Correspondance de Flaubert
Flaubert à Ernest Chevalier, Bagnères-de-Luchon, 17 septembre 1840
Correspondant
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À ERNEST CHEVALIER

 

[Bagnères-de-Luchon, 17 septembre 1840.]

 

Je ne t'oublie pas, mon cher Ernest. Mais tu m'oublies vieux gredin. Car j'attendais de tes lettres aux diverses localités où je me suis rendu, mais pas de nouvelles de mon homme – Écris-moi poste pr poste à Toulon où je serai sous peu de jours et je veux un volume in-folio dont la dimension soit telle qu'elle casse la boîte aux lettres. dis-moi tout ce que tu as fait en vacances, pr moi je n'ai pas le loisir de te faire des poèmes dans le genre des immortels que je t'ai écrits cet hiver, je suis pressé par les courses, les notes, etc., etc., et j'ai envie de faire mes besoins. Veux-tu sauter* là-bas? [Branle moi illis.]

Cette saillie du jeune Victor fit rire toute l'assemblée, – mon cher Jasmin – ah pâtin euh ! – voilà mes impressions de voyages, tu peux en faire part à tes connaissances qui admireront combien je profite de mes voyages – Si tu veux savoir quelque chose, je te dirai qu'à Bordeaux, j'ai fait une tournée dans le Médoc où je me suis empiffré des crus de première qualité, à Bayonne j'ai regardé à la préfecture le registre des putains et j'ai mangé du chocolat, à Irun en Espagne j'ai acheté du tabac, sur l'impériale d'une diligence j'ai rencontré un commis voyageur qui m'a raconté ses bonnes fortunes et j'ai chié dans des latrines d'auberge plus ou moins propres. Celle où je me trouve maintenant est à côté d'une étable à pourceaux dont les romances nous accompagnent en poussant

Au Carnaval, à Pasques quand tu reviendras t'asseoir dans mon fauteuil et fumer dans ma pipe, je te lirai mes notes, où tu ne verras ni considérations politiques, ni récits de repas ni adresses d'auberges, tu en connais déjà le genre puisque tu me connais, c'est-à-dire qu'elles sont charmantes – n'oublie pas de m'écrire à Toulon, si tu ne le fais pas, je serai tout mon voyage sans avoir de tes nouvelles.

– Si je ne t'écris pas plus long c'est que le temps me manque, tu sais que je suis homme à me venger par des énormités, j'ai voulu seulement te donner un signe de main à travers la poussière de la route, en m'écartant de plus en plus et sur m pr te dire que je ne t'oublie pas.

Adieu, je te serre les mains

Gve Flaubert

 

Mille choses à ta famille –