Correspondance de Flaubert
Flaubert à Louise Colet, Trouville, 21 août 1853
Correspondant
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À LOUISE COLET

 

[Trouville, 21 août 1853.]

 dimanche, 11 h.

 

J’expédierai demain un petit paquet contenant tes contes et deux écrans chinois que j’ai trouvés ici dans une boutique. Je souhaite qu’ils te fassent plaisir bonne chère Muse. Quant aux contes, je n’ai pas touché à Richesse oblige, comme je te l’ai dit dans ma dernière lettre. Cette œuvre me semble complètement à refaire ou plutôt à laisser.

Tu t’es étrangement méprise sur ce que je disais relativement à Leconte. – pourquoi veux-tu que dans toutes ces matières je ne sois pas franc ? Je ne peux prtant, & avec toi surtout au risque des déductions forcées & allusions lointaines que tu en pe tires, déguiser ma pensée. J’exprime en ces choses ce qui me semble, à moi, la Règle. prquoi veux-tu toujours t’y faire rentrer ? Quand je parle des femmes, tu te mets au nombre. alors mes tu as tort. cela me gêne. J’avais dit que Leconte me paraissait avoir besoin de l’élément gai dans sa vie. Je n’avais pas entendu qu’il lui fallait une grisette. me prends-tu pr un partisan des amours légères, comme J.-P. de Béranger ? L'abstentio la chasteté absolue me semble comme à toi préférable (moralement) à la débauche. Mais la débauche prtant (si elle n’était un mensonge) est serait une [illis.] chose belle. et il est bon, sinon de la pratiquer du moins de la rêver ? Qu’on s’en lasse vite, d’accord. & les conditionnels que tu me poses à ce sujet ne peuvent même s’appliquer, car ces pauvres créatures dont tu parles toujours avec un mépris un peu bourgeois exhalent pr moi un tel parfum d’ennui que j’aurais beau me forcer maintenant, les sens s’y refusent. Mais tout le monde n’a pas passé par toi (ne t’inquiète pas de l’avenir va, tu resteras toujours la légitime) et je persiste à soutenir que si tu pouvais offrir à Leconte quelque chose de beau & de violent, charnellement parlant, cela lui ferait bien. – il faudrait qu’un vent chaud dissipât les brumes de son cœur. ne vois-tu pas que ce pauvre poète est fatigué de passions de rêves, de misères. Il a eu un gd excès de cœur. une petite passion amour lui ferait petite pitié, les excessifs sont dangereux – un peu de farce ne nuirait pas Je lui souhaite une maîtresse simple de cœur & bornée de tête très bonne fille, très lascive & très belle & qui l’aime peu & qu’il aime peu. – il a besoin de prendre la vie par les moyens termes afin que son idéal reste haut. Quand Goethe épousa sa [illis.] servante, il était venait de passer par Werther. et c’était un maître homme et qui raisonnait tout.

Oui je soutiens – (& ceci pr moi est doit être un dogme pratique dans la vie d’artiste) qu’il faut faire dans sa vie son existence deux parts. vivre en bourgeois & penser en demi-dieu. Les satisfactions du corps & de la tête n’ont rien de commun. s’ils se rencontrent mêlés, prenez-les et gardez-les. Mais ne les cherchez pas réunis, car ce serait factice et cette idée du de bonheur, du reste est la cause presque exclusive de toutes les me infortunes humaines : réservons la moelle de notre cœur pour le doser en tartines, le jus intime des passions pr le mettre en bouteilles. faisons de tout notre nous-mêmes un résidu sublime pour nourrir les postérités – & Sait-on ce qui se perd chaque jour par les écoulemens du sentiment ? on s’étonne des mystiques. Mais tout le secret est là, leur amour, [illis.] comme les à la manière des torrents, n’avait qu’un seul lit, étroit, profond, en pente, & c’est pr cela qu’il emportait tout.

