Correspondance de Flaubert
Flaubert à George Sand, Paris, 03 février 1873
Correspondant
Notice

 

À GEORGE SAND

 

[Paris, 3 février 1873.]

lundi soir. 3 fév.

 

Chère Maître

J'ai l'air de vous oublier & de ne pas vouloir faire le voyage de Nohant ? il n'en est rien ! Mais depuis un mois, toutes les fois que je prends l'air je suis re-empoigné par la grippe, qui devient plus forte à chaque reprise. de plus Je tousse abominablement & je salis des mouchoirs de poche innombrablement ! Quand cela finira-t-il ?

J'ai pris le parti de ne plus franchir mon seuil jusqu'à complète guérison. – & j'attends toujours le bon vouloir de mes des membres de la commission pr la fontaine Bouilhet ! Depuis bientôt deux mois, il n'e ne m'est pas possible de faire se trouver ensemble à Rouen, six habitants de Rouen ! Voilà comme sont les amis !

Tout est difficile ! la plus petite entreprise demande de gds efforts. J'ai eu, cependant, une jouissance ces jours-ci. Car j'ai acquis la preuve que j'avais fortement embêté le sieur Michel Lévy. Ce misérable-là est d'une immoralité si naïve qu'il ne se doute pas du mal qu'il m'a fait ! Je vous conterai tout cela en détail. Il m'a cru « pauvre » & dès lors ne s'est nullement gêné. Eh bien, je venge les Pauvres. J'espère [illis.] Je me fiche impudemment de MM. les éditeurs, je leur fais monter mon escalier plusieurs fois, sans leur donner de réponse définitive – bien décidé à ne traiter avec aucun. Car – J'en ai assez ! & il se passera de longues années avant que je ne fatigue la Presse.

Je lis maintenant de la chimie (à laquelle je ne comprends goutte) - & de la médecine – Raspail – sans compter Le Potager moderne de Gressent & L'Agriculture de Gasparin. À ce propos, Maurice serait bien gentil de recueillir pr moi ses souvenirs agronomiques. – afin que je sache quelles sont les fautes qu'il a faites, & par quels raisonnements, il les a faites.

De quels renseignements n'ai-je pas besoin pr le livre que j'entreprends ! Je suis venu à Paris, cet hiver dans l'intention d'en prendre recueillir. Mais si mon affreux rhume se prolonge mon séjour ici sera inutile ! Vais je devenir comme ce chanoine de Poitiers dont parle Montaigne & qui depuis 30 ans n'était pas sorti de sa chambre « par l'incommodité de sa mélancholie » & qui prtant se portait fort bien « sauf un rheume qui lui était tombé sur l'estomach! » C'est vous dire que je vois fort peu de monde. D'ailleurs, qui fréquenter ? La Guerre a creusé des abîmes.

Il n'y a que le bon Tourgueneff qui me cause une satisfaction complète ! – quel homme ! quelle conversation ! quel goût ! Je lui ai lu St Antoine il m'en a paru content & m'a fait deux remarques fort judicieuses.

Je n'ai pu me procurer votre article sur Badinguet. Je compte le lire chez vous.

En fait de lectures, je viens d'avaler tout l'odieux Joseph de Maistre. Nous a-t-on assez scié le dos avec ce monsieur-là ! & les Socialistes modernes qui l'ont exalté ! à commencer par les St Simoniens pr finir par A. Comte. La France est ivre d'autorité, quoi qu'on die. Voici une belle idée que je trouve dans Raspail : Les médecins devraient être des magistrats afin qu'ils puissent forcer, etc -

 

Votre vieille ganache romantique & libérale vous embrasse tendrement.

Gve Flaubert

 

Mille m'amours aux petiotes. - & dites encore à Me Maurice combien j'ai été fâché de ne pouvoir faire le voyage de Nohant avec elle.

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Tout le monde déchire à belles dents La Femme de Claude (que je ne connais pas) et Les Érinnyes, rapporteront à Leconte de Lisle environ d 1 200 fr. Alors que qu'est-ce qu'on veut ? – que conclure ?