Correspondance de Flaubert
Flaubert à George Sand, Paris, 13 janvier 1875
Correspondant
Notice

 

À GEORGE SAND

 

[Paris, 13 janvier 1875.]

mercredi 13.

 

Me pardonnez-vous mon long retard, chère Maître. Mais il me semble que je dois vous ennuyer avec mes éternelles jérémiades ? Je rabâche comme un sheik ! je deviens trop bête ! j'assomme tout le monde. Bref votre Cruchard est devenu un intolérable coco, à faire* force d'être intolérant. – & comme je n'y peux rien du tout, je dois par considération pour les autres, leur épargner les expansions de ma bile.

Depuis six mois principalement, je ne sais pas ce que j'ai. Mais je me sens profondément malade – sans pouvoir rien préciser de plus. – & je connais beaucoup de gens qui sont dans le même état. Pourquoi ? nous souffrons peut-être du Mal de la France. Ici à Paris où bat son cœur, on le sent mieux qu'aux extrémités, en province.

Je vous assure qu'il y a maintenant chez tout le monde qque chose de trouble & d'incompréhensible. Notre ami Renan est un des plus désespérés. & le prince Napoléon pense exactement comme lui. Ceux-là ont les nerfs solides, voilà tout. – Mais moi, je suis atteint d'une hypocondrie bien caractérisée. Il faudrait se résigner. & je ne me résigne pas.

Je travaille le plus que je puis, afin de ne pas songer à moi. Mais comme j'ai entrepris un livre absurde par ses difficultés d'exécution, le sentiment de mon impuissance ajoute à mon chagrin.

La seule chose qui m'a soutenu dans ces derniers temps c'est ma colère contre Halanzier & contre la [illis.] scie de l'Opéra. Notez que je n'ai jamais vu ledit sieur. N'importe ! L'importance donnée à ce monsieur qui pendant un mois a été le plus gd personnage de l'Europe, m'exaspère. Du reste, l'inauguration de l'Opéra a été qq chose de sinistre. Reyer m'a dit qu'il avait cru voir une seconde entrée des Prussiens à Paris. – Ah ! ça va bien !

Le bon Moscove est toujours souffrant. – & Me Plessy se plaint de ce que vous [ne] venez jamais à Paris ! Moi aussi je m'en plains.

Ne me dites plus que « la Bêtise est sacrée comme toutes les enfances.» – Car la Bêtise ne contient aucun germe et laissez-moi croire que les Morts ne « cherchent » plus et qu'ils se reposent. – On est assez tourmenté sur la terre pr qu'on soit tranquille quand on est dessous.

Ah ! que je vous envie ! que je voudrais avoir votre Sérénité ! – Sans compter le reste ! – & vos deux chères petites que j'embrasse tendrement, ainsi que vous.

 

Votre vieille bedolle

St Polycarpe