Si vous voulez à la fois chercher le Bonheur et le Beau, vous n’atteindrez ni à l’un, ni à l’autre Car le second n’arrive que par le Sacrifice. l’art comme le dieu des Juifs demande se repaît d’holocaustes Allons ! déchire-toi, flagelle-toi, roule-toi dans la cendre avilis la matière, crache sur ton corps, arrache ton cœur tu seras seul – tes pieds saigneront. – un dégoût infernal accompagnera ta [illis.] tout ton voyage. – rien de ce qui fait la joie des autres ne fera causera la tienne. – Ce qui est piqûre pr eux sera déchirure pr toi – & tu rouleras perdu dans l’ouragan avec cette petite lueur à l’horizon.

Mais [illis.] elle grandira – elle grandira comme un soleil – les rayons d’or t’en couvriront bai la figure. ils passeront en toi. tu seras éclairé en du dedans. – tu te sentiras léger & tout esprit. et après chaque saignée la chair pèsera moins.

Ne cherchons donc ici-bas que la tranquillité Ne demandons à la vie qu’un fauteuil & non des trônes que de la satisfaction & non de l’ivresse. – La Passion s'arrange mal de cette longue patience que demande le Métier. L’art est assez vaste pr occuper tout un homme. en distraire qque chose est presque un crime. c’est un vol fait à l’idée, un manque au Devoir.

Mais on est faible. la chair est molle, et le cœur comme un rameau chargé de pluie, tremble aux secousses du sol. On a des besoins d’air comme un prisonnier, des défaillances infinies vous saisissent. on se sent mourir.

La sagesse consiste à jeter dans par-dessus le bord la plus petite partie possible de la cargaison, pour que le vaisseau flotte à l’aise.

toi, je t’aime comme je n’ai jamais aimé et comme je n’aimerai pas. tu es, et resteras seule et sans comparaison avec nulle autre. C’est qque chose de mélangé et de profond, qque chose qui me tient par tous les bouts – qui flatte tous mes appétits & caresse toutes mes vanités. ta réalité y disparaît presque. Pourquoi est-ce que quand je pense à toi je te vois souvent avec d’autres costumes que les tiens ? l’idée que tu es ma maîtresse me vient rarement, &/ou du moins tu ne te formules pas devant moi par cela. Je contemple, (comme si je la voyais) ta figure toute éclairée de joie, quand je lis tes vers en t’admirant. – alors qu’elle prend une expression can radieuse d’idéal, d’orgueil, & d’attendrissement. Si je penses à toi au lit, – c’est étendue un bras replié, toute nue, une [illis.] boucle plus haute que l’autre, & regardant le plafond. – il me semble que tu peux vieillir, enlaidir même et que rien ne te changera. – il y a un pacte entre nous deux, et indépendant de nous. n’ai-je pas tout fait tout pr te quitter ? n’as-tu pas fait tout pr en aimer d’autres ? nous sommes revenus l’un à l’autre, parce que nous étions faits l’un pour l’autre.

Je t’aime avec tout ce qui me reste de cœur. – avec les lambeaux que j’en ai gardés. Je voudrais seulement t’aimer plus pr davantage afin de te rendre plus heureuse, puisque je te fais souffrir ! – moi qui voudrais te voir en l’accomplissement de tous tes désirs.

Tu as accusé ces jours-ci les fantômes de Trouville ! Mais je t’ai beaucoup écrit depuis que je suis à Trouville ! – et le plus long retard dont j’aie été coupable a été de 6 jours (ordinairement je ne t’écris que toutes les semaines). tu ne t’es donc pas apperçu qu’ici justement, j’avais recours à toi ? au milieu de la solitude intime qui m’environne. – Tous mes souvenirs de ma jeunesse crient sous mes pas, comme les coquilles de la plage que je broie [illis.]. – chaque lame de la mer que je regarde tomber [illis.], éveille en moi des retentissemens lointains. J’entends gronder les jours passés, et se presser comme des flots toute l’interminable série des passions disparues. Je me rappelle les spasmes que j’avais – des tristesses – des convoitises [illis.] qui chantaient comme des [illis.] qui sifflaient par raffales comme le vent dans les cordages, et de larges envies qui vagues qui tourbillonnaient tourbillonnant dans du noir, comme un troupeau de mouettes sauvages dans une nuée orageuse. – et sur qui veux-tu que que je me repose ? si ce n’est sur toi ? Ma pensée fatiguée de toute cette poussière se couche ainsi sur ton souvenir plus mollement que sur un banc de gazon.

