Correspondance de Flaubert
Flaubert à Ernest Chevalier, Rouen, 20 mai 1840
Correspondant
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À ERNEST CHEVALIER

 

[Rouen, 20 mai 1840.]

 

Jasmin

 

Où es-tu cher Jasmin ? es-tu resté dans le bois à m’attendre ? – eh quoi ? Cardoville ne répond pas à St Florent – Victor jeune Victor arrive donc à nous. Crois un peu à ce vieux Gernande ton oncle l’encouillement a-t-il tous tes soins, tes heures sont-elles filées à te faire faire épée de Charlemagne, ou autrement dit socratiser ce qui est une variante plus classique. Cette saillie du jeune Victor fit fort rire toute l’assemblée. Fort bien mon ami, fort bien, dit Gernande – il ne faut pas vous gêner chez moi.

Je suis sûr que tu n’y pensais guères à cet excellent marquis de Sade, ce profond poète qui a complété et expliqué Spinosa. En effet le philosophe dans son panthéisme identifie la créature et le créateur et notre poète – mon poète à moi – à moi mon poète – notre poète à nous, à moi n’a [illis.] n’explique-t-il pas la même idée en synthétisant dans le même coït le père et le fils ce qui arrive à chaque page. – Ah ! quel gd homme que cet homme-là, dont la vie était un bandement et qui avait le cœur fait de foutre.

Je deviens un peu grossier et mon style déjà piquant tourne au cavalier coquet – Mais tant mieux c’est ma manière – quand on est artiste au 32e degré ou au premier n’importe on comprend bien toute l’exquise saveur d’un du mot ordurier sale – Ceci a l’air d’un paraxode [paradoxe] c’est une finesse littéraire de bon goût ne t’en déplaise, un caprice de bon bec à la Rabelais – oui oui le mot croustillant le mot cochon le mot qui sent et qui a de la narrine est le seul le vrai l’unique comme dit Labruyère, et puis le mot [illis.] cochon fait bander sacré nom de Dieu.

Hélas ! l’ordure dans un temps me faisait rire. Maintenant il n’y a guères que moi qui me fait rire et encore il faut me chatouiller comme Panurge – tout n’est pas rose et je mène une vie où bien d’autres tomberaient et refuseraient d’aller plus loin. Qu’on se figure une angoisse où combattent tantôt vaincus & tantôt vainqueurs la raison et l’orgueil deux un duo avec deux voix ignobles à vous assourdir les oreilles. Bref je quitte l’allégorie pr te dire ceci : je fais un travail antipathique à ma nature. Je m’y cramponne sans avancer, je m’y heurte et je m’y brise – J’en ai des accès de colère furieuse où je briserais casserais ma table d’un coup de pied – Ceci est bête mais n’en déplaise aux gens calmes la fureur est une joie, elle se caresse elle-même elle s’embrasse et se fait jouir d’elle-même. Et cela sans relâche douze heures par jour et tous les jours et des jours pendant trois mois j’en suis tué – et à chaque minute tiraillé de ce labeur ardu par mille pensées voraces, qui Je suis comme un matelot qui raccommode à chaque vent fort  sa voile sans compter les pièces enlevées par le vent, les rats y font à chaque instant des trous et pendant qu’il secourt un côté qu’il s’efforce qu’il se presse pr aller et puis pr partir il y a toujours le bout qu’il a laissé traîner et que les méchants animaux abîment. – Car c’est l’avenir qui m’occupe cela te fait rire – mais il est prtant là demain dès demain matin, en habit de chasse et tout botté il m’ [déchirure du papier] avec des clous à ses souliers et il faut se munir pr voyager. Atteler son équipage sa voiture d’une certaine façon – sera-ce avec des ânes, des chevaux, ou des chiens – j’ai bien longtemps rêvé à un voyage sur des aigles. Mais c’est à s’y casser le cou quand on est lourd comme moi. Des chiens c’est trop vil, des ânes c’est trop bête mais c’est bien sûr – pauvre ânier cache ta bête et tire-la par le licou dans les mauvais chemins, tu parviendras arriverais – à l’auberge – Mais Je le sais bien et moi qui voulais le ciel. Tout cela ce sont des douleurs d’enfants – Libre à ceux qui ne les ont pas d’en rire – Après tout prquoi les douleurs d’un enfant qui naît ne seraient-elles pas atroces et vous jouez avec ses cris, hommes sensibles. Adieu réponds-moi donc et de suite & longuement – tout à toi

Gve Flaubert