Correspondance de Flaubert
Émile Zola à Flaubert, Médan, 30 novembre 1878
Correspondant
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ÉMILE ZOLA À GUSTAVE FLAUBERT

 

[Médan, 30 novembre 1878.]

Médan, 30 novembre 1878

 

Justement, mon cher Flaubert, j’allais vous écrire pour vous demander de vos nouvelles, lorsque j’ai reçu votre bonne lettre. Je savais par Maupassant qui est venu passer la journée de dimanche chez moi avec ces jeunes gens, que votre santé était bonne, que le travail allait bien, mais que les affaires marchaient mal ; et je voulais tout au moins vous envoyer une poignée de main.

Charpentier est un lâcheur. Il faut le mettre au pied du mur, pour en obtenir une réponse nette. Vous avez eu tort de ne pas exiger tout de suite de lui un engagement formel. Quand une affaire ne lui plaît pas, il vous traîne jusqu’à ce que vous vous lassiez. D’autre part, le refus de Dalloz ne me surprend pas. Sa boutique est pleine d’ennemis et de trembleurs. Il est bien fâcheux que nous n’ayons pas une Revue à nous, et qui ait de l’argent. Pourtant, quand vous serez à Paris, il me semble impossible que vous ne trouviez pas un journal pour publier votre féerie, si vous voulez bien vous donner la peine d’en chercher un. Nous vous aiderons tous.

Moi, je n’ai pas bougé d’ici. Je suis toujours au milieu des maçons. Nana marche bien, mais lentement, je n’ai que trois chapitres et demi sur seize. La grande difficulté, c’est que ce diable de livre procède continuellement par vastes scènes, par tableaux où se meuvent vingt à trente personnages − des premières représentations, des soirées, des soupers, des scènes de coulisses ; et il me faut conduire tout ce monde, les faire agir et parler en masse, sans cesser d’être clair, ce qui est souvent une sacrée besogne. Enfin, je ne suis pas mécontent, je crois que c’est très raide et très bonhomme à la fois. Mon ambition est de montrer la popote des putains, tranquillement, paternellement. Mais je ne serai pas prêt avant un an.

Quant au drame de L’Assommoir, je ne crois pas qu’il passe avant le milieu de janvier. Nous n’avons pu encore trouver une Gervaise ; on finira par prendre la première femme venue. Les autres rôles sont distribués assez mal. D’ailleurs j’ai formellement refusé d’assister aux répétitions pour me désintéresser le plus possible de l’aventure. J’irai simplement aux cinq ou six répétitions générales. Il y aura de très beaux décors ; j’ai vu les maquettes. Peut-être décrochera-t-on un succès, ce dont je serais content, pour la monnaie et pour la publicité. Autrement, je m’en fiche !

Si vous ne rentrez qu’au milieu de février, je serai à Paris un mois avant vous, car je compte quitter Médan vers le 10 janvier. Ma maison sera couverte. D’ailleurs, dès avril, je compte revenir ici, pour donner un bon coup de collier. Je suis toujours très tourmenté par l’idée de faire du théâtre. Je viens de lire Augier, Dumas, Labiche, et vraiment il y a une bien belle place à prendre à côté d’eux, pour ne pas dire au-dessus d’eux.

Aucune nouvelle de Goncourt, de Tourguéniev, ni de Daudet. J’ai écrit à Goncourt qui ne m’a pas répondu. Les jeunes gens m’ont appris qu’il travaillait ferme à son roman des deux clowns ; il veut être prêt en mai. Quant à Daudet, il serait souffrant et triste. Nous avons tous besoin de nous revoir chez vous. Quand vous n’êtes pas là, notre centre nous manque.

Je vous écrirai dès mon retour à Paris, pour vous donner des nouvelles de L’Assommoir. Jusque-là bonne chance et bon travail, mon ami. Faites-nous de beaux livres, cela vous consolera, si vous avez des chagrins. Quand le travail marche, tout marche. Et vous n’en êtes pas moins un bien grand écrivain, notre père à tous, même si on vous embête.

Ma femme vous envoie ses vives amitiés. Bien affectueusement à vous.

 

Je vous aime beaucoup, mais permettez-moi de ne croire à la parole de Bardoux que lorsqu’il l’aura tenue.