L’autre jour, en plein soleil – & tout seul, j’ai fait six lieues à pied, au bord de la mer. – cela m’a demandé tout l’après-midi. Je suis revenu ivre. – ivre tant j’avais humé d’odeurs et pris de gd air. J’ai arraché des varechs et ramassé des coquilles. – je me suis couché à plat dos sur le sable et sur l’herbe. – J'ai croisé les mains sur mes yeux et j’ai regardé passer les nuages. Je me suis ennuyé. J’ai fumé. j’ai regardé les coquelicots. je me suis endormi cinq minutes sur la dune. dans une petite pluie qui tombait, m’a réveillé. Qqfois j’entendais un chant d’oiseau coupant par intermittences le bruit de la mer. – qqfois un ruisselet filtrant à travers la falaise mêlait son clapotement [illis.] doux au gd battement des flots. – je suis rentré comme le soleil couchant dorait les vitres du village. – on en il était marée basse. Les marteaux des charpentiers résonnaient sur la carcasse des barques à sec On sentait le goudron avec l’odeur des huîtres.

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Observation de morale et d’esthétique

 Un brave homme d’ici qui a été maire pendant 40 ans me disait que dans cette cet espace de temps il n’avait vu que deux condamnations pr vol, sur la population qui est de plus de 3 mille habitants

cela me semble lumineux. Les matelots sont-ils d’une autre pâte que les ouvriers quelle est la raison de cela ? Je crois qu’il faut l’attribuer au contact du Grand. un homme qui a toujours sous les yeux autant d’étendue qu'un que l’œil humain en peut parcourir, doit retirer de cette fréquentation une sérénité dédaigneuse. (voir le gaspillage des marins de tout grade, insouci de la vie et de l’argent). – Je crois que c’est dans ce sens-là qu’il faut chercher la moralité de l’art ; Comme la nature, il sera donc moralisant par son élévation virtuelle & utile par le Sublime. La vue d’un champ de blé est qq chose qui réjouit plus le philanthrope que celle de l’Océan. to* car il est convenu que l’agriculture pousse aux bonnes mœurs. Mais quel piètre homme qu’un charretier près d’un pêcheur ! matelot. L’idéal est comme le soleil. il pompe à lui toutes les crasses de la Terre 

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On n’est qque chose qu’en vertu seulement de l’élément que où l’on respire. tu me sais gré des conseils que je t’ai donnés depuis deux ans, parce que tu as fait depuis deux ans de gds progrès. Mais mes conseils ne valent pas quatre sous. tu as acquis seulement la Religion, et comme tu gravites là-dedans, tu es montée. Je crois que si l’on regardait toujours les Cieux, on finirait par avoir des ailes.

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à propos d’ailes, que de dindons sont ici-bas ! dindons qui passent pr des aigles & qui font la roue comme des paons.

J’ai renoué connaissance (en le rencontrant sur le quai) avec Mr Cordier, gentleman d'ici de ces contrées, ancien sous-préfet de Pont-l’Evêque sous L.-Philippe, ancien député-réac, ex-membre de la parlotte [illis.] d’Orsay – ex-auditeur au conseil d’état, jeune homme tout à fait bien, docteur en droit, jolie belle fortune, (fils d’un ancien marchand de bœufs) fréquentant à Paris la hte société, ami de Mr Guizot et jouant dit-on fort joliment du violon. – Je l’avais connu autrefois, ici, et à Paris, chez Toirac (tu peux juger l’esprit).

Lundi –

il s’est fait bâtir un chalet charmant & qui fait rumeur dans le pays. l’extérieur est vraiment d’un homme de goût – mais c’est tellement cossu à l’intérieur que c’en est atroce. – il a imaginé de décorer son salon de marines, peintes à fresque. – (des marines en vue de la mer !) – tout est peinturluré, doré, candélabré. – c’est pompeux & mastoc. La grosse patte du bouvier fait craquer le gant blanc du monsieur bien. – il vit là, enrageant de n’être pas préfet, s’embêtant fort & prétendant qu’il s’amuse, et aspirant à l’héritière comme le nez du père Aubry à la tombe. – & les mots « j’ai renoncé aux vanités, je méprise le monde. je ne m’occupe plus que d’art » S’occuper d’art ! = c’est avoir des vitraux de couleur dans son escalier, [illis.] avec des meubles en chêne, façon Louis XIII. – Dans sa chambre à coucher j’ai vu des volumes de Fourier « il est bon (disait-il) de lire tout, il faut tout admettre, ne fût-ce que pr réfuter ces garçons-là ! aussi vous avez pu voir à la Chambre comme je m’en acquittais ! » à la Chambre il s’est beaucoup occupé de la question de la Viande, & a fait même, à ses propres frais & en compagnie d’autres fortes têtes, (ou fortes gueules) un voyage en Allemagne pr afin d’étudier le bœuf. –

