Correspondance de Flaubert
Flaubert à Edma Roger des Genettes, Paris, 03 mars 1877
Correspondant
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À EDMA ROGER DES GENETTES

 

[Paris, 3 mars 1877.]

Samedi soir 5 h.

 

Depuis un mois que je suis à Paris, je mène une vie stupide ! Elle me fatigue, m'irrite et m'humilie. Trop de courses, trop de dîners, trop de temps perdu ! – Ce soir, enfin je remets sur ma table les dossiers de mon grand roman interrompu et je vais tâcher de me remettre à la reprendre ma besogne !

Le copiste m'a apporté mes trois contes, & la semaine prochaine Charpentier commence à les imprimer. – Ce petit volume paraîtra, je crois du 15 au 30 avril. – Dans cette quinzaine-là le « Cœur simple » sera publié dans Le Moniteur, qui prendra aussi « Hérodias » si je peux le r’avoir ? « St Julien » est pr Le Bien Public.

Je suis fatigué de discuter, ou plutôt de bavarder sur L'Assommoir ! Quel succès ! & je vous trouve sévère, ma chère amie ? Ce n'est pas un livre selon notre cœur ni selon notre goût ! mais il faut reconnaître la puissance où elle se trouve. Or, il y en a dans ce livre, prodigieusement. Le tort de Zola, c'est d'avoir un système, de vouloir faire une école ou pluto. Ses feuilletons dans Le Bien public m'indignent hebdomadairement.

Son tort est de vouloir [illis.] faire une école [illis.]

Vous n'avez pas l'idée des torrents d'injures dont je l'abreuve tous les dimanches. Je dépasse les grossièretés de Ste-Beuve vis-à-vis de Taine ! – ce qui prouve en faveur de ce brave garçon. Mais rien n'y fait, il est entêté comme un mulet ! – Deux choses lui manquent. Primo, il n'est pas poëte, et secondement il n'a pas de lectures. Ou plutôt il est ignorant, – comme tous les gens de lettres d'aujourd'hui, – d'ailleurs.

Je viens de finir les deux volumes du Père Hugo. Ce recueil-là ne vaut pas l'autre. Néanmoins, il y a dedans de rudes choses. Et Celle que je trouve la plus neuve c'est le cimetière d'Eylau. – Du reste, j'ai lu très vite, et suis encore tout étourdi.

Ma nièce vous dépasse qu en indignation contre & L'Assommoir, il m'est impossible de modérer son dégoût. J'ai été avec elle chez Me Valazé, – sans la rencontrer.

Le Procès Godefroy et le crime de Bagneux occupent les Messieurs Parisiens. C'est ce qui a succédé à Germiny ?

Croireriez-vous que j'ai été dans un scatking ? ? ? Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !… telle est mon opinion, – impossible d'en dire davantage.

m/La semaine dernière a été prise par une occupation sinistre. D'un commun accord moi & Du Camp (l'idée était de lui) nous avons brûlé toutes nos lettres pr qu'elles ne soient pas, par la suite, livrées à l'odieux On. L'exemple de Mérimée est instructif. – Quelle exhumation ! J'ai revu toute ma jeunesse ! J'ai ri violemment deux ou trois fois, pleuré aussi ! – et soupiré ! soupiré ! – n'importe ! Je vous assure que nous étions bien gentils, & que nous avions un Fier tempérament dans cette correspondance qui allait de 1843 à 1857, il n'était question que de deux choses : la Littérature et… les Dames ! – Comme c'est beau, la jeunesse !

Quel égoïste, je fais ! Je vous parle de moi sans vous demander comment vous allez ? – La saison est bien déplaisante. Tout le monde se plaint d'avoir les nerfs malades. – Mais Au premier soleil, il on aura le cœur dilaté.

Je cesse de vous prêcher un voyage à Paris, parce que je ne veux pas devenir odieux, mais je vous regrette bien ! Mon hiver en est attristé.

Je vois qqfois le P. [Père] Didon & nous parlons de vous. Avez-vous lu le discours de Renan sur Spinoza ? & avant tout « sa Prière à Minerve » dans la Revue des Deux Mondes du Ier Xbre dernier. – Cela n'est pas dans le goût de L'Assommoir.

Allons, adieu ! Tâchez, pauvre amie, de supporter l'existence et écrivez-moi ! Amitiés à Mr Roger & tout à vous.

 

Ex imo

Gve Flaubert