Correspondance de Flaubert
Ernest Feydeau à Flaubert, Trouville, 12 septembre 1867
Correspondant
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ERNEST FEYDEAU À GUSTAVE FLAUBERT

 

[Trouville, 12 septembre 1867.]

 

Trouville. 25 rue de la Cavée.

12 7bre 67.

 

Mon cher ami 

Dans l’été de 1847, Frédéric, conseillé par son agent de change, a dû jouer sur les actions du chemin de fer du Nord ou sur le cinq pour cent. N'étant que peu connu de l'agent de change auquel il s'adresse, et annonçant l'intention de jouer assez gros jeu, le dit agent lui a demandé une couverture de 50 à 60 mille francs. Cela est un peu blessant, mais cela se fait. Maintenant de deux choses l'une : ou le dit agent est baissier par tempérament (presque tous les agents l’étaient en 1847, en prévision de la mort de Louis-Philippe) alors il a conseillé à Frédéric, de vendre du 5 %, c'est-à-dire de se mettre à la baisse sur le 5 % ; ou le susdit agent, étant chargé, par exemple, des affaires de Rothschild, administrateur du chemin de fer du nord, a un intérêt indirect à la hausse de cette ligne, et alors il a conseillé à Frédéric, d’acheter des actions du Nord, c’est-à-dire de se mettre à la hausse sur cette valeur.

Je vais reprendre maintenant les deux hypothèses :

1.° – Frédéric a vendu cent mille francs de rentes 5. %. On est au commencement du mois de Juin. À la fin du dit mois, le 5. % ayant baissé de 60 centimes, Frédéric gagne 12.000 francs. Il les reçoit et les fricotte. Le mois suivant (juillet) le 5. % monte de un franc, 50 centimes. Frédéric qui a conservé sa position à la baisse, perd 30.000 francs. Sa couverture se trouve donc diminuée d’autant. Il vend le double de ses rentes, c’est-à-dire qu’au lieu d’être vendeur comme devant, de cent mille francs de rentes 5. %, il est vendeur de 200 mille. Le même mois, le 5. % monte de 75 centimes. Frédéric perd 30 mille francs de plus. On le liquide, on l’exécute. Sa couverture est dévorée.

Seconde hypothèse !

Frédéric a acheté 2.000 actions du Nord, au mois de Juin. À la fin des dix mois, les actions ont monté de 15 francs. Il gagne 30.000 francs. Il les reçoit et les fricotte. Le mois suivant (juillet) Frédéric conservant toujours sa position, le Nord baisse de trente francs. Il perd 60.000 francs. On le liquide on l’exécute. Et la couverture est mangée.

Tu ne comprends pas ? non. C’est pourtant très-clair. Voici ce que je te conseille : fais comme si tu comprenais. Choisis l’une des deux hypothèses. Et puis écris tes sept lignes et envoie-les-moi. Je te les corrigerai. Et ce sera bien le diable alors si la chose n’est pas réelle et claire.

Maintenant que je t’ai donné le renseignement dont tu as besoin, je réponds à ta question : qu’est-ce que tu fabriques ?

Je fabrique trois choses :

1.° – un étendard pour le porter haut, au nom de la littérature, en faisant un procès à Michel Lévy.

2.° – un roman.

3.° – une collection de coquilles fossiles.

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fabrication de l’étendard !

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Le Sieur Michel-Lévy, ton éditeur et le mien, ce dont je ne ferai mon compliment ni à toi ni à moi-même, ayant à publier un roman de moi, intitulé le roman d’une jeune mariée, s’est avisé par l’intermédiaire de Noël Parfait, son fondé de pouvoir, de modifier le texte du dit roman, de son autorité privée, et sans m’en prévenir qu’alors que le dit roman était mis en vente, c’est-à-dire quand je ne pouvais plus empêcher cette infamie. (Rugis, Flaubert !!!)

Il faut te dire que, dans le dit roman, il y a deux personnages qui font d’assez vilains métiers. Tous deux sont juifs. Parfait leur a ôté cette qualité de juifs, sous prétexte que je nourrissais d’odieux préjugés contre une portion de la grande famille humaine, et que, en des cas analogues, plusieurs écrivains et même des membres de l'Institut, n'avaient pas hésité à faire disparaître de leurs livres tout ce qui pouvait froisser la susceptibilité israélite. (Rugis de nouveau ! frappe-toi du talon dans le cul. Cela soulage, je l’ai fait.)

Mais j’ai fait quelque chose de plus.

En lisant ces phrases de Prudhomme du lac asphaltite, il m’a semblé que je sentais derrière moi toute la littérature qui me criait : défends-toi ! pas de couillonnade ! défends-nous avec toi, nous qui courbons la tête sous les fourches de ces voleurs !

Alors, je ne me suis pas mis en colère. J’ai dit que j’exigeais la restitution rigoureuse du texte et que, s’il le fallait, je payerais le prix des cartons. Mais on m’a répondu qu’il était trop tard. Je me suis vu forcé d’envoyer aujourd’hui une protestation judiciaire. Et si on n’y obtempère pas, je raconterai l’affaire tout au long dans un journal pour empêcher le public d’acheter mon livre, et je ferai un procès à mort à Michel Lévy.

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fabrication du roman.

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Je mets la dernière main à un roman qui va faire du bruit, que la Liberté publiera à partir du 20 de ce mois, et qui paraîtra en volume au mois de novembre. Le dit roman se nomme :

la Comtesse de Chalis

ou

les mœurs du jour.

Que tes quarante cheveux ne se hérissent pas en lisant ce titre à la Marmontel. Je l’ai choisi exprès pour attirer l’attention du public dévoyée par l’Exposition. Quant aux mœurs du jour, tu les connais. Je les raconte tout au long. Gare là-dessous ! Il est fort peu probable qu’on me décore pour avoir commis ce chef-d’œuvre.

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fabrication de la collection des coquilles fossiles.

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Tous les jours, de midi à 5 heures (afin de réunir des matériaux pour un roman que j’écrirai cet hiver, et dans lequel je dirai tout ce que je pense sur le monde, la vie, les gouvernements et la religion) je me rends, accompagné de ton ami Georges dans la falaise de Trouville et j’étudie le métier de géologue. Les de Goncourt pourront te donner à cet égard les renseignements les plus malveillants. J’ai déjà rassemblé une collection de coquilles fossiles que tu verras cet hiver et que Cuvier, s’il n’était pas mort, pourrait m’envier.

De plus, afin de m’habituer à dire au public les choses les plus désagréables, je m’exerce à convaincre Georges qu’il descend tout droit des mandrils [mandrills], et je tâche de persuader ma femme qu’elle a tous les traits d’une Cercopithèque, ce dont elle n’est pas encore tout à fait convaincue. Quant à ma fille qui n’a que 8 mois, je me contente de l’appeler : guenon ! et ça la fait rire.

Voilà mes distractions ! voilà ma vie !

Et toi ? où en es-tu ?

Rappelle-moi au souvenir de ta mère et de ta nièce. Donne-moi de leurs nouvelles.

Je t’embrasse.

E Feydeau

 

Je bande ! .... que c’est une horreur !!!!