Quand il a été habillé (il allait dîner en ville), nous sommes sortis ensemble. Comme je demandais du feu pr allumer un cigarre, il m’a fait entrer dans la cuisine. « J’ai soif, va me chercher un verre de cidre », a-t-il commandé à une façon de petit vacher qui était là ; » l’enfant est monté dans la belle salle à manger et en a rapporté  un deux verre/s et une caraffe de cristal : — « Sacré nom de Dieu, foutu imbécille je t’ai dit dans un verre de cuisine » il était exaspéré ! & me montrant lui-même les deux verres (qui valaient bien de 3 à 4 francs pièce) : « ce serait fâcheux de les casser – voyez le filet ! j’ai commandé des verres artistiques. Je tiens à ce que tout chez moi ait un cachet particulier »

il allait devait aller après son dîner faire des visites, danser au Salon et des Bains, et jouer le whist avec chez Mr Pasquier, et Pendant dix minutes il n’avait cessé de me parler de la solitude !

Voilà la race commune – des gens qui sont à la tête de la société. quel Dans quel gâchis nous pataugeons ! quel niveau ! quelle anarchie ! La médiocrité se couvre d’intelligence. il y a des recettes pr tout – des mobiliers voulus et qui disent « mon Maître aime les arts – ici on a l’âme sensible – vous êtes chez un homme grave ! » – & quels discours ! quel langage ! quel commun ! où aller vivre mon Dieu miséricorde ! St Polycarpe avait coutume de répéter, en se bouchant les oreilles & s’enfuyant du lieu où il était « Dans quel siècle mon Dieu ! m’avez-vous vivre fait naître ! » Je deviens comme St Polycarpe –

La bêtise de tout ce qui m’entoure s’ajoute à la tristesse de ce que je rêve – peu de gaité, en somme. J’ai besoin d’être rentré chez moi & de reprendre la Bovary furieusement. Je n’y peux songer. tout travail ici m’est impossible.

Je relis beaucoup de Rabelais – je fume considérablement. Quel homme que ce Rabelais. chaque jour on y découvre du neuf. Prends donc, toi, pauvre Muse, l’habitude de lire tous les jours un classique. tu ne lis pas assez. Si je ne/te prêche cela sans cesse, chère amie, c’est que je crois cette hygiène salutaire.

Je suis dans ce moment fort empêché par un rhumatisme dans le cou que j’avais hier un peu mais qui aujourd’hui m’est revenu plus fort. Ce sont les pluies de la Grèce qui me remontent. j’en ai tant eu pendant trois semaines. – Je viens néanmoins de clouer ta petite boîte. Je l’expédierai demain et fermerai cette lettre, en même temps. Je pense que tu recevras la boîte jeudi au plus tard. n’est-ce pas le jour de ta fête ? Je n’en sais rien, n’ayant point de calendrier. – nous nous en allons d’ici, de mercredi prochain (après-demain) en huit – nous irons un jour à Pont-l’Évêque – un au Havre – et nous serons rentrés à Croisset samedi qui doit être le 3. – envoie-moi l’adresse exacte de ce bon Babinet pr que je le cadotte de son canneton dès que je serai rentré. – Comme il rehausse dans mon estime, depuis que je sais que son désordre vient de ses désordres ! c’est un tempérament herculéen ! une riche nature, un Sage. (Sapiens, le sage, de Sapere goûter. Le sage est l’homme qui goûte). & Babinet goûte ce qui est beau et bon.

Allons adieu pauvre chère Muse. pioche bien ta Servante.

 

Mille tendres baisers sur les yeux.

à toi tout ton G.