Correspondance de Flaubert
Flaubert à Ernest Chevalier, Rouen, 15 juillet 1839
Correspondant
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À ERNEST CHEVALIER

 

[Rouen, 15 juillet 1839.]

lundi soir – classe de mathématiques –

15 juillet 1839.

 

 

Mon cher Ernest

Tu me reproches une longue lettre – je t’en reproche une petite – La mienne, tu seras forcé de l’avouer quand tu l’auras bien méditée et reméditée, était superbe en un endroit, c’était celui de l’accumulation et de la classification des plats – J’ai été choqué de voir que tu l’avais peu admirée, tu n’en a pas compris le sens allégorique, symbolique et tout le parti qu’on pouvait en retirer sous le point de vue de la philosophie de l’histoire. Je te défie de me citer une faute même échappée, une omission de quelque grand œuvre (ça se pourrait encore) mais un anachronisme, une rococoterie, une ronchonnerie, cela est impossible, cela n’est pas, je le soutiendrai à pied, à cheval, armé et en champ clos, comme auraient pu dire Scudéry ou La Calprenède. Montre-la à Alfred et tu verras qu’il admirera mon lyrisme culinaire, mon enthousiasme de sauces et de liquides.

Prquoi, misérable, m’écris-tu si brièvement et à de si longs intervalles – Je m’attendais à quelque beau récit d'une de la conquête d’un nouveau chameau, à la traversée de quelque nouveau désert et à la description pittoresque d’une orgie satanique et échevelée. À propos je me te somme de me raconter la dernière et d’y mettre tout le soin possible, à me d’employer toute la vigueur de ta plume, tout le coloris de tes pinceaux pour me peindre cette scène de la nature. Dis-moi aussi à quelle époque on aura le bonheur d’embrasser ces lèvres aimées parfumées de pipes et gercées de petits verres (et non d’alexandrins) si tu prends tes vacances avant l’époque l'é légale, et vers quelle temps tu viendras à Rouen – J’y resterai toutes les vacances. Achille étant parti en Italie et mon père ne voulant pas laisser faire sa visite par cette canaille de Leudet, nous voilà confinés pr deux mois dans cette huître de Rouen – Nion m’a dit que tu amènerais Madame, je serai curieux de la voir et de lui présenter offrir mes hommages – si tu veux mère même je la présenterai en bonne société. Réponds-moi à toutes ces questions là mon vieux, il y a long temps que nous ne nous sommes vus – un an bientôt – c’est long pr nous qui nous voyions à chaque heure de la journée et qui nous nous foirions au nez nos idées, nos caprices, nos boutades de chaque instant – Il sera bon pr moi de converser quelque temps avec ce vieux gas [gars] que je me figure souvent se voiturant dans les rues de Paris le cigarre au bec, le vi [vit] au repos, et à son bras quelque petite tireuse [illis.]  carte –géographique je veux dire.

Dis-moi ce que fait Alfred Pagnerre, etc. et ce cher grand homme de Degouve-Denuncques que j’oubliais (quelle horreur si la postérité allait faire comme moi !) où en est-il ? voilà sa publication sur le mois de mai finie – que va-t-il faire ? une correspondance de province, un courrier pr Le Colibri de Rouen, c’est assez serein mais au reste c’est la saison. Ça enrichira la collection complète.

Narcisse est marié – Pauvre garçon, le voilà vérolé au cœur pr le reste de sa vie – Il y avait prtant du beau et du bon dans cette nature-là. Né sur une sous un lambris au lieu d’être venu sous le chaume dans les champs, ça aurait fait peut-être un grand artiste, meilleur à coup sûr, que le jeune prêtre qui veut être un Molière, un Goethe, un baladin cabotin et un grand homme et qui est pion ! Qu’il y a loin pourtant du quinquet fumeux de l’étude, du pupitre de bois et des rideaux blancs du dortoir aux splendeurs du théâtre, à [sa] rampe illuminée, à ses femmes parées qui battent des mains, à ses triomphes qui enivrent, à ses joies qui sont de l’orgueil ! – A-t-il assez de génie pr franchir la distance, pr traverser la rue, pr mettre un pied sur la borne, j’en doute fort et je voudrais le voir abandonner un peu la théorie et la critique pr la pratique, la rêverie pr l’action, l’aurore qu’il croit si beau pr le jour – peut-être brumeux.

Allons maintenant me voilà lancé dans le parlage, dans les mots – Quand il m’échappera de faire du style, gronde-moi bien fort. Ma dernière phrase qui finit par brumeux me semble assez ténébreuse, et diable m’emporte si je me comprends moi-même. Après tout je ne vois pas le mal qu’il y a à ne pas se comprendre – il y a tant de choses qu’on comprend et qu’on ferait tout aussi bien de ne pas connaître, la vérole par exemple.

Et puis le monde se comprend-il lui-même ? Ca l’empêche-t-il d’aller, ça l’empêchera-t-il de mourir ? – (Nom de Dieu que je suis bête) je croyais qu’il allait me venir des pensées et il ne m’est rien venu turlututu. J’en suis fâché mais ce n’est pas ma faute je n’ai pas l’esprit philosophique, comme Cousin ou Pierre Leroux, Brillat-Savarin ou Lacenaire qui faisait de la philosophie aussi à sa manière, et une drôle, une profonde, une amère de philosophie, quelle leçon il donnait à la morale, comme il la fessait en public, cette pauvre [illis.] prude séchée – comme il lui a porté de bons coups, comme il l’a traînée dans la boue, dans le sang. J’aime bien à voir des hommes comme ça, comme Néron, comme le marquis de Sade. Quand on lit l’histoire, quand on voit les mêmes roues tourner toujours sur les mêmes chemins au milieu des ruines, et sur la poussière de la route du genre humain, ces figures ressemblent aux priapes romains égyptiens mis à côté des dieux propices et des statues des immortels, à côté de Memnon, à côté du Sphinx. Ces monstres-là expliquent pr moi l’histoire, ils en sont le complément, l’apogée, la morale, le dessert – Crois-moi, ce sont les grands hommes, les immortels aussi – Néron vivra aussi longtemps que César Vespasien, Satan que J.-Ch.

Ô mon cher Ernest, à propos du marquis de Sade, si tu pouvais me trouver quelques-uns des romans de cet honnête écrivain, je te le payerais son pesant d’or. J’ai lu sur lui un article biographique de J. Janin qui m’a révolté sur le compte de Janin bien entendu, car il déclamait pr la morale, pr la philanthropie, pr les vierges dépucelées.

 

Adieu, je n’en finirais pas et je m’arrête en t’embrassant –

Gve Flaubert

 

Barbès est gracié, ça m’est égal ! L.-Ph.  [Louis-Philippe] lui a fait grâce – Idem. Voilà deux paillasses, un qui joue l’héroïsme, un autre la clémence !