Correspondance de Flaubert
Flaubert à Olympe Bonenfant, Beyrouth, 23 juillet 1850
Correspondant
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À OLYMPE BONENFANT

 

Du lazaret de Beyrouth, 23 juillet 1850.

 

Si je ne t’ai pas écrit depuis longtemps ma chère Olympe ce n’est pas faute de bonne volonté. bien souvent pensant à ma mère je pense à toi naturellement puisque tu es la femme qu’elle aime le mieux, tendresse que tu lui rends bien et dont vous autres au moins vous donnez des preuves – Mais c’est qu’écrire une lettre en voyage est une besogne difficile. Le temps est si employé, on en a si peu, le soir on arrive exténué – on dévore ce qui se trouve – on fume une pipe (chose indispensable à l’existence) et on se couche ; pr le lendemain matin à la pointe du jour se rembarquer sur son ch à cheval à dromadaire ou à âne. enfin aujourd’hui que nous sommes en prison je profite d’un moment pour t’envoyer ce petit mot de souvenir. Les lazarets ont été inventés pour les quarantaines et les quarantaines pour emplir la poche de ces bons Turcs, tout cela sous prétexte de peste ; or du moment qu’on arrive ici d’un pays étranger on a la peste et je crois franchement qu’ils en ont peur – Ainsi nous sommes en ce moment en suspicion de choléra parce que le paquebot qui nous a amenés d’Alexandrie ici avait touché à Malte et qu’à Malte quinze jours auparavant il y avait eu deux cas de choléra. Conséquemment nous sommes [illis.] claquemurés dans une presqu’île et gardés à vue – L’appartement dans lequel je t’écris n’a ni chaises ni divans ni table ni meubles ni carreaux aux fenêtres – on fait même petit besoin par la place des carreaux des dites fenêtres, détail que tu trouveras peut-être superflu, mais qui ajoute à la couleur locale – il n’y a rien de plus drôle que de voir nos gardiens qui communiquent avec nous à l’aide d’une perche, font des sauts de mouton pour nous éviter quand nous les approchons, et reçoivent notre argent dans une écuelle remplie d’eau – hier au soir, Sassetti a manqué faire à l’un d’eux dégringoler l’escalier à gds coups de pied dans le bas des reins – par Pour nous purifier cet imbécille était venu nous empester avec des fumigations de soufre. Notre malheureux groom était déjà presque asphyxié et toussait comme cent diables enrhumés – Quand on veut leur faire des peurs atroces, on n’a qu’à les menacer de les embrasser – ils pâlissent – B en résumé quoique nous soyons présentement dans un local de nom funèbre nous rions beaucoup – d’ailleurs nous avons sous les yeux un des panoramas comme on dit en style pittoresque des plus splendides du monde – la mer bleue comme de l’eau d’indigo bat les pieds du rocher sur lequel nous sommes huchés. Elle [est] si transparente que les lorsqu’on descend au bord, on y voit dans l'eau nager les poissons, et remuer au fonds, les gdes herbes et les varechs qui s’inclinent et se redressent au mouvement des vagues. la végétation descend jusque sur la grève et que portant fleurs et verdure – et lorsqu’on lève les yeux le nez [illis.] on trouve une chaîne de montagnes (le Liban) ayant cravatée de nuages à leur son milieu et poudrée de neige à son sommet. Ce sont là de ces choses, chère Olympe, que l’on ne verrait pas à Paris, même en payant – j’ose le dire. J’ai le courage de mon opinion.

Nous allons donc dans deux ou trois jours enfourcher des chevaux et partir pour Jérusalem où nous serons à la fin de l’autre semaine. – Nous en avons fini du voyage en barque. Ça va être maintenant le cheval et le mulet nous aurons bien aussi par-ci par-là quelque peu de chameau pour n’en pas perdre l’habitude. Quant à ce qu’on dit du mal de mer qu’il donne, c’est une pure blague. Le mal de terre oui – ça vous écorche convenablement le premier jour pour peu que l’on ait une mauvaise selle, ce qui vous arrive infailliblement. Celui que j’avais sous moi pr aller à Kass Kosseïr sur les bords de la mer Rouge avait, outre les poux qu’il me communiqua, une plaie à la cuisse ga droite qui suppurait fort et qui le soir venu ne sentait point les parfums d’Arabie – Ce n’était pas un dromadaire quoiqu’il en portât le nom ; c’était un vésicatoire à quatre pattes, un exutoire quadrupède ! les pauvres bêtes d’ailleurs crevaient de faim par suite de l’avarice de leur maître et ne rencontrant rien en route se mangeaient réciproquement leurs crottes ! en voilà des phalanstériens ! Du reste c’est une admirable bête que le chameau, je ne peux me lasse pas de contempler cet étrange et gracieux animal – il faut les voir quand on les aperçoit dans le désert au bout de l’horizon, s’avançant sur le même rang, tous alignés d’eux-mêmes [illis.] comme des soldats, et balançant leur long col comme à la façon des autruches. Pourquoi donc désigne-t-on une femme laide par l’appellation de chameau ? celui qui a inventé cette sotte facétie avait une bien bonne opinion du beau sexe. Je souhaiterais aux maris malheureux d’avoir des dromadaires pour épouses.

Assez bêtifié comme cela chère Olympe, – voilà je crois minuit – il est temps de se coucher, maintenant que nous avons des habitudes patriarcales – c’est bien le moins – nous sommes dans le pays des patriarches – à propos, je m’en vais rapporter du St Sépulcre qq chapelets à l’usage des âmes pieuses de ma connaissance – Mais comme dans mes connaissances je n’en vois guère, si tu en as, toi, je t’en donnerai pour elles – J’ai à te remercier bien fort pour avoir confié ta fille à ma mère – elle a été bien heureuse de cette société. irez-vous ces vacances à Croisset – je me mets de la partie et je prie Bonenfant que ses occupations ne vous en empêchent pas. – tu sais com quel bonheur ce sera pr ta pauvre tante. – embrasse pr moi tous les tiens – et quant à toi ma pauvre vieille embrasse-toi de ma part quoique l’insolence du sieur Du Camp (homme aimable) m’ait devancé.

 

À toi du fond du cœur.

 Gve Flaubert

 

Maxime vient de me demander à qui j’écrivais. Je lui ai répondu : « À Olympe. » Il a repris : « Tu lui diras que je l’embrasse de tout mon cœur. » voilà