, des deux Gustave de Laure [le père de Maupassant se prénomme également Gustave], c’est bien celui-là [Flaubert], le vrai père de Maupassant ? » (Le Magazine littéraire, n° 512, octobre 2011, p. 65).


Flaubert n’a jamais écrit dans le Pavillon de Croisset
Le Pavillon de Croisset, seul vestige de la grande maison du bord de la Seine, n’était pas le « cabinet de travail » de Flaubert (situé au premier étage de la maison). La nièce de Flaubert a tenu à détruire cette légende :
« “Le petit salon” », tel était le nom que nous lui donnions, a toujours été un lieu de réunion. Il était situé au bout de la longue terrasse de tilleuls qui n’escaladait pas la colline, mais qui lui était adossée : on y menait dans la journée les visiteurs et le soir, par les temps de lune, mon oncle, assis sur le balcon, aimait à y contempler les eaux tranquilles de la Seine.
“Le petit salon” était meublé d’un mobilier Empire acajou et drap rouge ; ses quatre fenêtres avaient des rideaux de calicot blanc bordés de rouge ; deux bibliothèques remplies de livres avaient été faites exprès pour s’adapter aux deux côtés de la porte d’entrée, et un large bureau se dressait au milieu de la pièce. Sur ce bureau, mon oncle n’a jamais écrit ; mais il n’en est pas de même de son ami Louis Bouilhet, qui a plusieurs reprises, pendant son séjour à Croisset, se retirait dans le petit salon pour travailler. »
Caroline Commanville, Journal de Rouen, 3 juillet 1911.


La maladie nerveuse de Flaubert
À partir de 1844, Flaubert est sujet à des crises nerveuses intermittentes. Lui-même parle de « maladie de nerf », sans jamais prononcer le mot — tabou̶̶ à l’époque — d’épilepsie. De son vivant, son frère Achille parle cependant d’« accidents épileptiformes » (lettre au médecin Jules Cloquet, 17 janvier 1860) et le Journal des Goncourt rapporte des rumeurs qui courent sur l’épilepsie de leur ami. Après la mort de Flaubert, Maxime Du Camp révèle cette maladie dans ses Souvenirs littéraires. Maupassant proteste contre l’indiscrétion, mais ne nie pas la réalité du mal. Aujourd’hui, tous les médecins sont d’accord pour poser le diagnostic d’épilepsie. Mais les « littéraires » sont tentés par une interprétation moins organique et plus psychosomatique, par exemple une « névrose hystérique » (Sartre, L’Idiot de la famille).


Flaubert n’a pas dit en mourant : « Cette pute de Bovary va vivre et moi je vais mourir comme un chien. »
Phrase citée par Stéphane Bern dans un entretien à propos de son spectacle « Vous n’aurez pas le dernier mot » (Théâtre Montparnasse, Paris, du 14 octobre au 16 décembre 2019), et donnée pour véridique. En fait, il s’agit d’une phrase inventée par Roger Grenier dans Le Palais des livres (Gallimard, 2011), qui fait dire à Flaubert : « Je vais mourir et cette pute de Bovary va vivre. »
Flaubert a un langage cru, mais il n’est pas vulgaire, et il n’aurait pas jugé ainsi son personnage. Par ailleurs, la crise d’apoplexie ne lui a pas laissé le temps de se voir mourir.
Le seul témoignage crédible sur les derniers mots de Flaubert se trouve dans une lettre de Maupassant. Il les tient de Suzanne, la bonne qui se trouvait à Croisset le 8 mai 1880 : « Rouen…, nous ne sommes pas loin de Rouen… Hellot…, je les connais les Hellot… » (lettre à Ivan Tourguéniev, 25 mai 1880).


Jules Senard
Le nom de l’avocat qui a défendu Flaubert lors du procès de Madame Bovary s’écrit et se prononce sans accent (contrairement à l’orthographe qui figure sur la plaque de la rue à son nom, à Rouen).


Flaubert n’était pas franc-maçon
Plusieurs livres d’Olivier Roney, publiés à compte d’auteur, prétendent que Flaubert appartenait au Grand Orient de France. Ces affirmations ne reposent sur aucun document. Le nom de Gustave Flaubert ne figure ni dans le fichier Bossu, en ligne sur Gallica, ni dans les archives locales désormais accessibles (voir Hubert Grosdidier, La Franc-Maçonnerie à Rouen, 1803-1918, Institut Normand d’Études et de Recherches Maçonniques, Éditions des Falaises, 2017). Voir le compte rendu sur les livres d’Olivier Roney :
https://flaubert.univ-rouen.fr/comptes_rendus/roney.php



Mentions légales