Correspondance de Flaubert
Flaubert à Maxime Du Camp, Croisset, 13 novembre 1879
Correspondant
Notice

 

À MAXIME DU CAMP

 

[Croisset, 13 novembre 1879.]

13 9bre [novembre]

jeudi.

 

Mon cher vieux Max

L'envoi de ton volume (nous en causerons tout à l'heure) me fait supposer que tu es, que vous êtes revenus à Paris ? Donc, et primo, comment allez-vous ? – Que vas-tu écrire maintenant, – envoie-moi le plus de détails possible sur ta vieille carcasse.

La mienne a subi depuis qques années, & l'hiver dernier principalement, tant de rudes assauts que je m'étonne que de n'en être pas crevé ou devenu fou. Les coupes d'amertume m'ont été largement distribuées – & j'en suis considérablement vieilli, au-dedans et au-dehors.

Nonobstant, je n'ai pas lâché le morceau. C'est-à-dire que j'ai continué ma besogne, furieusement. Aussi avance-t-elle ; au printemps j'aurai fini (espérons-le du moins), mon premier volume. Six mois me suffiront pr le second, qui est aux trois quarts fait. & dans un an je compte publier ce lourd bouquin. Afin d'aller plus vite je vais rester tout l'hiver ici, dans la plus complète solitude – sans autre compagnie que celle de mon toutou & de ma cuisinière.

Maintenant parlons de ton IVe volume. Rien n'est plus amusant, & je crois plus véridique. La matière me paraît traitée à fond. Les efforts d'impartialité sont évidents – mais on les voit, ce qui est un défaut d'art. Ce n'est pas un réquisitoire, comme tu t'en accuses modestement. Mais c'en est le ton, en maints endroits. Tu répètes à satiété idiots, fous, criminels. Eh ! pardieu on le voit sait bien ! Tu le démontres pertinemment ! Laisse donc le lecteur penser par lui-même. Le but de l'Histoire me paraît plus haut que celui de tonner contre les crimes ! Tu as des choses exquises comme psychologie telles que [p.] 65 « le principe révolutionnaire » & puis des plaisanteries fâcheuses : l'interpellation de l'auteur à Meillet p. 81. Un cordonnier « à cheval sur les formes » [p.] 124. – La sortie contre les institutrices qui fument la cigarette (261), l'idylle de la Bonne Sœur chez le notaire Fovard, trop bonhomme. – La comparaison de Grêlier à Dioclétien [p.] 274. « On avait vaincu l'archevêque – on allait vaincre qques vieux prêtres » [p.] 335.

Je t'assure que ça finit par agacer.

Il y a une page que je voudrais effacer de ton volume, la page 244 :

les côtés dangereux de la théorie darw de Darwin ! est-ce sérieux ? & tu avoues toi-même qu'elle a agi sur les communeux un peu à leur insu.

Je crois même qu'ils l'ignoraient complètement & l'exemple en note de Lebiez ne me convainc pas du de ce danger – & quand même ! fût-il réel, est-ce que la Science doit se plier à la Morale ? Nos besoins sont-ils la mesure de l'Absolu. – De deux choses l'une prtant : ou l'Évolution ou le Miracle. Il faut choisir.

c'est parce que les Socialistes sont encore dans la vieille théologie qu'ils sont si bêtes et si funestes. De même La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, absolument comme le Socialisme. Ni l'une ni l'autre ne tiennent compte du temps et de l'Évolution fatale des choses. Darwin n'aurait pas été compris « à l'âge de pierre » où l'on croyait à des Dieux, ou peut-être même à Dieu, = à un Pouvoir Omnipotent & conscient.

C'est l'Économie politique (ou mieux « l'infâme » Malthus), qui a inspiré Darwin. Il serait temps que la sociologie s'inspirât de lui. C'est d'ailleurs ce qu'elle fait en Angleterre. Quand ces idées-là seront descendues dans les masses, il n'y aura plus de révolutions parce qu'on sera convaincu que « Natura non facit saltus ! »

& on a eu raison de reprocher l'Être suprême à ce calotin de Robespierre, parce que car : celui qui est dans les secrets de L'être suprême, & qui croit avoir le Bon Dieu dans sa poche, va loin ! La Science exclut à priori « Dieu du domaine de la connaissance » [p.] 419 (& non de la conscience). « Je n'ai pas eu besoin de cette hypothèse » disait Laplace. C'est prquoi le Matérialisme & le Spiritualisme sont deux impertinences. Quod non pertinet homini – & encore un coup, lu reprocher à Darwin d'avoir contribué à la Commune, mouch taïeb.

 

Embrasse le mouton pr moi & qu'elle te le rende.

Ton vieux Gve Flaubert

sévère, mais juste !