Correspondance de Flaubert
Flaubert à George Sand, Paris, 02 décembre 1874
Correspondant
Notice

 

À GEORGE SAND

 

[Paris, 2 décembre 1874.]

mercredi 2 Xbre

 

Chère Maître

 

J'ai des remords à votre endroit. Laisser si longtemps sans réponse une lettre pareille à votre dernière est un crime. J'attendais pr vous écrire que j'eusse à vous apprendre qque chose de certain sur Le Sexe faible. Ce qu'il y a de certain, c'est que je l'ai retirée de Cluny, il y a huit jours. Le personnel que Weinschenk me proposait était odieux de bêtise. & les engagements qu'il m'avait promis, il ne les a pas faits. Mais Dieu merci, je me suis retiré à temps. Actuellement ma pièce est présentée au Gymnase. Point de nouvelles, jusqu'à présent du sieur Montigny.

Je me donne un mal de cinq cents diables pr mon bouquin, me demandant qqfois si je ne suis pas fou de l'avoir entrepris. Mais comme Thomas Diafoirus, je me roidis contre les difficultés – et j'avance à pas de tortue, il est vrai. Outre les difficultés d'exécution qui sont effroyables il me faut apprendre un tas de choses que j'ignore. Dans un mois j'espère en avoir fini avec l'agriculture & le jardinage. Et je ne serai qu'aux deux tiers de mon Ier chapitre !

À propos de livres, lisez donc Fromont et Risler de mon ami Daudet, et Les Diaboliques de mon ennemi Barbey d'Aurevilly. C'est à se tordre de rire. Cela tient peut-être à la perversité de mon esprit qui aime les choses malsaines, mais cela son cet ouvrage m'a paru extrêmement amusant. On ne va pas plus loin dans le grotesque involontaire.

Calme plat, d'ailleurs. La France s'enfonce doucement comme un vaisseau pourri. et L'espoir du sauvetage, même aux plus solides, paraît chimérique. Il faut être ici, à Paris, pr avoir une idée de l'abaissement universel, de la sottise, du gâtisme où nous pataugeons.

Le sentiment de cette agonie me pénètre. & je suis triste à crever. Quand je ne me torture pas sur ma besogne, je gémis sur moi-même. Voilà le vrai. Dans mes loisirs, je ne fais pas autre chose que de songer à ceux qui sont morts. – & je vais vous dire un mot bien prétentieux, personne ne me comprend : j'appartiens à un autre monde. Les gens de mon métier sont si peu de mon métier ?

Il n'y a guère qu'avec V. Hugo que je peux causer de ce qui m'intéresse. Avant-hier, il m'a cité de m par cœur du Boileau & du Tacite. Cela m'a fait l'effet d'un cadeau, tant la chose est rare. Les jours D'ailleurs, les jours où il n'y a pas de politiciens chez lui, c'est un homme adorable.

Quant au Moscove, il est continuellement étendu sur son divan, le pauvre garçon ! il souffre beaucoup. – & n'est pas, non plus, facétieux.

Il y a un homme que j'envie par-dessus tous les autres. C'est votre fils. Que n'ai-je arrangé ma vie comme la sienne. Ah ! si j'avais ses deux amours de petites filles, quel rafraîchissement ! – Mais on n'est pas le maître de sa destinée. La force des choses vous pousse tout doucement sans qu'on s'en doute – et puis, un jour, on se trouve seul dans un trou. – En attendant le trou définitif.

Il me semble que je dois vous ennuyer avec mes éternelles jérémiades ? Je les arrête, en vous embrassant tendrement.

 

Votre vieux

Cruchard

 

Je ne pourai pas aller à Nohant pr les fêtes de Noël. Eh bien, & vous ? ne deviez-vous pas venir à Paris, cet hiver ?