Correspondance de Flaubert
Flaubert à Ernest Chevalier, Rouen, 15 mars 1842
Correspondant
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À ERNEST CHEVALIER

 

[Rouen, 15 mars 1842.]

 

Comment, vieux bâtin ! Dans quel état un homme comme toi est-il réduit ! Calmez-vous, brave homme, calmez-vous ! Au lieu de tant faire du droit faites un peu de philosophie, lisez Rabelais, Montaigne, Horace ou quelque autre gaillard qui ait vu la vie sous un jour plus tranquille et apprenez une bonne fois pr toutes qu’il ne faut pas demander des oranges aux pommiers, du soleil à la France, de l’amour à la femme, du bonheur à la vie. Je t’écris tout de suite, et je voudrais bien te faire passer un quart d’heure de gaudysserie et t’épanouir la face par une lettre un peu salée et furibonde. Tu m’as l’air d’un homme tout à fait à bas :

 un être absurde, un mort qui se réveille,

Un bœuf, un hidalgo de la Castille-vieille.

Pr peu que tu continues, tu deviendras comme Tasso que « j’ay veu à Ferrare en si piteux estat, survivant à soy-mesme, mescognoissant et soy et ses ouvrages ». lesquels sont son [illis.] et Rappelle-toi Duguernay ! Bocher ! le voyage à Vernon, Daubichon ! et autres imbécilles qui font que la terre n’est pas si ennuyeuse quoiqu’elle le soit piéça. – Songe à la soupe, au bouilli, aux pâtés de foie gras, au chambertin. Comment se plaindre de la vie quand il existe encore quand un bordel où se consoler de l’amour, et une bouteille de vin pr perdre la raison ? Remonte-toi le moral, nom de Dieu, suis un régime sévère, fais des farces la nuit, casse les réverbères, dispute-toi avec les cochers de fiacre, langotte les décrotteurs, socratise le chien, foire dans les bottes, pisse par la fenêtre, chie merde crie merde, chie clair, pète dur, fume raide. Va dans les cafés, fous le camp sans payer, donne des renfoncements dans les chapeaux, rote au nez des gens, dissipe la mélancolie et remercie la Providence – Car le siècle où tu es né est un siècle heureux ; les chemins de fer sillonnent la campagne, il y a des nuages de bitume, et des pluies de charbon de terre, des trottoirs d’asphalte et des pavages en bois, des pénitenciers pr les jeunes détenus et des caisses d’épargne pr les domestiques économes qui viennent y déposer incontinent tout ce qu’ils ont volé à leurs maîtres. – Mr Hébert fait des réquisitoires et les évêques des mandements, les putains vont à la messe, les filles entretenues parlent au moins de morale, et le gouvernement défend la religion. Ce malheureux Théoph. Gautier est accusé d’immoralité par Mr Faure, on met en prison les écrivains et on paye les pamphlétaires. Mais ce qu’il y a de plus grotesque c’est la magistrature, qui protège les bonnes mœurs et les attentats aux idées orthodoxes. La justice humaine est d’ailleurs pr moi ce qu’il y a de plus bouffon au monde, – un homme en jugeant un autre est un spectacle qui me ferait crever de rire, s’il ne me faisait pitié et si je n’étais forcé maintenant d’étudier la série d’absurdités en vertu de quoi il le juge – Je ne vois rien de plus bête que le Droit, si ce n’est l’étude du Droit, j’y travaille avec un extrême dégoût et ça m’ôte tout cœur et tout esprit pr le reste. Mon examen même commence à m’inquiéter un peu, un peu, mais pas plus qu’un peu, et je ne m’en foulerai pas la rate davantage pr cela. Voilà que l’été qui revient, c’est tout ce qu’il me faut, que la Seine soit chaude pr que je m’y baigne, que les fleurs sentent bon et que les arbres aient de l’ombre. – Connais-tu l’épitaphe d’Henri Heine ? la voici : « Il aima les roses de la Brenta. » Ce serait bien la mienne, épitaphe du Garçon : « Ci-gît un homme adonné à tous les vices. »

Souvent je hausse les épaules de pitié quand je songe à tout le mal que nous nous donnons, à toute l’inquiétude qui nous ronge pr être fort, pr se faire une fortune et un nom. Que tout cela est vide et pitoyable !

                           À quoi bon toutes ces peines ?
                               Secouez le gland des chênes,
                               Buvez [de] l’eau des fontaines,
                               Aimez et rendormez-vous.

Être en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin, ah mon Dieu !

Où est mon rivage de Fontarabie où le sable est d’or, où la mer est bleue, les maisons sont noires. Les oiseaux chantent dans les ruines.

Je connais encore les chemins dans la neige ; l’air est vif, le [illis.] vent chante dans les trous des montagnes.

Le pâtre y siffle seul ses chèvres vagabondes, la poitrine ouverte y respire à l’aise et l’air est embaumé de l’odeur du mélèze.

Qui me rendra les brises de la Méditerranée ? car sur ses bords le cœur s’ouvre, le myrte embaume, le flot murmure.

Vive le soleil, vivent les orangers, les palmiers, les lotus, les nacelles avec des banderoles, – les pavillons frais pavés de marbre où les lambris exhalent l’amour !

Ô ! si j’avais une tente faite de joncs et de bambous au bord du Gange, comme j’écouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, et le roucoulement des oiseaux qui perchent sur des arbres jaunes !

Mais nom de Dieu ! est-ce que jamais je ne marcherai avec mes pieds sur le sable de Syrie, quand l’horizon rouge éblouit, quand la terre s’enlève en spirales ardentes, et que les aigles planent dans le ciel en feu. Ne verrai-je jamais les nécropoles embaumées où les hyènes glapissent nichés sous les momies des rois, quand le soir arrive, à l’heure où les chameaux s’assoient près des citernes – on les entend roder & [illis.].

Dans ces pays-là les étoiles sont quatre fois larges comme les nôtres, le soleil y brûle, les femmes s’y tordent et bondissent dans les baisers, sous les étreintes.

Elles ont au pied, aux mains, des bracelets et des anneaux d’or, et des robes en gaze blanche.

Seulement qqfois quand le soleil se couche je songe que j’arrive tout à coup à Arles. Le crépuscule illumine le cirque et dore les tombeaux de marbre des Aliscamps, et je recommence mon voyage, je vais je vais plus loin, plus loin, comme une feuille poussée par la brise :

             Ah ! je veux m’en aller dans mon île de Corse,

            Par le bois dont la chèvre en passant mord l’écorce,

                                Par le ravin profond,

           Le long du sentier creux où chante la cigale,

           Suivre nonchalamment en sa marche inégale

                               Mon troupeau vagabond.

C’est une belle chose qu’un souvenir, c’est presque un désir, qu’on regrette.

Adieu, je ne sais plus très [bien] ce que je dis. J’ai écrit comme j’aurais bouté. J’irai à Paris le mois prochain et j’espère te donner une bonne lessive.

 

Tout à toi.

Gve Flaubert