Correspondance de Flaubert
Flaubert à Ivan Tourgueneff, Croisset, 30 juillet 1875
Correspondant
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À IVAN TOURGUENEFF

 

[Croisset, 30 juillet 1875.]

30 juillet 1875.

 

Ma dernière lettre était « lugubre », dites-vous cher ami ! Mais j'ai lieu d'être lugubre car il faut vous dire la vérité : mon neveu Commanville est absolument ruiné !

Il Et moi-même je vais me trouver très entamé ?

Ce qui me désespère là-dedans, c'est la position de ma pauvre nièce ! Mon cœur (paternel) souffre cruellement. Des jours bien tristes commencent : gêne d'argent, humiliation, existence bouleversée. C'est complet. – & ma cervelle est anéantie. Je me sens désormais incapable de quoi que ce soit. Je ne m'en relèverai pas, mon cher ami ! Je suis attaqué dans les moelles !

Quelles journées nous passons ! – Comme je ne veux pas que vous les partagiez, je remets à plus tard la visite que vous me promettez dans votre lettre d'hier. – Nous ne pouvons pas vous recevoir maintenant ! – Et Dieu sait pourtant que qu'une embrassade de mon vieux Tourgueneff me desserrerait le cœur !

Je ne sais pas encore si j'irai à Concarneau ? – en tout cas, ce ne sera pas avant un mois ou six semaines !

Depuis très longtemps je n'écris plus à Me Sand. Eh bien, dites-lui que je pense à elle plus que jamais. Mais je n'ai pas la force de lui écrire.

Il va falloir rassembler nos épaves. Ce sera long – Que nous restera-t-il ? pas gd-chose ! Voilà le plus clair. – J'espère prtant pouvoir garder Croisset. Mais les beaux jours sont finis. – & je n'ai en perspective qu'une vieillesse lamentable.

Ce qui me rendrait le plus gd service, ce serait de crever.Mon égoïsme est tel que je ne vous parle pas de vous ! Je m'en aperçois. Que n'ai-je vos maux ! & je ne souhaite pas les miens à personne.

Donnez-moi de vos nouvelles – & aimez toujours

 

votre

Gve Flaubert